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vendredi 5 février 2021

L'Iran alimente la verve de la "Grande Muette" israélienne

 

L’IRAN ALIMENTE LA VERVE DE LA "GRANDE MUETTE" ISRAÉLIENNE

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps



           
 

          En Israël, le culte du secret est l’ADN de Tsahal qui, auparavant, ne disait rien, ne promettait rien, n’informait pas de ses projets et encore moins de ses intentions de guerre. Avec Netanyahou les choses ont beaucoup changé ; la Grande muette s’exprime à présent dans tous les médias donnant l’impression que l’armée est devenue un élément majeur de la propagande israélienne. Certains ont vite assimilé cette dérive à l’approche des élections législatives. C’est de bonne guerre pour un gouvernement sauf s’il ne cherche pas à instiller la peur au sein de la population pour la contraindre au rassemblement autour de lui.



Aviv Kohavi, s'exprime lors de la conférence annuelle de l'INSS, le 26 janvier 2021

            L’Iran est devenu la matière première de la propagande gouvernementale, relayée par des sites douteux qui inventent des données fausses pour faire peur, qui conseillent à la population de faire des grandes provisions en prévision d’un conflit qui sera long et couteux. Ces mauvais génies, qui se disent experts militaires, utilisent le nombre de clics dans leur site pour se faire une santé économique quitte à faire de l’inconscience leur cheval de bataille. Mais le chef d’État-major Kohavi les aide beaucoup en sonnant l’alerte contre l’Iran. On aurait mal imaginé Itzhak Rabin prévenir les médias de ses intentions et leur annoncer les détails de l’intervention de son armée contre l’Égypte en 1967. La surprise reste l’élément le plus évident pour les généraux israéliens.

            Le premier ministre insère dorénavant l’armée dans sa stratégie électorale alors que, par consensus nationale, elle avait été toujours mise à l’écart des joutes politiques. Tsahal, dont la crédibilité n’est jamais mise en cause a été mobilisée pour répandre la peur d’un conflit généralisé avec l’Iran. Cela est d’autant plus paradoxal que de nombreux pays arabes ont rejoint le camp des amis d’Israël et que mathématiquement Israël a moins d’ennemis.

Il est vrai que la communication est traditionnellement perçue par les Israéliens comme un de leurs points faibles parce qu’elle a longtemps été considérée comme une activité annexe peu importante sachant que l’action prime sur la parole. Certains militaires ont d’ailleurs considéré l’inutilité de Dover Tsahal, le service de communication de l’armée, car pour eux les F-16 demeurent le plus sûr moyen de faire passer des messages. Mais depuis la guerre de Gaza de 2008/2009, l’armée a commencé à accorder davantage d’importance à la question de l’information, poussant même à des innovations majeures.

Les défis de Tsahal


Jusqu’à un passé très récent, le conflit entre le premier ministre et le ministre de la défense, affiché au grand jour, faisait désordre. Au cours de l'année 2009, Netanyahou avait voulu forcer la main des chefs militaires et sécuritaires pour lancer une attaque contre l’Iran, sans le soutien logistique des États-Unis. L’État-major israélien avait émis des réserves sur les risques d’une telle action et il n’avait pas voulu tomber dans le piège de l’exagération de la menace iranienne estimant qu’il s’agissait d’une stratégie gouvernementale plus politique que militaire. Les langues de certains officiers se sont depuis déliées pour affirmer qu'Israël n’avait jamais eu l’intention d’attaquer l’Iran. Il cherchait uniquement à obtenir des concessions américaines en échange d’une retenue.

Des généraux israéliens avaient alors révélé la véritable stratégie mise en place par l’ancien ministre de la défense, Ehud Barak qui s’inspirait de l’adage latin «Si vis pacem, para bellum» (Qui veut la paix prépare la guerre). Des sommes faramineuses ont été dépensées par Ehud Barak pour accréditer l’idée qu’une guerre était imminente avec l’Iran et la presse avait été la première victime de cette intoxication. Il s’agissait de sensibiliser les Occidentaux sur les risques qu’ils couraient à laisser l’Iran poursuivre son programme d’armement nucléaire et de détourner leur attention du conflit palestinien. Cette politique a permis à Benjamin Netanyahou de sanctuariser le budget de la défense et de neutraliser les oppositions à sa politique au nom d’une union nationale face au danger que courrait Israël.

J'aurais pu obtenir plus
            Pour rassurer la population israélienne et convaincre Jérusalem de ne pas bombarder l’Iran, les États-Unis ont été amenés à financer une part du budget israélien de la défense qui n’a jamais diminué, même du temps d’Obama au contraire, alors que tous les autres secteurs, le secteur social en particulier, ont souffert d’une diminution des dotations financières. Le danger iranien arrivait à point pour ne pas réduire le budget d’Ehud Barak, ministre de la défense.

Rabin, Barak et Dagan
            Mais dès l’instant où le premier ministre débordait sur les attributions des militaires dans l’action sécuritaire, alors les officiers s’estimaient en droit de leur côté d’entrer en politique. L’ancien chef du Mossad en poste pendant dix ans, Meir Dagan, avait été le premier en 2010, avec les principaux chefs militaires et les responsables des services de sécurité, à s’opposer ouvertement à son gouvernement, sans calcul politique mais au nom de l’intérêt suprême du pays. L'État-major avait refusé de cautionner une attaque militaire contre les sites nucléaires iraniens s’il n’avait pas un ordre écrit du gouvernement pour ne pas être seul responsable d'un éventuel échec. L’ordre écrit n’est bien sûr jamais venu car les États-Unis n’ont pas voulu apporter leur soutien logistique. Le chef d’État-major de l’époque, Gaby Ashkenazi, avait de son côté déclaré qu’une telle attaque serait «une erreur stratégique». Il avait souligné la réalité de la difficulté d’une frappe contre les installations nucléaires iraniennes, dispersées et enterrées sous des tonnes de béton et d’acier, mais le gouvernement restait sourd.

            Dès son départ du Mossad, qui le libérait du devoir de réserve, Meir Dagan, avait averti qu’une telle opération de frappe pourrait conduire à une grande guerre au Proche-Orient et estimé que bombarder l’Iran était «l’idée la plus stupide». Cette frappe n’avait d’ailleurs pour Dagan aucune utilité ; il l’avait confirmé dès 2010 à la commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset en expliquant que l'Iran n'aurait pas la capacité nucléaire avant 2015 en raison d’une série de dysfonctionnements qui avaient mis le programme nucléaire hors de son objectif pour plusieurs années. D’ailleurs en 2021, la situation est toujours stabilisée.

Uzi Eilam
            Dagan était pragmatique et certainement pas idéologue puisque ses analyses sur la capacité nucléaire de l'Iran s’appuyaient sur des faits qu’il était seul à détenir. Un autre haut gradé, Uzi Eilam, a avoué avoir été berné. Le général de réserve, qui avait dirigé pendant une décennie la Commission israélienne de l'énergie atomique, ne croyait plus que l’Iran fût à la veille d’obtenir sa bombe nucléaire. Il doutait même que Téhéran ait eu la volonté d’un construire une. Selon lui : «Le programme nucléaire iranien ne sera opérationnel que dans 10 ans et je ne suis pas sûr que l'Iran veuille la bombe» et il sait de quoi il parle car il a toujours été au cœur des mécanismes secrets de la sécurité israélienne. Il avait affirmé que la route pour une arme nucléaire iranienne était encore très longue : «Après avoir été impliqué dans de nombreux projets technologiques, j'ai appris de manière pragmatique que les choses prennent du temps. Netanyahou et d'autres dirigeants politiques ont introduit une peur inutile dans les cœurs de la population israélienne». Le général Eilam était persuadé que l’Iran était par ailleurs prêt à jouer le jeu politique en raison des sanctions économiques. La signature de l’accord avec les Américains l’a conforté dans son appréciation.

            Libéré de son devoir de réserve parce que l’intérêt du pays étant en jeu, l’ancien patron du Mossad, Tamir Pardo, déclara à l’unisson que «le programme nucléaire de l'Iran n'est pas une menace existentielle». Il a affirmé que la principale menace pour Israël était le conflit avec les Palestiniens et la dérive des djihadistes.

             Tsahal est resté discipliné car il a le devoir d’obéir au pouvoir civil. Cependant, l’État-major est seul qualifié pour préparer les plans militaires car son expertise ne souffre d’aucune exception. Traversée par plusieurs courants, l’armée est restée la Grande muette. Mais dès lors que certains milieux poussent l’armée, par intérêt électoral, à entrer dans le débat national, alors la division politique s’insère au sein des troupes. Certains officiers n'ont pas tardé à s'élever contre l'instrumentalisation de l'armée à des fins politiques.

Joe Biden et ses collaborateurs
            Le discours d’Aviv Kohavi du 26 janvier n’a pas fait l’unanimité parce qu’il est entré dans l’arène politique. Son rôle est de préparer la défense du pays et non d'affirmer des options politiques en exprimant son rejet complet d’un accord renouvelé avec l’Iran qui serait, selon lui, une erreur opérationnelle et stratégique pour le monde entier. Il semble avoir agi sur ordre de Netanyahou pour saper la politique de Joe Biden à l’égard de l’Iran. De nombreux hommes politiques ont estimé qu’il était mal placé pour donner des leçons à notre plus fidèle allié qui offre tous les ans 3,8 milliards de dollars d’aide militaire. Révéler les plans opérationnels de Tsahal pour frapper le programme nucléaire iranien était inconscient. Comparer les frappes contre la Syrie à une éventuelle frappe contre l’Iran et articuler les méthodes pour s’attaquer au Hezbollah et au Hamas ne sont pas digne d’un chef d’État-major sauf s’il est en mission politique pour Netanyahou. 

         Ses menaces verbales décrédibilisent l’action de Tsahal. Kohavi a trop parlé. Il ne fait pas peur au Hezbollah ni à l’Iran mais à la population israélienne qui a toujours fait confiance en son armée et à qui il donne l'impression de la conseiller de choisir le bon bulletin de vote. Affirmer que «compte tenu de la menace posée par l’Iran, l’armée israélienne se prépare à lancer une attaque si nécessaire» est déplacé. S’il veut faire la guerre qu’il la fasse mais il n’a pas besoin de le claironner à tout venant. Ce n’est pas un homme politique qui parle, c’est le chef des armées de la plus grande puissance du Moyen-Orient et à ce titre, il doit ménager ses propos. Les responsables de la sécurité en Israël ont également été surpris que le chef de Tsahal ait dévoilé à l'Iran que l'armée n'a actuellement aucun plan opérationnel pour une éventuelle attaque contre la République islamique.



Le quotidien Yediot Aharonot est furieux car «les propos menaçants du chef d’Etat-major de l’armée sur un possible retour de l’administration Biden à l’accord nucléaire ne sont que des menaces creuses». Il faut être prétentieux pour croire qu’un général étranger pourrait influer sur les décisions de la première puissance mondiale.

Le chef du Mossad, Yossi Cohen, proche confident de Netanyahou et non suspect de gauchisme, s’est élevé contre la déclaration de Kohavi. Il estime à bon escient que «les discussions devraient être tenues loin de la vue du public». Cela est d’autant plus regrettable que la mission de Cohen est de s’entretenir avec Washington sur les capacités nucléaires de l'Iran et que la nouvelle administration n’a pas encore officiellement exposé sa stratégie vis-à-vis de l’Iran.  

Yossi Cohen au premier rang avec les chefs sécuritaires


Mais il semble que Netanyahou ait envoyé Kohavi au front pour tester la réaction américaine alors que Joe Biden le traite par le mépris puisqu’il n’a pas téléphoné à ce jour au premier ministre israélien. Ce discours de Kohavi vient mal à propos alors que le chef du Commandement central américain, le général Kenneth McKenzie, est arrivé en Israël pour des entretiens avec lui et Cohen.

Le départ de Yossi Cohen du Mossad est planifié pour juin afin d’occuper le poste de conseiller en chef du gouvernement pour les affaires iraniennes. Il ne peut se permettre de prendre ses nouvelles fonctions dans un climat délétère face à l'administration Biden. Il a été contraint de réagir avec fermeté. Il est désolant que les chefs militaires n'aient pas réglé ensemble une stratégie commune. Dans l'intérêt de la solidarité nationale, l'armée doit rester en dehors des joutes politiques.

1 commentaire:

Harry NUSSBAUM a dit…

Comme de coutume, Netanyahu joue à "Pierre et le loup".
C'est un de ses stratagèmes favoris, qu'il ait en vue l'allié américain ou l'électorat israélien : brandir le soi-disant péril pour provoquer une réaction de peur.
Et cette fois, il semble avoir embrigadé le patron de Tsahal dans ses manigances.