Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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lundi 3 août 2020

Bennett se voit en successeur de Netanyahou



BENNETT SE VOIT EN SUCCESSEUR DE NETANYAHOU

Par Jacques BENILLOUCHE
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          Les sondages, qui n’ont jamais été fiables en Israël, montrent une chute de la popularité du premier ministre qui perd quelques points. Mais ces points ne profitent pas au centre, ni à la gauche, mais à la droite radicale qui se met à rêver à un changement de gouvernance. Dans le jeu des chaises musicales, entre Naftali Bennett et Ayelet Shaked à la tête de Yamina, c’est l’ancien ministre de la défense qui tient aujourd’hui la corde. Cependant les intentions de votes n’ont pas de valeur scientifique lorsque des élections ne sont pas planifiées et que les listes électorales ne sont pas finalisées.



Union des droites radicales

Bennett s’engage sur une voie désespérée car Yamina s’appuie sur des partis extrémistes qui lui enlèvent toute crédibilité. Le Foyer Juif de Rafi Peretz, Tkuma de Bezalel Smotrich et la Force juive de Itamar ben-Gvir se partagent les voix radicales ce qui démontre la difficulté d’un attelage à quatre dirigeants de l’extrême-droite. Devant ses différents échecs et le rejet d’une partie des électeurs, Bennett, dont les ambitions sont exacerbées parce que Netanyahou a un genou à terre, songe sérieusement à faire cavalier seul pour se séparer de certains boulets.
Netanyahou- Sharon

            Mais à part l’exception inédite d’Ariel Sharon qui avait créé Kadima, la droite sans le Likoud ne peut pas se concevoir dans l’état actuel des forces en présence et surtout des dirigeants du spectre politique. C’est pourquoi la démarche de Bennett, qui s’estime capable d’être à la tête d’un gouvernement, est vouée à l’échec. Il trouvera devant lui, non seulement les amis de Netanyahou, mais surtout les orthodoxes religieux qui ne sont pas prêts à confier leur avenir à un «jeunot» qui veut draguer leur «clientèle». 
            On ne comprend pas l’acharnement de Netanyahou à neutraliser son ancien directeur de cabinet. L’erreur du premier ministre aura été de ne pas l’avoir marginalisé en lui offrant  un portefeuille pour le neutraliser. Au contraire, en l’écartant d’un poste de responsabilité, il lui a offert un cadeau sur un plateau d’argent, sur fond de coronavirus. A son égard, il n’a pas adopté sa politique habituelle consistant à barrer la route à tous ses prétendants, soit en les gratifiant d’un poste secondaire au gouvernement soit en les invitant au parti en leur faisant miroiter des promesses jamais respectées. Le cas de Nir Barkat est le plus probant.
Bennett avec les chefs militaires

Lors des dernières élections, Netanyahou a tout fait pour briser le tandem Bennett-Shaked qui lorgnait vers Bleu-Blanc. Il a alors offert pour six mois le ministère de la défense à Bennett qui, de l’avis de certains membres de l’État-major, faisait tapisserie lors des réunions sécuritaires parce qu’il avait peu d'expérience à son poste. Mais grâce au coronavirus et les mesures appliquées par l’armée, il a effectivement gagné une popularité qu’il avait perdue dans sa concurrence avec Shaked. Il a été bercé par l’illusion qu’on devait dorénavant compter avec lui. Mais il n’est pas certain qu’il puisse écarter les caciques du Likoud qui attendent leur tour avec discipline, depuis plusieurs années.
Les prétendants de Netanyahou manquent du courage sans lequel ils ne peuvent pas percer. Déjà, en ayant été relégué en 2015 au poste non souhaité de ministre de l’Éducation, Bennett avait montré sa faiblesse. Il disposait pourtant du droit de vie ou de mort de la coalition mais l'attrait d'un portefeuille était trop tentant. Il a préféré se soumettre au lieu de s'imposer. Il reste toujours à la traîne du Likoud. N’est pas Sharon qui veut, celui qui avait planté le Likoud et Netanyahou parce qu’on lui faisait de l’ombre. 
Le millionnaire Nir Barkat est de la même trempe. L'ancien maire de Jérusalem n’ira pas loin s’il persiste dans sa soumission étonnante alors qu’il dispose de fonds illimités pour créer sa propre structure. Promis au poste de ministre des finances, il a été placardisé alors qu’il aurait dû, par dépit, quitter le parti avec fracas quand les promesses ne sont pas tenues. La chance passe toujours mais il faut savoir la saisir. Ne parlons pas de Gidéon Saar qui préfère rentrer dans le rang plutôt que de perdre son poste de député.
Nir Barkat

De la même façon, Bennett n’a pas voulu suivre le "quarteron" de Bleu-Blanc avec qui il aurait pu peser de son poids décisif. Il se serait affranchi du Likoud en montrant enfin son indépendance et prouver sa maturité politique. Son pas de deux avec Shaked est stérile car ils ont chacun une ambition démesurée qui se neutralise. On l’avait remarqué lorsque Shaked l’avait éliminé pour prendre la tête du parti et avait accepté un ministère sans imposer au gouvernement son double. Chacun son intérêt. La direction bicéphale de Yamina est vouée à l’échec car il s’agit de deux personnalités différentes qui se marchent sur les pieds : un sioniste religieux à kippa et une sioniste laïque moderne. On le constate tous les jours avec des déclarations tonitruantes dans les médias de l’un ou de l’autre pour prouver qu’ils existent.

            Alors donc, même si Bennett parvient à réunir sous son nom une quinzaine de sièges aux prochaines élections, autant que la liste arabe, cela parait insuffisant pour devenir le leader de la droite. En son temps Yair Lapid avec 19 sièges n’avait fait qu’illusion. Bennett a d’ailleurs montré une inconstance en se présentant comme le porte-parole et défenseur des francophones qui l’ont adoubé en s’affichant avec ferveur à ses côtés. Ils ont été récompensés par une place non éligible sur sa liste ; une claque qui les poussés à retourner au Likoud. Il est vrai que les Francophones, c’est combien de divisions ?
De toute façon, les élections ne sont pas pour demain et la menace d’un scrutin en novembre 2020 est une manœuvre de chantage de Netanyahou plutôt à destination de Bleu-Blanc. Le Likoud et le premier ministre ne prendraient pas le risque d’une sévère défaite en pleine crise sanitaire et économique due au coronavirus.

Alors Bennett continue à rester le paillasson d’un Likoud omnipuissant. Mais il a compris qu’il ne peut pas tout miser sur le monde sioniste religieux et il a donc besoin de laïcs pour muscler son mouvement. Il a d’ailleurs commencé à manœuvrer en créant un  mouvement apolitique de bénévoles chargés de vaincre le coronavirus. Un premier pas mais la ficelle est grosse bien que le coronavirus lui permette de ratisser large. Il a décidé d’utiliser l’arme de la pandémie pour se refaire une santé politique. 
Consensuel, il a approuvé la nomination de Ronni Gamzu comme coordinateur du projet sur les coronavirus mais il en a profité pour asséner quelques critiques au premier ministre : «Il est regrettable que cette nomination n'ait pas eu lieu il y a quatre mois alors que le retard a détruit la vie d'un million de citoyens. C'est un fiasco du leadership avec les dimensions de l’échec du leadership de la guerre du Yom Kippour en 1973 dans notre système de santé». Comparer la guerre contre le coronavirus à la guerre israélo-arabe, qui avait mal commencé, est le moyen d’affirmer que le premier ministre est incapable de gérer une catastrophe. Mais malgré ces critiques, Bennett tarde à couper le cordon ombilical et rate sans cesse des occasions de s’affranchir d’un homme qui le déteste. 
            En effet, Netanyahou est responsable de la remontée spectaculaire de Bennett qui n’avait pas réussi à dépasser le seuil électoral en avril 2019 pour se retrouver à l’écart de la Knesset. Le premier ministre aurait pu agir comme il l’a fait avec tous ses prétendants qu’il exile à l’étranger ou qu’il marginalise au sein d’un parti discipliné, entièrement dévoué au leader suprême. Il gardait à l’esprit que, si Bennett et Shaked étaient persona non grata au Likoud alors qu’ils avaient piloté son cabinet en 2006, il leur devait sa victoire qui l’avait mené au poste de Premier ministre. En 2012, le duo Bennett et Shaked, avait fait amende honorable et accepté de rentrer dans le rang en acceptant de réintégrer le Likoud parce que hors du Likoud, point de salut. Le refus de Netanyahou les a poussés à créer une structure indépendante qui n’a eu alors pour objectif que d’empêcher Netanyahou d’atteindre la majorité absolue. En revanche, le premier ministre n’a eu de cesse que de bloquer Bennett et Shaked loin de la vie politique pour supprimer toute concurrence. Il a réussi à les éliminer de la Knesset en avril 2019 et à les virer sans délicatesse de leur poste de ministres de l’Éducation et de la Justice. Une vengeance terrible.
            Parce que Netanyahou aborde une phase de déclin, Bennett pense que son heure est arrivée mais son pouvoir reste très limité. La concurrence est dure à droite et pour l’instant il a choisi une carrière adossée au Likoud. Bennett a compris tardivement que ses possibilités se situaient en dehors d’une alliance avec le parti de Netanyahou. Il pourrait être plus utile et efficace auprès des centristes qui pourraient exploiter à bon escient sa teinture sioniste religieuse dans un nouveau parti sans racines réelles. De même, il n’a pas voulu sauter le pas en envisageant une alliance avec Avigdor Lieberman qui avait été initiée par Ayelet Shaked.
Ainsi, l'ancien ministre de la Défense Bennett a décidé de rompre avec Netanyahou en déclarant : «qu'il n'y avait absolument aucune garantie qu'il rejoindrait un gouvernement dirigé par le Likoud en cas de nouveau tour des élections. Netanyahou a échoué lamentablement dans sa lutte contre le coronavirus et un million d'Israéliens au chômage en paient le prix. Pendant quatre mois, aucun plan n'a été mis en place. C'est l'un des pires gouvernements de l'histoire de l'État d'Israël». On ne peut pas faire mieux comme déclaration de guerre.
Mais il sait qu’il ne peut pas totalement rompre avec la droite ; il suit donc le mouvement qui mise sur le départ hypothétique de son leader. Pour lui, il faut d’abord «se débarrasser de ce gouvernement». Il pense donc que de nouvelles élections lui seraient enfin favorables. Alors il rêve que le budget ne soit pas adopté avant le 25 août car alors la Knesset se dissoudra automatiquement et un nouveau scrutin sera organisé. Et pour bien marquer sa nouvelle position, Naftali Bennett a déjà assuré qu’il n’y aura «aucune garantie de soutien au Likoud de Netanyahou en cas de nouvelles élections». Cela ne sera pas suffisant pour le hisser au sommet. Il est toujours voué à un strapontin dans un gouvernement de droite avec son micro-parti Yamina. La droite attend toujours le héros qui renversera la table pour assurer sa pérennité au pouvoir en Israël, sans Netanyahou.

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