Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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dimanche 26 juillet 2020

Qui arrêtera le calife d'Istanbul par Zvi MAZEL


QUI ARRÊTERA LE CALIFE D’ISTANBUL

Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d’Israël en Egypte, en Suède et en Roumanie

Chercheur au Jérusalem Center for Public Affairs.


Au cours des dix dernières années sous couvert du chaos qui régnait au Moyen Orient, le président turc s’est appliqué à établir une présence militaire dans plusieurs points stratégiques dans la région, en Afrique du Nord et plus loin encore, sans pratiquement rencontrer d’opposition. L’attention du monde se concentrait sur les ambitions nucléaires de Téhéran et sa volonté déclarée de faire du Moyen Orient un croissant chiite tout en éliminant Israël. Recep Tayyip Erdogan peut désormais prendre le devant de la scène dans nombre des conflits de la région et avancer son rêve de faire renaître un califat islamique sunnite à sa mesure.



On sait qu’il se considère l’héritier légitime de générations de dirigeants ottomans et à ce titre il compte bien restaurer l’influence de la Turquie sur les pays et les territoires qui avaient fait partie de l’empire ottoman. Les nouvelles cartes de la Turquie publiées en 2016 comprennent le nord de la Syrie jusqu’à Lattaquié, le district de Mossoul en Irak et s’étendent au-delà des frontières du pays de l’autre côté du Bosphore pour inclure une partie de la Bulgarie et jusqu’à Salonique dans la Thrace occidentale. Il s’agit de territoires qui appartenaient encore à l’empire ottoman lorsque le cessez-le-feu a été signé en 1918, mais qui ont été arrachés à la Turquie par le traité de Lausanne en 1923.
C’est la preuve d’un irrédentisme qui pourrait mener à la guerre et qui fait écho à la doctrine d’Ahmet Davutoğlu, naguère mentor d’Erdogan dont il fut le premier ministre avant de passer à l’opposition ; selon ses écrits il est du devoir de son pays d’unifier le Moyen Orient sous son égide. Sa thèse, qualifiée de néo-ottomanisme, appelle au renouveau du Califat islamique, un objectif conforme aux aspirations des Frères musulmans. Ces derniers furent ravis de trouver en Erdogan un allié ; les liens ainsi tissés se renforcèrent lorsque le président rompit les relations avec l’Egypte qui venait de renverser Mohammed Morsi et mettre hors la loi la Confrérie, accusée d’être une organisation terroriste. Les dirigeants du mouvement qui réussirent à échapper à l’arrestation trouvèrent refuge en Turquie ou au Qatar, partisan de longue date de la Confrérie. Les relations entre Ankara et Doha s’approfondirent, ce qui allait dans le sens du grand plan d’Erdogan.

Aujourd’hui la Turquie est forte d’une présence politique et sécuritaire en Syrie, où elle coordonne ses activités avec la Russie et l’Iran. Elle utilise ses milices islamiques contre le régime d’Assad, tout en combattant les Kurdes qu’elle accuse d’aider le PKK turc qui réclame l’autonomie. Des forces turques ont envahi le nord de l’Irak pour combattre les Kurdes qui y vivent, tout en entraînant les Turkmènes, minorité d’origine turque, au prétexte qu’elle serait en danger. Ankara a signé en 2010 un accord de coopération sécuritaire avec le Qatar, qui faisait partie de l’empire ottoman, lui vendant des équipements militaires, des drones de fabrication turque et des véhicules blindés.
En 2015 une base militaire turque y fut établie et renforcée en 2017 par l’envoi de trois mille soldats en gage de soutien au petit royaume après le blocus décrété par l’Arabie saoudite, les Emirats arabe unis, l’Egypte et Bahreïn. Outre cet atout crucial dans le Golfe, la Turquie dispose également d’une base en Somalie sur la Mer rouge sous prétexte d’y former des troupes locales.  Enfin elle a obtenu du Soudan un bail de longue durée sur l’île de Suakin en Mer rouge, qui fut le siège des gouverneurs ottomans de la région, quoique les relations se soient dégradées maintenant que l’ex-président Bachir est en prison.
Erdogan s’implique aussi dans le conflit palestinien, dégradants ses liens avec Israël pour plaire au monde arabe, organisant ou favorisant la tenue par des organisations islamiques de réunions et de conférences attaquant l’Etat juif, utilisant des associations bénévoles turques agissant ostensiblement pour secourir les indigents à Jérusalem-est et réparer des sites islamiques mais en réalité pour inciter contre Israël. Il fait ainsi d’une pierre deux coups : se poser en défenseur de l’islam et embarrasser la Jordanie qui en vertu de son traité de paix bénéficie d’un statut spécial concernant les institutions islamiques et ce qu’elle appelle l’esplanade des mosquées.
Erdogan Haftar

Mais c’est son intervention brutale en Libye qui a fait enfin réagir l’Europe, qui y voit une menace directe. La guerre civile qui n’en finit pas oppose d’une part le parlement de Tobrouk, issu légalement des élections, et son armée nationale libyenne -LNA – sous la conduite du général Haftar, gouverneur de facto de la partie orientale du pays, et de l’autre des organisations islamiques qui soutiennent le parlement de Tripoli et le gouvernement dit d’accord national - GNA – de Fayez Sarraj, reconnu par l’ONU, qui contrôle la partie occidentale. C’est ce dernier que soutient en sous-main par la Turquie depuis 2013, par l’envoi d’armes et de munitions en violation de l’embargo décrété par le conseil de sécurité.
Récemment, alors que l’offensive des forces d’Haftar sur Tripoli paraissait sur le point de réussir, Erdogan s’est empressé de dépêcher des drones offensifs aux milices islamiques ainsi que des conseillers militaires et des milliers de mercenaires recrutés parmi les mouvements islamiques syriens, arrêtant net l’offensive ; Haftar a dû battre en retraite en abandonnant les positions conquises dans la partie occidentale. La situation a alors basculé.
Sarraj et Haftar

Le général Haftar est soutenu par l’Egypte, les Emirats, la Russie et même la France – ce dernier pays soutient la lutte d’Haftar contre les groupes djihadistes du sud qui menacent les pays du Sahel. Mais c’est pour l’Egypte que la situation est critique. Le général Haftar joue un rôle essentiel dans la défense de leur longue frontière commune contre les groupes de militants islamiques tentant de traverser avec des armements sophistiqués pour se joindre au soulèvement islamique dans le nord de la péninsule du Sinaï.

Dans sa «déclaration du Caire» publiée après l’échec de son allié, le président Sissi a appelé à un cessez-le-feu, au retrait de toutes les forces étrangères et à œuvrer à une solution politique. Fayez Sarraj a non seulement refusé mais a déclaré qu’il poursuivait son offensive sur Syrte, seul verrou sur le chemin des installations majeures de stockage et d’exportation de pétrole de Ras Lanuf et Al Sidar tenues par Haftar. La prise de Syrte, a alors déclaré le président égyptien, constituerait une menace directe contre la sécurité de son pays et son armée était prête à intervenir pour l’empêcher.
La réaction turque a été immédiate : aucun cessez-le-feu ne pourrait intervenir sans le retrait de l’armée nationale libyenne de Syrte. Le parlement de Tobrouk a demandé l’aide égyptienne pour défendre la Libye et une délégation des tribus libyennes s’est rendue au Caire pour renforcer cette demande. Le président Sissi dispose donc de toute la justification nécessaire pour envoyer son armée de l’autre côté de la frontière. Il a par ailleurs reçu le soutien de la Russie qui a envoyé un certain nombre de Mig-29 en Libye orientale.  
On en est là. Nul ne sait si la Turquie mettra à exécution ses menaces et si l’Egypte répondrait en envoyant son armée défendre Syrte. Face à cette nouvelle agression turque, l’Europe se montre indécise et incapable d’agir. Ankara reçoit des milliards de dollars chaque année pour empêcher le flot de réfugiés de Syrie et d’Afghanistan d’atteindre ses rivages. D’un autre côté jusqu’ici le général Haftar ne laissait pas les réfugiés libyens et Africains s’embarquer pour l’Europe.

Quant au président Trump, un isolationniste convaincu, il a clairement fait savoir qu’il ne comptait pas se laisser embourber dans des conflits sans fin. L’influence américaine s’en ressent. Par ailleurs il ne souhaite pas se quereller avec la Turquie, membre de l’OTAN ; il l’a bien montré en abandonnant ses alliés kurdes en Syrie et les laissant sans défense devant l’offensive de l’armée turque. Ses relations avec l’Union européenne ne sont pas au beau fixe et il ne faut pas s’attendre à voir l’occident s’unir contre la Turquie.
La Russie est bien embarrassée.  La politique expansionniste d’Erdogan gêne les efforts déployés par Moscou pour établir des postes avancés en Méditerranée et participer activement à la lucrative reconstruction des pays déchirés par la guerre. Alors confronter la Turquie ou rechercher un compromis ? C’est ce qu’elle a fait jusqu’ici en Syrie, en faisant entrer la Turquie avec l’Iran dans le processus d’Astana pour coordonner leurs activités et laissant les troupes turques prendre la province d’Afrin et conclure un cessez-le-feu à Idlib.

La Chine se concentre sur son méga projet de la nouvelle route de la soie dans la région et n’a aucune envie de s’impliquer, tout en se réjouissant sans doute de ce qu’elle considère comme le déclin de l’Occident. D’ailleurs la persécution des Ouighours, minorités musulmanes d’origine turque, n’a pas provoqué de crise avec Ankara.
Bref la Turquie pousse ses pions à travers le Moyen Orient sans que personne sur la scène internationale ne semble prêt à intervenir. Il est pourtant difficile à imaginer qu’elle soit prête à une confrontation directe en Libye avec l’Egypte et la Russie. Cette dernière va sans tenter de trouver un compromis temporaire, les armées ennemies restant sur leurs positions actuelles et Haftar et Sarraj se mettant d’accord sur la répartition des revenus du pétrole. Cela ne mettrait pas fin à la guerre civile ; le président Erdogan restant maître de la suite des événements.
Une seule chose pourrait entraver la marche du calife d’Istanbul : des ennuis chez lui. La situation économique est catastrophique, les réserves en devises réduites, la livre turque au plus bas et l’inflation galopent. L’ambitieuse politique expansionniste en est en partie responsable d’autant que la pandémie a durement impacté la croissance du pays, qui a dû demander une aide d’urgence du FMI ; un accord n’a toujours pas été conclu.  
Ahmet Davutoğlu

L’opposition se renforce et des députés de son propre parti l’abandonnent pour se rallier à un nouveau mouvement, «Al Mustaqbal» - l’avenir -fondé par Ahmet Davutoğlu désillusionnés par la dérive de son ancien allié, pour lutter contre ce qu’il appelle un régime corrompu et dictatorial. Le parti Justice et Développement d’Erdogan a perdu la majorité en 2018 et a dû accepter une coalition avec un petit parti nationaliste pour gouverner le pays. Le président qui se sent menacé se trouve à la croisée des chemins. Il peut convoquer des élections anticipées dans l’espoir d’obtenir de meilleurs résultats, ou bien faire diversion en provoquant une déflagration en Libye. Ce qui est certain en tout cas c’est qu’il fera tout pour atteindre son but, peut-être même au prix d’un coup d’État militaire pour rester à la tête de la Turquie.

1 commentaire:

Marianne ARNAUD a dit…

Qui arrêtera le calife d'Istanboul ?
Réponse : personne.

https://www.atlantico.fr/rdv/3591322/a-l-assaut-de-la-mediterranee-orientale--jusqu-ou-laissera-t-on-aller-recep-tayyip-erdogan--turquie-france-emmanuel-macron-chypre-grece-emmanuel-macron-alexandre-del-valle-