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vendredi 25 décembre 2020

En Israël, le Centre et la Gauche se rabattent sur un nationaliste


EN ISRAËL, LE CENTRE ET LA GAUCHE SE RABATTENT SUR UN NATIONALISTE

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps

Saar et sa femme journaliste, Géula

           Israël a toujours été le pays des paradoxes. Orphelins d’un leader charismatique, le Centre et la Gauche ont décidé de soutenir dans les sondages au moins, Gideon Saar, le tombeur de Netanyahou même si ses thèses politiques sont aux antipodes de leur idéologie. Pourtant, il n’a jamais caché son positionnement à la droite du Likoud, sa volonté de reconstituer le Grand Israël, son opposition à toute création d’État palestinien, son projet d’annexion de la Cisjordanie et, ce qui aurait dû faire frémir les centristes, sa proximité avec les ultra-orthodoxes même s’il ne porte pas de kippa. 


Sondage du 21 décembre 2020

         Le Likoud avait sous-estimé l’impact de l’opposant irréductible à Netanyahou et surtout son envol dans les sondages auprès d’un public situé dans tout le spectre politique. Cela a d’ailleurs poussé certains députés de la majorité à utiliser des noms d’oiseaux irrévérencieux à l’égard d’une collègue. La députée Likoud, Osnat Mark, a traité de «salope» sa collègue Michal Shir qui a décidé de quitter le Likoud pour rejoindre le nouveau parti «nouvel espoir».

            Le miracle de Hanoucca n’aura pas lieu puisque la Knesset s’auto-dissoudra le 22 décembre au soir, faute d’avoir trouvé un accord pour le vote d’un budget et malgré la bonne "collaboration" d'un Benny Gantz affaibli. Mais les électeurs sont échaudés par les ascensions politiques fulgurantes de personnalités qui rejoignent souvent les tiroirs de l’Histoire. Le dernier cas de Benny Gantz est flagrant mais il partait avec le handicap d'une qualification de «gauchiste», qualificatif donné à tous ceux qui s’opposent à Netanyahou. Cela n'arrivera pas à Saar qui a un avantage sur lui, sa grande expérience politique, sa proximité avec l’extrême-droite mais surtout avec les laïcs de centre-gauche. Bien sûr il vise les électeurs de Kahol-Lavan, déçus d’avoir misé sur un quarteron qui n’a pas profité de la fougue à la fois des Centristes et des Travaillistes.



            Certes Gideon Saar dispose de l’atout de son jeune âge, 53 ans, qui donne l’impression d’un homme neuf alors que ce n’est pas le cas. Il a très vite attiré l’attention sur lui grâce à ses vues nationalistes inébranlables et à sa tendance à affronter des personnalités clés de son propre parti. Il représente la nouvelle vague des Likoudniks, plus jeunes que les élites dirigeantes, et plus à droite que la plupart des militants. Il avait affirmé haut et fort que l'idée d'établir un État palestinien indépendant aux côtés d'Israël n'était pas réalisable : «Il n'y a pas de solution à deux États; il y a tout au plus un slogan à deux États, ce serait une erreur de revenir à l'idée de créer un État palestinien en Judée-Samarie comme solution au conflit». Mais il a su passer du rebelle nationaliste israélien au haut dirigeant consensuel. En revanche, il avait exprimé son soutien à une solution à long terme impliquant la Jordanie. Il soutient une annexion de la Cisjordanie, tout en étant également disposé à soutenir l'autonomie palestinienne dans une fédération avec la Jordanie.

Guéula Cohen avec son fils Tsahi Hanegbi et le président Rivlin 
            

           Sa position ultra-nationaliste date de son adhésion au parti Tehiya, créé par Gueula Cohen, pour protester contre l'évacuation des colonies israéliennes dans la péninsule du Sinaï. Ce parti, qui a existé de 1979 à 1992, fut mineur au sein de la droite israélienne et milita contre les accords de Camp David. Tehiya, fortement lié au mouvement Gush Emunim, comprenait des membres éminents des implantations israéliennes de Cisjordanie et de Gaza. Roger Ascot, dans son ouvrage «le sionisme trahi», les avait bien décrits : «Géoula Cohen, la papesse  larmoyante de l’extrême-droite, Youval Neeman, le génial professeur Nimbus et le chantre hurluberlu, maniaque et superbe du refus de l’autre….préconisant le transfert des Palestiniens de Samarie et de Judée vers d’autres terres arabes». Ses origines ultra-nationalistes sont donc clairement établies. En raison du virage nationaliste des Israéliens, il aurait pu faire une grande carrière politique si sa haine contre Netanyahou n’avait pas débordé du cadre normal du combat politique.

Cela étonne bien sûr les observateurs qui constatent un soutien assez fort de la part de la Gauche. L’élimination du Parti travailliste du paysage politique a été un élément déclencheur du repli de la Gauche vers un nationaliste pur et dur. De même, au sein des partis orthodoxes qui respectent Saar alors qu’il est un laïc convaincu mais ils aiment en lui l’homme de principe plus que le magouilleur politique.

La rupture totale entre Saar et Netanyahou a été actée en 2014 lorsqu’il a d’ailleurs décidé de prendre près de deux années sabbatiques pour réfléchir à son avenir politique. A son retour, le premier ministre ne lui a laissé aucun choix, se soumettre uniquement. Quand il a compris que les sentiments anti-Netanyahou s’étaient développés au sein du parti et que Naftali Bennett risquait de lui ravir sa place d’opposant irréductible, alors il a sauté le pas.

Les démocrates Mobilisés manifestent

Il faut dire qu’il a mesuré à leur juste valeur les grandes manifestations qui, pendant deux mois, se sont exprimées dans les rues de Jérusalem et des principales villes qui gonflaient en ampleur de semaine en semaine pour exiger le départ de Netanyahou.  En l’absence d’un leader charismatique du Centre et de la gauche, il a décidé d’occuper cette place, parce qu'il était soutenu non pas par idéologie, mais parce qu’il était partisan du «tout sauf Bibi».

On s’explique d’ailleurs mal que la Gauche, qui manifestait dans la rue pour plus de démocratie, ait adoubé Saar de manière positive, par défaut selon les experts, pour le seul objectif de renvoyer Netanyahou du pouvoir. Tout observateur avisé pourrait s’étonner du duo détonnant, de ceux qui prônent le libéralisme, l’opposition à la mainmise des orthodoxes, la création d’un État palestinien et même la partition de Jérusalem avec ceux qui prônent l’endoctrinement politique du système éducatif et la proximité avec les dirigeants de Yesha.

Pour les besoins de la politique, le prototype des laïcs s’est rapproché des orthodoxes en observant rigoureusement le shabbat. Pour lui, son ascension ne peut se faire sans l’imprimatur des religieux. D'ailleurs il avait anticipé ce moment car, en tant que ministre de l’intérieur en 2014, il avait refusé une aide à la municipalité de Tel-Aviv sous prétexte que la ville brisait le shabbat en autorisant l’ouverture de magasins. Tout était déjà bon pour se mettre déjà les religieux dans la poche même s’il fallait sacrifier ses valeurs laïques de gauche.

       Mais l’expérience des mois passés incite à la prudence. Aujourd’hui Saar est certes le seul opposant affirmé à Netanyahou avec Bennett qui ne fait pas le poids devant lui. Mais les listes électorales ne sont pas encore établies, les alliances sont en cours de constitution, tous les candidats ne se sont pas fait connaitre et il pourrait avoir un réveil des démocrates unis au sein d'un grand parti. On attend la recomposition du Centre et de la Gauche dont les dirigeants hésitent à mettre entre les mains de Saar leur avenir politique. Certains pensent même qu’il pourrait être pire en politique que Netanyahou, c’est dire le drame dans lequel oscille les orphelins d’un parti historique. Personne n’a encore songé à récupérer les Marocains du Likoud qu’aucun parti actuel ne veut. Mais ils constituent le socle inébranlable du Likoud depuis 1977. C’est d’eux que dépendra le contour d’une nouvelle coalition.

2 commentaires:

bliahphilippe a dit…

Beaucoup de vérités dans cet article.
En commentaire pourrait-on sans doute expliquer que le Centre et et le Centre Gauche ont besoin pour rassurrer un électorat et de le gagner, de se rassembler autour d'une personne-à défaut d'une forte personnalité existante - qui incarne une stabilité, ou plutot une constante des électeurs dits de droite dans le cadre bien compris d'un maintien acceptable des positions prises par Natanyahou face à des négociations auquelles personne majoritairement parlant ne croit concernant les palestiniens.
En effet quel dirigeant du Centre ou du Centre Gauche et meme à gauche dans un parti classique se commettra -s'il veut parvenir au pouvoir- à un engagement radicalement contraire à celui de Saar en exprimant clairement et plus encore dans le contexte actuel :1)"nous voulons un Etat Palestinien et ferons des sacrifices en ce sens 2) Cet Etat devra prendre place en Judée-Samarie où résident 500.000 juifs, 3) Jérusalem sera partagée 4) Acceptation du retour de réfugiés et j'en passe, tous éléments factuels impossibles auquels ne renoncent pas les palestiniens se heurtant au consensus israélien sur ces questions. Toute négociation de cette nature étant ecartée par 90% de l'échiquier israélien, Saar non seulement ne court aucun risque à rejeter ouvertement ces hypothèses, mais au contraire cela peut l'aider objectivement à obtenir une place de choix au niveau gouvernemental. Laquelle? On verra bien!
Entre parenthéses, l'honneteté commande de ne pas taxer "d'extreme droite" ceux qui ont de bonnes raisons et pas qu'idéologiques- de refuser les exigences palestiniennes qui n'aboutiraient qu'à des catastrophes pour Israel, le fond du conflit n'ayant pas changé malgré la propagande tentant à le faire oublier.
Enfin, les palestiniens semblent réaliser qu'ils ne parviendront pas à briser le consensus israélien, semblent à présent amorcer une évolution vers un autre stratagéme pour parvenir à leurs fins : user habilement de l'idolatrie démocratique israélienne de "l'Etat de tous les Citoyens "avec les memes droits" dans le cadre duquel ils seraient inclus, sachant le penchant idéologiquement criminel de l'influente Gauche mondialisatrice. C'est à mon humble avis le combat de demain à mener .Celui qui désignera les opposants à cette fusion mal digérée "du bon vivre ensemble" sous l'étiquette "d'extreme doite", de "nationalistes" dédaignant les glorieux "droits de l'Homme" dont une caste épousant l'air du temps nous rabat les oreilles.

Unknown a dit…

A gauche et au centre cela devient tout sauf Bibi