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dimanche 14 mars 2021

Guignol par Claude MEILLET

 

 

GUIGNOL


Chronique d'humeur de Claude MEILLET


 


          Tout venait d’un de ses bons copains. Curieux de tout, auditeur ardent de nombreuses conférences, tables rondes, auparavant en direct, maintenant zoomées, il lui avait téléphoné, tout excité. «Tu dois absolument le rencontrer, l’écouter, c’est un personnage iconoclaste, un spectacle à lui tout seul». Et les voilà donc, tout trois, au petit matin, café, baguette et croissants frais répandant leur parfum devant eux, sur la table du jardin. Jonathan se sentait comme au théâtre, les trois coups donnés. «C’est le spectacle, étonnant, de la vie israélienne du moment qui m’a stimulé» lança-t-il pour débuter ce bizarre visiteur, maigrelet, nerveux, empli de tics, cheveux en bataille, au débit mitrailleuse d’une voix un peu trop perçante. «Comme un théâtre d’ombres, dans un pays pourtant lumineux, animées d’une vie surréaliste dans un paysage bien réel qu’elles semblent ignorer».





Après avoir, presqu’en même temps avalé une gorgée de son café et mordu dans un croissant, il développa sa représentation. Il leur expliqua, ajoutant une gesticulation saccadée au rythme accéléré du discours, que le décalage entre la nature de l’affrontement politique de l’élection israélienne prochaine et le type de défis auxquels l’ensemble des pays doivent faire face dans l’époque actuelle, l’avait «mis sur le derrière». Partout dans le monde, l’urgence de la menace climatique s’impose. Une menace qui s’est lentement levée à l’horizon, qui a eu du mal à passer du champ scientifique théorique à celui de la perception politique. Mais qui est maintenant installé en priorité absolue de traitement par la communauté des États et des institutions internationales. Sujet majeur qui est d’une absence retentissante dans les batailles picrocholines locales, «si je puis me permettre».

Partout dans le monde, la défense de l’écologie devient nécessité impérieuse. «Une ardente obligation». Sous peine de voir se rétrécir notre univers naturel, animal. Une thématique vitale qui, encore une fois, est d’une transparence remarquable dans les ersatz argumentaires qui emplissent l’espace médiatique de la campagne électorale. Bien entendu, chaque pays a ses propres problèmes. Israël n’en manque pas. «Mais la cécité devant des questions fondamentales transversales !!!».

«Reprenez un café,…..et votre souffle» se permit Jonathan, un peu alerté par le niveau d’excitation apparemment atteint par son visiteur. Qui prit juste le temps d’une inspiration profonde pour repartir dans une exubérante pantomime. Pour quitter le fond et s’en prendre à la forme. En précisant qu’il adorait le guignol, et que «là, je suis servi». Avec le personnage principal. Un pur artiste. Qui sait fasciner ses spectateurs par sa dextérité à manier, selon les circonstances, le bâton ou le plumet. Le bâton pour fustiger les gendarmes et les juges qui tentent de l’attraper. Et le ratent régulièrement. Pour battre des contestataires successifs qu’il empile joyeusement les uns sur les autres. Le plumet pour caresser sa troupe de petits soldats. Qu’il envoie au feu, alternativement, quand se présente une troupe ennemie, vite mise en déroute. A la grande joie du public, subjugué par sa maestria.  Le seul bémol à ce succès étant les coups de gourdins qu’il reçoit quand il rentre chez lui, assénés par la maîtresse acariâtre de la maison.



Il n’est pas le seul à réjouir les spectateurs. Apparaissent, dans un chevauchement désordonné, une série hétéroclite de personnages annexes. Tous s’efforçant d’envoyer dans le décor arrière, l’acteur principal. Passent ainsi devant la série des yeux écarquillés, des ministres hommes encravatés ou déboutonnés selon qu’ils veulent apparaître solennels ou familiers, des ministres femmes vociférantes ou souriantes selon qu’elles veulent imposer ou séduire. Des experts diafoirus contraints, en service commandé. Des partenaires barbus, calottés ou chapeautés bizarrement, enflammés, dignement menaçants. Une cohorte de prétendants et prétendantes, conviction et sincérité affichées en bandoulière, revêtus d’habillages disparates singuliers qui, se grimpant les uns dessus les autres en ordre dispersé, s’efforcent de passer devant, par derrière, par-dessus, par-dessous l’Acteur, inamovible, maître de la scène.

«Du grand guignol», conclut l’orateur improvisé, vaguement essoufflé par son envolé verbale. «Je vous remercie pour cette vision vivante de la scénographie politique israélienne», dit le copain introducteur, et se tournant vers Jonathan, reprit «c’est comme si on y était, n’est-ce pas ?». S’ensuivit une petite discussion qui fit vite ressortir, qu’à côté de ce théâtre d’ombres, existaient, envers et contre tout, les longues séances de farniente à la plage, la vie réelle, trépidante des villes, rythmées des campagnes, joyeuse et conviviale des plaisirs, très folles de la consommation, très lourde des misères, de la pauvreté, angoissante de la pandémie…



«La vie, quoi, presque comme partout» dit Jonathan, en fermant le rideau.

6 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Si je puis me permettre, je dirais qu'à vous en croire, il semblerait qu'en Israël, quelques uns sont mis sur le derrière. Sachez donc qu'en France, si cela peut vous consoler, cela fait longtemps déjà, que tout le monde est sur le cul !

Jonathan a dit…

Rigolo.
Deux remarques:
- C'est guignol, effectivement, en France aussi. Mais, pas le même. Il est surtout d'ordre opérationnel. C'est le balagan. Sur le plan du débat, démocratique, par contre, il y a une réalité d'affrontement de propositions, concrètes programmatiques, sur une variété de sujets de société. Et il y a des affrontements de vrais personnages, pas de marionnettes.
- C'est un réflexe très commun, dans la communauté française israélienne, de relativiser, sinon s'opposer, à une critique du système israélien, en renvoyant à un ''bien pire'' français; ça m'apparaît relever d'un ''cracher sur la soupe'' très français, justement, et d'une évacuation trop facile de cette critique.

Yaakov NEEMAN a dit…

@Claude MEILLET Il manque un Balzac pour raconter les dérives de notre génération. Devenez celui qui saura faire revivre d'une plume complice et acérée les temps forts et les temps mous de notre siècle déboussolé. Un billet par ci, un billet par là : cela n'est pas sérieux ! Surfer sur les cahots de notre époque n'est pas difficile : ce qui l'est, c'est de réussir à le faire dans la durée... Essayez ! Donnez un sens à votre retraite ! Partir en beauté en laissant derrière soi quelque chose -- voire une oeuvre -- dont on se souviendra, voilà une nouvelle et solide raison de vivre, de quoi structurer son temps en le rendant créatif. Avec toute ma sympathie...

Marianne ARNAUD a dit…

Cher Jonathan,

Je ne vais pas chipoter sur votre : "cracher sur la soupe" en lieu et place de "cracher DANS la soupe" puisque pour moi, l'important est surtout de ne pas "cracher en l'air" !
Vous parlez de "débat démocratique", dois-je vous rappeler que le peuple français avait voté NON à une forte majorité contre le traité de Constitution européenne en 2005 ? C'est la dernière fois, selon moi, qu'il a pu s'exprimer vraiment démocratiquement !
Que sitôt élu, Nicolas Sarkozy a fait adopter le traité de Lisbonne par le Congrès, ce que les Français, à juste titre, ont considéré comme une forfaiture et ne lui ont jamais pardonné ?
Que le quinquennat de François Hollande a été à ce point calamiteux qu'il a été le premier Président de la Vème République à ne même pas oser se représenter en 2017 ?
Et qu'en 2017, quelques oligarques, banquiers et propriétaires des grands media, ont pu faire élire un jeune homme - sorte de gendre idéal - grâce à ce qu'ils ont appelé eux-mêmes "Le casse du siècle", à peu près aussi facilement que l'on fait applaudir les enfants au théâtre Guignol.
Et aujourd'hui, à un an de nouvelles élections présidentielles, où en sommes-nous ?
Eh bien, le Président ayant affirmé que les Français étaient "un peuple de Gaulois réfractaires aux réformes", le peuple a été congédié. On ne lui demandera plus jamais son avis, et surtout sur les graves problèmes qui déchirent la nation : identité, immigration, éducation, santé...
Il n'y a donc plus de débat démocratique. Il a été remplacé par un affrontement idéologique où l'État devenu multiculturel prétend rien moins que reprogrammer l'identité du peuple français afin, qu'ayant tourné le dos à sa culture et ayant oublié jusqu'à son histoire, il soit prêt à plier devant la gouvernance mondiale.

J'ai peur que cette fois, je n'ai réussi qu'à vous faire rire jaune !

Très cordialement.

Jonathan a dit…

Merci, déjà, à tous deux de vous intéresser aux aventures anecdotiques de Jonathan.
- Yaakov Neeman, tout d'abord, je suis très flatté de cette incitation à mettre les pas de Jonathan dans ceux de Balzac; J'ai bien peur que la marche soit trop haute pour lui et que ce soit trop tard pour moi. Vous pouvez cependant, par curiosité, vous reporter au site ''edilivre.com'', où vous pourrez trouver les 7 à 8 livres que j'y ai publiés, sans que ça prétende faire une oeuvre, à vrai dire.
- Marianna Arnaud, merci donc, de prendre la peine d'énumérer toutes les raisons qui font, à vos yeux, de la politique française un guignol anti-démocratique. J'entend cette description , qui me semble marquée d'un ''droitisme'' très convaincu et classique chez les beaucoup de Français israéliens. Elle a sa légitimité d'opinion, comme l'a j'espère aussi mon opinion que je reconnais ''gauchiste'', contraire à la votre. ça fait justement partie du débat démocratique.
Ce qui peut faire rire jaune, porte sur deux points. L'expression catégorique de votre opinion équivaut à une critique globale de la France, ce qui me semble, excusez-moi, amoral de la part d'une française depuis un pays extérieur, fut-il Israël. Et surtout, par ailleurs, ce glissement par comparaison est hors sujet. Le papier de Jonathan ne parlait pas de la France, mais du guignol israélien. Plutôt qu'un long exposé d'une vision accusatrice de la France, aux relents d'obsession, j'attendrai logiquement une description contradictoire de la situation politique israélienne.
En toute cordialité .

Marianne ARNAUD a dit…

Monsieur Meillet,

Je sais que Jonathan est très jeune et donc excusable. Mais vous devriez tout de même essayer de lui expliquer que lorsqu'il s'adresse à une personne dont il ignore tout, il risque, s'il n'y prend garde, de faire dans le bullshitisme ! Je crois que c'est ainsi que la nouvelle génération désigne ce que nous appelions il y a encore peu : le n'importe quoi ?

Sans rancune.