LE BEST-OF DES ARTICLES LES PLUS LUS DU SITE, cliquer sur l'image pour lire l'article


 

vendredi 2 octobre 2020

Jacques Chirac, si près, si loin par Jean CORCOS

 


JACQUES CHIRAC, SI PRÈS, SI LOIN


Par Jean CORCOS



Les médias viennent d’évoquer le premier anniversaire de la mort de Jacques Chirac, le 26 septembre 2019. Un évènement qui nous parait si loin, alors que, quelques mois après sa disparition, la pire épidémie depuis un siècle a fait plonger notre pays et le monde entier dans une crise sans précédent. Les longues «années Chirac», quarante ans de carrière politique comme son aîné et ex-rival François Mitterrand, nous rappellent bien des rebondissements et des coups fourrés qui nous semblaient passionnants d’élection en élection. Mais avec le recul, aussi, on réalise quelle fut l’immense chance du «Corrézien de Paris» devenu Président de la République à force d’acharnement méthodique.


Les présidents français


Après lui, le temps des vrais crises est venu plomber systématiquement les mandats de ses successeurs : Tsunami financier pour Nicolas Sarkozy, massacres terroristes pour François Hollande et enfin, violentes manifestations des Gilets Jaunes puis crise sanitaire pour Emmanuel Macron. Mais surtout, on ne peut qu’avoir la nostalgie des «années Chirac» en voyant dans quel état se trouve la France aujourd’hui : un pays morcelé, où la haine s’étale sur les réseaux sociaux ; une nation consciente de son déclin, où le pessimisme partagé est exceptionnel dans le monde ; une vie politique où plus aucun parti n’obtient un socle de confiance suffisant, et où le jeu des médias ressemble beaucoup à la démolition systématique des gouvernants, qu’ils soient de Droite, de Gauche ou du Centre.

Si loin, donc, Jacques Chirac et son époque heureuse où les Français étaient ravis qu’on ne change surtout rien, et où il suffisait de conquérir une écurie et de réussir des campagnes présidentielles pour passer deux mandats tranquilles à l’Élysée ! Si près, si loin aussi la mémoire juive de celui qui fut le Maire de Paris et eut des relations exceptionnellement fortes avec la communauté ; une communauté qui, autour de deux réalisations symboliques, allait se voir à la fois honorée et comme ancrée pour l’Éternité dans la nation française : le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme d’une part, et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, d’autre part. Mon propre bénévole et discret travail au cours de ces années-là allaient me faire croiser Jacques Chirac, et suivre de près ces réalisations.

Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme


Commençons par le Musée, et rendons hommage à une figure disparue cet été et dont ne se souviennent que les plus anciens : Claude-Gérard Marcus, qui fut député de la Capitale pendant une trentaine d’années, maire d’arrondissement, mais aussi pendant longtemps le président du petit «Musée d’Art juif de Paris» ; je l’ai connu dans ce cadre, car il me fit confiance en me laissant réaliser une exposition sur le centenaire de Franz Kafka (1983), exposition qui eut un certain succès ; évoquons aussi la mémoire de Victor Klagsbald, historien d’art et spécialiste d’art juif, disparu lui aussi cette année, et vice-président du «petit musée» alors perché tout près de la Butte-Montmartre.

C’est à leurs efforts acharnés, soutenus de façon décisive par la Ville de Paris et l’appui personnel de Jacques Chirac, que l’on doit à la fois la réalisation et l’emplacement prestigieux de l’actuel Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ), dans l’Hôtel de Saint-Aignan. Doté de collections très riches grâce à de nombreuses donations, le MAHJ est une association loi de 1901 ; son conseil d’administration est parfaitement représentatif de l’ancrage juif dans la communauté nationale, puisqu’il réunit des représentants du ministère de la Culture, de la Ville de Paris et des institutions juives.

Continuons par le Mémorial de la Shoah, et là nous retrouverons à la fois Jacques Chirac – dont la mémoire est attachée dans presque tous les hommages à son fameux «discours du Vel d’Hiv» de 1995 - , mon propre parcours et la figure incontournable de Serge Klarsfeld. Là aussi, comme pour Claude-Gérard Marcus, comme pour d’autres, ma mémoire se confond avec ma profonde reconnaissance pour cette confiance, accordée ici par une autorité à la fois historique et morale. Il s’agissait du projet, collectif et sous les hospices de ce qui s’appelait alors le Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC), d’une grande exposition, «Le Temps des Rafles». Elle fut présentée à l’Hôtel de Ville de Paris en 1992, à l’occasion du cinquantenaire du début de la déportation des Juifs de France.

Mémorial juif

J’ai évoqué à cette occasion sur mon propre blog [1], à la fois cette exposition et mon propre souvenir de Jacques Chirac croisé à l’époque, et à qui cette réalisation, qui eut un grand succès et un fort écho médiatique, devait toute sa réussite. Je découvris alors - et avec plusieurs années d'avance sur le fameux «Discours du Vel d’Hiv» - que le leader le plus sensible au drame de la Shoah, le seul qui croyait alors nécessaire son enseignement en France, était le Maire de Paris – «le plus courageux des hommes politiques français sur le sujet», comme devait le dire publiquement Serge Klarsfeld. D’importants travaux de rénovation allaient ensuite transformer les locaux du Mémorial, le CDJC laissant la place à une Fondation pour la Mémoire de la Shoah ; ainsi fut créé, comme le MAHJ, à la fois le lieu d’un patrimoine inestimable, un centre culturel et d’éducation très actif, et un symbole fort de l’appartenance de la communauté juive à la communauté nationale.

Mais que cela nous semble loin maintenant, à 25 ou 30 ans de distance ! Les années 2000 ont vu ensuite des milliers d’attaques antisémites, de tous types et souvent physiques, menaces et insultes dans la vie réelle ou dans l’espace virtuel des réseaux sociaux, avec surtout une douzaine d’assassinats horribles. Ceci au milieu d’une vague dépassant de très loin la France, et alors qu’on la croyait au début liée aux épisodes parfois violents du conflit israélo-palestinien : les observateurs de bonne foi reconnaissent aujourd’hui la complexité de cet antisémitisme soi-disant «nouveau», qui réunit la haine de tous les extrémistes et des individus de toutes origines. J’avais intitulé mon article [1] écrit en 2007 «La grande illusion» pour évoquer, justement, ce qui fut mon sentiment de chute après l’impression d’avoir atteint un sommet lors de la décennie précédente.

Reste maintenant à évoquer le souvenir du Jacques Chirac, celui-ci «si loin» des Français juifs car considéré comme «pro-arabe», à la fois inamical et dangereux pour Israël. La moitié d’un bref article ne peut suffire pour l’évoquer, et on ne peut d’abord que proposer quelques pistes de réflexion.



Commençons par rappeler le bilan autrement lourd de ses prédécesseurs à l’Élysée. De Gaulle et son coup de poignard dans le dos avec l’embargo sur les armes à la veille de la Guerre des-Six-Jours, qui marqua la fin de la quasi alliance entre les deux pays. Georges Pompidou, si douteux pour ce qui concerne la mémoire de l’Occupation qu’il voulait occulter, et qui aggrava l’hostilité en maintenant un embargo diplomatique vis-à-vis de l’État juif. Valéry Giscard D’Estaing, si froid au moment de la paix avec l’Égypte, promoteur de tous les contrats possibles avec les États pétroliers, y compris des ventes d’armes massives, et surtout le transfert irresponsable de technologie nucléaire à l’Irak. On dira certes qu’à l’occasion, Jacques Chirac – alors son Premier Ministre - afficha une amitié enthousiaste pour Saddam Hussein ; amitié durable, qui apporte une ombre sur son refus – que par ailleurs la suite des évènements devait amplement justifier – d’engager la France dans l’invasion de l’Irak en 2003.

Mais a-t-on suffisamment réfléchi aux raisons de cet engagement «pro-arabe» ? Il n’était certainement pas motivé par l’antisémitisme, les rappels du début le démontrent amplement. Il s’inscrivait clairement dans la logique politique de la Droite française post-1967, comme cela vient d’être souligné (engagement profond de près de 30 ans, et qu’a allègrement oublié, soit dit en passant, une communauté juive ayant depuis basculé politiquement).

Mais y avait-il aussi d’autres motifs, idéologiques, affectifs ou plus troubles qui expliquent cet élément du «logiciel Chirac» ? Évacuons rapidement les «motifs troubles» : oui, les rétro-commissions associées aux «grands contrats» ont longtemps été la face d’ombre du financement des partis politiques français, et pas seulement quand le défunt président était au pouvoir, et pas seulement pour le monde arabe. Les premières condamnations à de la prison ferme sont tombées récemment concernant le financement de la campagne électorale d’Édouard Balladur en 1995, et les contrats concernaient le Pakistan [2]. Heureux Jacques Chirac qui a échappé à ce genre de condamnation pour l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris, à une époque beaucoup moins dure pour les hommes politiques.

Concernant l’idéologie, il serait trop simple de relier l’hostilité à Israël à la tradition gaulliste d’indépendance nationale, et donc de rivalité systématique avec les États-Unis. Versatile en matière de politique intérieure – il serait trop long de lister ses postures successives au cours des décennies – il avait marqué une inflexion notable en fin de parcours. Qui se souvient que le premier engagement de l’armée française aux côtés des Américains fut en 1999 lors de la guerre du Kosovo ? Qui a oublié son voyage à New-York au lendemain du 11 septembre, mais surtout l’engagement immédiat de nos troupes en Afghanistan ? Certes, c’est Nicolas Sarkozy qui décida le plein et entier retour de la France dans l’OTAN juste après son élection en 2007, mais le rapprochement s’était fait en pratique peu à peu, et sous Chirac. Surtout, le virage le plus important concerna l’Europe : après avoir dénoncé toute forme de supra nationalité dans son fameux «Appel de Cochin» dans les années 1970, le même Chirac a soutenu les accords de Maastricht, la mise sur les rails de l’Union Européenne et surtout son élargissement ; élargissement à de nouveaux pays, immédiats adhérents de l’OTAN et donc consolidant encore plus l’alliance transatlantique.

L'appel de Cochin



Reste peut-être le plus important concernant le «tropisme arabe» de Jacques Chirac, ami des Français juifs, froid envers Israël : l’affectif, et sa grille de lecture qui apparait totalement anachronique plus de vingt ans après : mais cela nécessite un autre article, qui vous sera proposé un peu plus tard.

 

[1] https://rencontrejfm.blogspot.com/2006/01/la-grande-illusion.html

[2] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/15/prison-ferme-pour-les-six-prevenus-dans-le-volet-financier-de-l-affaire-karachi_6042907_3224.html

 

2 commentaires:

bliahphilippe a dit…

Chirac n'a été ni plus ni moins dans la lignée de tous les présidents de la RF engagés dans la continuité d'une politique pro -arabe perçue et planifiée par le Quai d'Orsay comme nécessaire économiquement et géo stratégiquement dans le cadre de la conception française inamovible depuis au moins le début du 20 ième siécle. La France a t'elle vraiment profité de cette politique? Oui sur le plan économique-avec un bémol puisqu'il a été prouvé que d'autres pays européens incluant l'Anglettere ont maintenu des liens economiques profitables sans avoir eu besoin "d'en faire trop". Au niveau de l'influence politique certainement s'imaginant vue sa position géographique de puissance moyenne en méditerrannee plus importante que d'autres pays européens.Mais le reve du Quai d'Osay d'une France dominante dans le monde arabe subit de sérieux accrocs vu l'émergence de nouvelles grandes puissances sur l'échiquier politique mondial, la France n'en étant devenue que l'appendice. En contrepartie de ces profits qui s'estompent politiquement et économiquement -on voit bien que la France ne compte plus au Moyen-Orient et encore moins dans dans sa "chasse gardée" au Liban si chére à De Gaulle. Ceci sans parler des compromissions de cette politique arabe ayant mené à des acccords concernant l'immigration au delà de l'imaginable.Pour rappel anecdotique l'ambassadeur de France en Algerie sous Sarkozy -la continuité on vous dit- qui se vantait devant son homologue algérien de l'augmentation "importante"de visas en direction de la France .Gageons qu'en fin de parcours le prix payépar la France risque de se révéler particulierement élevé dans deux cas :- s'il y'a guerre civile ,s''il n'ya pas guerre civile. La cause? Utilisons le mot politiquement correct : "l'incivilité"

Véronique ALLOUCHE a dit…

Merci à vous Monsieur Corcos pour avoir rendu hommage à un homme qui eut une politique complexe à bien des égards mais néanmoins qui sut rester fidèle à l’amitié qu’il éprouvait envers les juifs de France. Les faits le prouvent et vous avez rendu compte avec exactitude et impartialité de la réalité de ces faits.