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samedi 24 avril 2021

Commedia dell'arte par Claude MEILLET

 

COMMEDIA DELL’ARTE


Par Claude MEILLET

 


          Jonathan se dit qu’il devait religieusement conserver en haut du placard de ses souvenirs, le spectacle qui venait de lui être offert, au débotté, ce soir d’avril, par ses trois amis. Chaude soirée, par la température d’abord. Par le tempérament des trois impétrants, ensuite. Stimulés, excités, inspirés tous les trois par le happening que la saga politique israélienne venait de leur offrir. Le déclencheur avait été la double intervention télévisée, solennisée, d’acteurs vedettes de cette saga sans équivalent. Qui les avait tous trois projeté chez lui, par envie incontrôlable de partager leurs témoignages.




La première explosion était venue du toubib bedonnant, néanmoins remonté comme une pendule. Le plus bel exemple de Fiélitude, comme tu dirais, que je n’ai jamais vu ! Ce fiel, il l’avait vu couler, non seulement dans les propos, mais dans l’expression. Mines soigneusement graves, esquisses de sourires forcés, visages blancs, regards alternatifs entre droit dans les yeux et lecture de texte. Du pur dézingage pour commencer, violent, argumenté, cumulatif. Suivi, dans les deux cas, par un appel réciproque à une communauté de démarche, qui avait tout d’une pénitence à Canossa, d’une double capitulation sans condition. Appel final, de pure forme bien entendu, pour la galerie, car rendu fictif par deux introductions assassines.

Ah, conclut son ami, les yeux levés, son ventre rond démentant lui aussi sa fiction, je voudrai être petite souris pour assister à un conseil des ministres les réunissant, évoquant les dagues, impatientes de sortir de leur fourreau. Sans pouvoir d’ailleurs pronostiquer qui serait vainqueur, car le premier ministre sortait d’une cohabitation qu’il semblait devoir emporter par KO, mais qui finalement ressemblait à une défaite aux points.

La deuxième salve fut tirée, dans une suite immédiate, par la professeure de linguistique à qui l’indignation faisait perdre un peu de son habituelle dignité. Pour paraphraser son prédécesseur, elle dit s’inscrire dans ce que Jonathan aurait pu intituler la Gauchitude. Les hérauts de «la droite», puisque c’est ainsi qu’ils revendiquent haut et fort leur désignation, revêtent systématiquement leurs opposants des haillons infamants de «la gauche». Un mot épouvantail dans leur bouche. Un mot injure, qu’ils chargent de tous les maux, de préférence en isme, laxisme, défaitisme, idéologisme…et pourquoi pas, marxisme, ça sert toujours.

Sans d’ailleurs pousser trop avant le descriptif des catastrophes potentielles que représente cette appartenance maléfique, le simple dédain leur semblant suffisant pour que des électeurs adultes puissent lui attribuer un quelconque crédit. Un mot amalgame. Qui permet d’entasser dans un seul bloc toutes les oppositions. Puisque le vocabulaire sert ici à déconsidérer, à annihiler toute opposition, d’où qu’elle vienne, indigne du seul fait qu’elle s’oppose. Un mot élastique. Qui se plie, selon les circonstances, à recouvrir une variété flexible d’opposants, selon qu’ils soient ennemis déclarés ou ennemis potentiellement récupérables.

Le seul bémol étant qu’il n’est pas sûr que, le temps passant, la distinction droite/gauche garde en politique toute sa pertinence. Ni que la stratégie de la fracturation ne fatigue pas, à la longue, les aspirants à l’efficacité d’une démarche du tous pour tous.


Le renard et le buste


Pour ne pas être en reste, le troisième indigné, le directeur d’un site d’information, longiligne, joues creuses, éternel scrutateur des intentions cachées, revendiqua pour sa part se placer sous le thème de ce qu’il appela la Masquitude. Il en appela pour commencer à une de ses fables de La Fontaine favorites, Le Renard et le Buste.

«Les Grands, pour la plupart, sont masques de théâtre./ Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. /L’Âne ne sait juger que par ce qu’il en voit. / Le Renard, au contraire, à fond les examine/les tourne  de tout sens, et, quand il s’aperçoit/ que leur fait n‘est que bonne mine,/il leur applique un mot qu’un Buste de héros lui fit dire fort à propos ./ C’était un Buste creux et plus grand que nature. ‘’Belle tête, dit-il, mais de cervelle point’’. Combien de grands seigneurs sont Bustes en ce point».

Porté par sa référence littéraire, il continua à traduire le sentiment inspiré par le double one man show auquel il venait d’assister par des exemples théâtraux. Alfred Jarry se serait réjoui du spectacle donné.  Le Père et la Mère Ubu, le Sinistre des phynances, les Palotins, tous ses héros se donnaient joyeusement à voir sur la scène. Shakespeare, lui-même, devait frémir dans sa tombe à Statford-upon-Avon, en entendant, comme Richard III réclamant un cheval ! un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! Le roi politique israélien réclamant «le direct ! le direct ! Une élection directe pour le pouvoir !»

Ubu


Jonathan, s’estimant spécialement gâté, invita ses trois convives inopinés, une fois leur feu jeté, à se réconforter sur la terrasse. La nuit fraîchissante ramena leur propre température à un degré convenable. Suffisamment convenable pour convenir ensemble que la politique, israélienne ou pas, restait la reine incontestée de la comédie humaine.

1 commentaire:

Marianne ARNAUD a dit…


Brillant !