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dimanche 29 novembre 2020

Délégation par Claude MEILLET

 


DÉLÉGATION


Chronique d'humeur de Claude MEILLET


         


          Le phénomène l’avait toujours intrigué, fasciné presque. La délégation. Beaucoup de choses la justifiait. La complexité du monde, proche comme lointain. On ne sait pas tout faire. Le besoin de cohérence. Coordonner, arbitrer entre les désirs des uns et des autres. L’obligation d’efficacité. Une armée sans commandant, c’est la défaite assurée. «Avec un commandant, on n’est pas forcément non plus, sûr de la victoire» interjeta avec son habituel sourire blagueur, son copain Mickaël, à qui il confiait son trouble métaphysique. Ajoutant pour faire bon poids, «Clémenceau l’a dit avant moi. Et regarde ces généraux qui se recyclent en politique !». Habitué et pas perturbé pour autant, Jonathan ne lâcha pas le fil. À moins de s’appeler Robinson Crusoé, on n’a pas trouvé mieux. Bien que ça vaille à la vie commune une navigation compliquée, souvent hasardeuse, parfois dangereuse. «Socio, maso» plaisanta encore Mickaël.



Parlement européen

Tous deux se livrèrent alors à une revue des modes de déviation délégationnelle, Mickaël revendiquant la paternité du terme. La comédie diplomatique, par exemple. Il y a, il faut des ambassadeurs, un corps diplomatique, utiles, protecteurs, porteurs de paroles et positions. Mais ces «masques de théâtre» comme dit La Fontaine. Ces assemblées internationales où se jouent des pièces écrites d’avance. Cette tournée crépusculaire au Moyen- Orient, d’un chef d’affaires étrangères d’un président jetant ses dernières flammes.

L’univers de la politique, à l’évidence. Le jeu des partis qui, dès le vote obtenu, se délestent des promesses, des programmes «achetés» par leurs électeurs. Qui se consacrent quasi exclusivement à la bataille pour le pouvoir et à la combinaison des alliances électorales à venir. Une déviation qui devient du pur déviationnisme lorsqu’un gouvernement ne devient plus qu’un club d’affidés incompétents, inopérants dans leurs fonctions, focalisés sur la défense d’un chef, focalisé lui sur sa situation judiciaire. Incapables ensembles de concevoir, soumettre et établir avant décembre le budget de l’année qui se termine !

«Comment l’appeler, celle-là ?» s’interrogea Mickaël. «La déviation institutionnelle ?».  Ils reconnurent tous deux qu’elle était autant inévitable que difficile à nommer. Comment assurer la justice, la police, l’administration en générale, la santé, l’éducation, autrement qu’en confiant ces fonctions à des corps particuliers, au nom de l’ensemble de la population. Mais aussi, comment ne pas voir le fossé qui, très souvent, sépare le citoyen ordinaire du spécialiste, de l’expert, du fonctionnaire, dressés à appliquer des règles fixes à des situations de terrain particulières. À preuve éclatante, le désarroi, des deux côtés d‘ailleurs, pendant cette crise du virus Covid. Quelle est l’écoute accordée aux commerçants, artistes, élèves et de leurs parents, familles séparées… ?

Ils quittèrent tous deux l’énumération un peu trop mécanique pour évoquer deux champs de délégation qui prenaient une dimension plus tragique. Retourner au champ politique n’est pas étonnant, compte-tenu du principe même de délégation sur lequel la vie démocratique est construite. Compte-tenu encore du fait que toutes les dérives qui s’y produisent deviennent des trahisons de ce principe, donc de la démocratie. Le cancer de la corruption, partant de la tête du gouvernement, étend ses métastases aux autres échelons du pouvoir. S’y ajoute, par effet d’autoprotection et d’addiction à la toute-puissance, la remise en cause de l’autre principe fondamental, l’équilibre des pouvoirs législatifs et juridiques par l’exécutif. Pour faire bonne mesure, le tableau se complète avec le déni des droits et du statut des minorités arabes israéliennes par la majorité.

La pratique de délégation prend cependant une dimension éthique, lorsqu’elle revient à rendre la population entière complice de ce qui apparaît comme une faute de comportement fondamentale de l’autorité déléguée. Au moins une fois par semaine, parfois plus souvent, un très controversé mais très excellent journaliste du journal d’opposition publie un reportage, documenté, précis, factuel, sur une exaction, soit de l’armée, soit des «settlers», sur les Arabes israéliens. Il ne s’agit pas de l’expression d’une opinion, qui n’a que la valeur que lui attribue le journaliste, qui est très naturellement contestable. Il s’agit d’article rendant compte de faits de terrains. Que la réponse formatée, mécanique des autorités sollicitées par le journaliste, ne suffit pas à rendre suspect de partialité ou mensonge. Une exaction, ça va. De 50 à 100 exactions chaque année qui passe, bonjour le dégât moral. Car accepter l’accumulation de ces récits, par méconnaissance, indifférence, dénégation, c’est faire de la délégation une acceptation par tous, de la défaite morale.

«Restons modérés» conseilla alors, Jonathan, à son vieux copain. Pour vivre ensemble, qu’on le veuille ou non, il faut en passer par là. Déléguer. C’est inhérent à la chaîne humaine. Et ça ne fait que concrétiser le principe de vie, la contradiction. La délégation nous rend libre et nous rend lié.  Elle permet, à la fois, la vie de l’individu et la vie du groupe. Elle devient la meilleure ou la pire des choses à la lumière de la responsabilité qu’on y met. «ça me rappelle mon mariage»’ conclut Mickaël, fataliste.

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