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mercredi 31 mars 2021

Les urnes ont parlé, le rêve brisé de Bibi

 


LES URNES ONT PARLÉ, LE RÊVE BRISÉ DE BIBI

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps


         C’est très classique dans les élections israéliennes ; on se couche avec un premier ministre élu par les sondages sortis des urnes et au petit matin, tous les articles écrits dans la hâte d’un résultat fourni par les sondeurs deviennent obsolètes. Benjamin Netanyahou était le grand vainqueur des élections au soir du 23 mars 2021 parce qu’il avait effacé pratiquement ses concurrents directs à droite. Mais il a joué le rôle de l’arroseur arrosé. Il a suscité la scission du parti arabe Raam devant être à sa botte qui, finalement, a dépassé le seuil électoral pour lui enlever sa majorité. Il est crédité de 30 sièges après le dépouillement de 87% des voix mais, même avec le soutien de Naftali Bennett, il ne peut atteindre les 61 sièges indispensables pour gouverner. Les résultats montrent une fois de plus que les sondages n’ont pas été fiables car ils n'ont pas tenu compte de beaucoup d’inconnues comme le taux de participation et le nombre élevé d’indécis parmi les sondés. On peut cependant tirer plusieurs enseignements de ce scrutin.



            Malgré la coalition hétéroclite qui s’est élevée contre lui, Netanyahou a résisté parce que ses fidèles continuent à lui faire confiance malgré ses problèmes judiciaires. Le pays a refusé de le rejeter mais aucun autre dirigeant de droite ne peut afficher une stature de son niveau pour le remplacer. Le rebelle Gideon Saar n’a fait qu’illusion dans une campagne terne parce qu’il n’a pas abordé les vrais problèmes qui pouvaient le distinguer de Netanyahou. Au lieu d’ébranler le socle bétonné des militants séfarades, et marocains en particulier, pour les amener à lui, il les a presque dédaignés se bornant à avoir une attitude élitiste purement anti-Netanyahou. Par ailleurs Saar, qui n’a pas convaincu qu’il pouvait faire mieux, a été rejeté par les électeurs Likoud qui n’aiment pas ceux qui quittent le parti pour d’autres horizons, après de nombreuses années de militantisme discipliné. Il paie aussi son manque de courage. Il n’avait pas voulu saisir sa chance le 2 mars 2020 lorsque Gantz lui avait demandé de le rejoindre avec ses cinq frondeurs. Il était trop légitimiste alors que la politique politicienne est une exigence en Israël. La chance ne se présente jamais deux fois et à présent, il était trop tard. C’est ainsi que l’on distingue les vrais professionnels de la politique.



            Naftali Bennett a montré qu’il n’avait pas encore la stature d'un homme politique aguerri. Il a lambiné durant toute la campagne, attaquant Netanyahou pour ensuite le caresser dans le sens du poil à certaines occasions. Il n’a jamais annoncé la couleur car il voulait ménager son avenir ou plutôt son portefeuille ministériel. Il attendait en fait le résultat final du scrutin pour se prononcer même s’il envoyait quelques piques contre le premier ministre. Il a hésité dans sa stratégie vis-à-vis de l’un au l’autre des camps sans avoir une position ferme de crainte de tout perdre. Cela a fait dire à ses adversaires que, devant tant de tergiversations, voter pour lui revenait à voter pour Netanyahou. Il est encore trop fragile pour figurer au sommet. Il ne peut être qu’un politicien d’appoint.



            Benny Gantz est un miraculé, que les électeurs ont accepté de sauver, alors que des attaques de toutes parts ont fusé, même du camp de la gauche qui l’a pris pour unique cible quand il avait un genou à terre, pensant récupérer à bon marché ses voix. Mais il est resté ferme dans ses convictions, avouant sa naïveté de bleu quand il s’était fait avoir par le premier ministre parce qu’il ne le pensait pas aussi retors. En mars 2020, il avait voulu éviter un nouveau scrutin mais le pays n’a gagné que quelques mois de répit. Tout au long de son ministère, il ne s’est jamais aplati devant son premier ministre, il a défendu son territoire bec et ongles, il a reçu des coups mais il n’a pas flanché et le débutant en politique a beaucoup appris. Le métier est vite rentré, montrant que l’avenir de Gantz était loin d’être obstrué. Il pourra devenir demain un recours car les hommes de sagesse manquent. Il n’a pas à rougir de ses résultats car il a dépassé en sièges Bennett, Lieberman et la Gauche et battu à plates coutures Gideon Saar qui n’avait jamais cessé de le toiser en refusant de dialoguer avec ce qu’il considérait comme un perdant.

            La gauche a survécu avec ses 12 sièges. Un miracle alors que l’on croyait que ni Avoda et ni Meretz ne passeraient le seuil électoral. Ils ont à nouveau des armes de reconquête du paysage politique. Les nouveaux jeunes sont en marche pour redonner des couleurs à une sensibilité politique qui ne peut pas s’éteindre.

Mansour Abbas
            

           Les Arabes ont sauvé les meubles en passant de 15 à 11 sièges. La greffe de Mansour Abbas a tenu. Il contrebalance le clan des Kahanistes à l’autre extrême. Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir se frottaient déjà les mains au début de la nuit électorale mais ils vont pouvoir le combattre à la Knesset avec leurs revendications extrémistes.

            Netanyahou n’a pas de majorité stable, peut-être même pas de majorité du tout malgré l’apport des voix de Bennett. Les résultats doivent encore s’affiner mais un gouvernement totalement de droite est pratiquement exclu. Il n’est pas impossible que Mansour Abbas joue un rôle important dans ce jeu politique, certes passif. Sous les conseils de Netanyahou il avait accepté une scission avec la liste arabe pour transformer son parti en entité «sioniste» capable de se joindre à l’un ou l’autre des clans.



Les Israéliens sont lassés d’élections stériles à répétition. Le pays ne pourra pas se permettre un cinquième scrutin. L’alternance finira bien par arriver pour les gens patients.

Netanyahou sait que, dans un gouvernement d’ultra-droite, il sera l’otage des religieux sionistes et de Yamina qui transformeront les séances du Cabinet en champ de bataille permanent. Son expérience lui fait dire qu’il devra lâcher du lest pour attirer à lui un groupuscule capable de faire l’équilibre, voire le contrepoids avec ses extrémistes.

Les visages de la Droite


            La haine à l’égard de Gideon Saar qui a combattu le chef ne s’estompera pas de sitôt. Plutôt s’allier avec le diable qu’avec lui. Si Avigdor Lieberman a refusé l’occasion du 2 mars 2020, ce n’est pas pour se reprendre le 23 mars 2021. Les ponts sont depuis longtemps rompus avec le premier ministre. D’autre part, une alliance avec les partis arabes, même avec Mansour Abbas, ferait fuir les nationalistes juifs. Le patron de Raam met la barre très haute car il refuse de siéger avec Ben Gvir.

            Benny Gantz devient ainsi le pion principal d’un jeu d’échec biaisé. Il peut servir à la fois à droite et à gauche. Netanyahou cherchera à le convaincre en lui faisant un pont d’or. Il n’est pas certain qu’il refuse d’être maintenu à son poste pour pouvoir encore apprendre les ficelles de la politique et devenir par sa stature, son calme, son côté sage démodé, le recours. Ceux qui critiqueront sa nouvelle trahison prouveront qu’ils n’ont en fait pas compris les rouages de la politique. Au gouvernement, il est resté fidèle à ses principes, n’a pas transigé mais il a refusé de pratiquer la politique de la terre brûlée. En 2020, il avait choisi d’éviter de nouvelles élections car les Israéliens étaient las et désabusés. En 2021, il fera tout pour ne pas imposer un cinquième tour stérile. Il pourra être le contrepoids à un pouvoir absolu de Netanyahou et il prendra le temps pour structurer son parti qui avait réussi à intégrer de nouvelles recrues et d’experts de la société civile, des gens peu mouillés par la politique politicienne mais capables de purifier l’air vicié d’un monde pollué. Le pays a besoin de renouveler ses cadres. Dur programme mais c’est le seul pour desserrer le carcan du Likoud.

            Une autre option plus hypothétique s’ouvre à ceux qui refusent la reconduction au pouvoir de Netanyahou mais se perdent dans des exclusives de personnes. Les uns ne voulant pas être sous la coupe de certains leaders. Benny Gantz, en tant que sage neutre, pourrait faire le lien entre tous les opposants. Le centre et la gauche regroupent 50 sièges (Lapid, Avoda, Meretz, Gantz, Lieberman, Saar) ; si l’on ajoute Bennett et Abbas, Gantz peut être à la tête d’une coalition de 62 sièges. Il n’aurait alors aucun complexe puisque le député du Likoud Tzachi Hanegbi vient de déclarer que son parti formerait éventuellement une coalition avec le soutien arabe. Il peut jouer le rôle de sage orchestrant les différences et conduire à une nouvelle gouvernance sans idolâtres. Il n'est pas impossible que certains religieux orthodoxes le rejoignent à terme. 

            Les électeurs ont voté. La démocratie s’est exprimée dans les urnes. Ceux qui ont perdu doivent reconnaitre leur défaite sans chercher à faire payer le prix au pays. Tout entêtement ne servira pas l’intérêt d’Israël qui doit faire face aux nouveaux défis des mois à venir : une nouvelle gouvernance aux États-Unis dont on ignore vraiment la stratégie vis-à-vis du Moyen-Orient, la situation économique critique issue de la pandémie du coronavirus, le risque croissant de l’Iran qui persiste à vouloir croiser le fer avec Israël et bien sûr la lutte contre la pauvreté persistante. Cela ne peut pas se faire avec un pays divisé.

 

5 commentaires:

Elie BENICHOU a dit…

Je suis étonné de constater que pas une fois, dans votre article, vous ne remettez en cause le système electoral israéliens qui vient une nouvelle fois reveler son échec patent. Ça devient franchement comique ! Et affligeant. Un système proportionnel certes ultra démocratique mais qui donne la part belle aux petits partis, et favorise les jeux d’appareil, la corruption, les compromissions, etc... En simple observateur, je pense qu’Israel a grand besoin d’un pouvoir fort et stable. Et ne peut plus se payer le luxe d’un
« balagan » continu. Il y a trop d’enjeux urgent intérieurs et extérieurs pour se disperser sur le plan politique. Et les Israéliens sont lassés, on les comprends. Mais qui peut decider de la creation d’une constitution ? Qui peut decider de fonder une nouvelle république (comme la France en son temps avec la 5eme) ? Qui peut lancer un referendum ?
En tout cas, si Netanyahu etait un reel homme d’Etat, il montrerait ce chemin.

Jacques BENILLOUCHE a dit…

@ Elie Benichou

En réponse à votre commentaire je vous donne quelques indications :

1. Le changement de système électoral exige selon l’article 44 de la Loi fondamentale une majorité de 80 sièges. Beaucoup de partis n’ont pas la fibre suicidaire pour voter ce changement.

2. Le système a été utilisé pendant au moins 60 ans sans problème. Ce n’est pas la loi qui est en cause mais les hommes qui comme leurs ainés ne cherchent pas le consensus.

3. Israël a toujours tenu à ce que toutes les sensibilités soient représentées à la Knesset pour éviter qu’elles ne s’expriment dans la rue.

andre a dit…

Un héros après un autre ! La semaine dernière odes et louanges pour Lapid ! Cette semaine c’est Gantz qui reçoit les compliments ! On est impatient de savoir qui sera le héros à applaudir la semaine prochaine !

Jacques BENILLOUCHE a dit…

@André

Il n’y aucune raison idéologique comme vous semblez le sous-entendre mais une raison liée à l’ordre d’arrivée aux élections. Yaïr Lapid est arrivé deuxième immédiatement après Netanyahou et Benny Gantz troisième.

Je pense que vous auriez souhaité un texte sur les Kahanistes mais ils sont un peu loin dans l’ordre d’arrivée.

James a dit…

Beaucoup d'informations utiles dans cette analyse . Toutefois, il est regrettable que la politique se résume essentiellement à des querelles de personnes . Où sont les programmes ?