Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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dimanche 5 juillet 2020

Indépendance par Claude MEILLET



INDÉPENDANCE

La chronique d'humeur de Claude MEILLET


Déclaration indépendance
Apparemment il n’avait pas été le seul. Il eut à peine le temps de fermer l’ordinateur. Par la grâce du nouveau dieu, Zoom, il venait d’assister à la conférence en direct du professeur de sciences politiques, cheveux en bataille, tout en fougue et en subtilité conjointes, sur la comparaison de la Déclaration des droits de l’homme avec la Déclaration d’indépendance d’Israël. 





Le téléphone, impatiemment, le réclamait. «C’était trop fort, trop bon !! Prépare le café, j’arrive, je veux t’en parler». Et ça n’était pas une question. «Indépendance, ça été le déclic !». Son copain d’enfance, devenu professeur de maths, personne n’est parfait, faisait sonner son timbre de voix dans la douceur de nuit de son jardin. Une gorgée, pour reprendre souffle. Et commença pour Jonathan, le deuxième exposé de sa soirée. Prolongation obligée.
Le fameux déclic avait amené Fred, puisque Frédéric il y avait, en toute démarche matheuse, à répertorier les différents types d’indépendance, justement. En politique, il s’agit de l’autonomie. Telle proposée aux Algériens par le Général. En droit, ça concerne l’indépendance sacrée du juridique. En médiation, essentiellement la non moins sacrée indépendance journalistique. Pour la philo, cela signifie liberté vis-à-vis de toute tutelle. Bien entendu en logique mathématique, cela touche la notion élémentaire d’axiome, une évidence en soi, fondement d’un raisonnement ou d’une théorie. L’indépendance est alors l’impossibilité d’un axiome à être démontré à partir des autres axiomes.
Jonathan risqua un cqfd timide. Qui ne troubla pas le cours d’une démonstration imparable. Que proclama donc Ben Gourion le soir de fin du mandat britannique, le 14 mai 1948 : la Déclaration d’indépendance d’Israël. Fred lista alors, en bonne méthodologie les différents points, essentiels proclama-t-il à son tour, additionnés dans la Déclaration. Eretz-Israël, le lieu où naquit le peuple juif,….c’est là qu’il réalisa son indépendance, les survivants de la Shoah en Europe, ainsi que les Juifs d’autres pays revendiquant leur droit à une vie de dignité, de liberté et de travail, L’Assemblée générale des Nations unies adopta une résolution prévoyant la création d’un Etat juif indépendant.
Il martela : c’est de plus, le droit naturel du peuple juif d’être une nation comme les autres nations et de devenir (le ton monta encore) maître de son destin dans son propre Etat souverain. Pour clore mezzo voce, Nous les (les Etats qui nous entourent et leurs peuples) à coopérer avec la nation juive indépendante.
«Alors, où en sommes-nous, maintenant ?» Jonathan se garda bien de répondre à une aussi fake question. Après l’ahurissante vision d’un premier ministre d’Israël venu chercher la révélation d’un plan conditionnant l’avenir de son pays, concocté dans et par un autre pays, aussi ami et puissant soit-il, recevoir l’onction libératrice du président de cet autre pays, nous assistons à une phase-2, encore plus ahurissante. Le conditionnement de la mise en application d’une part de ce plan, part en outre infiniment mystérieuse, controversée et cachée, par la décision d’un quarteron de conseils étrangers. Conditionnement qui fait des citoyens israéliens, les pions d’une bataille électorale américaine, de la Knesset une chambre vide, des membres du gouvernement israélien des ombres transparentes. Où est donc Israël, cette «nation maître de son destin dans son propre État souverain» ?

Passant de la rigueur démonstrative à un registre poétique moins attendu, Fred s’inspira alors de la ‘’Ballade des Dames du temps jadis’’ et du refrain scandé par François Villon, ‘’Mais où sont les neiges d’antan’’. Où donc est l’indépendance de la justice quand le pouvoir, censé la protéger, s’y attaque officiellement ? Du Procureur Général, rempart intraitable, aux corps des juges, arcqueboutés sur les principes du Droit. Où donc est l’indépendance journalistique, quand la menace de prison lui est adressée ? Où en est la liberté de la culture, de l’éducation, quand une tutelle religieuse tend à la limiter ?
Légèrement groggy, autant par la rudesse de cette double séance que par la douceur de la nuit, Jonathan s’efforça de tempérer l’ardeur négative de son copain. Déclarer l’indépendance n’ouvre pas le lit d’un long fleuve tranquille. La bataille perdue, ne signe pas la fin d’une guerre permanente. La recrue suivra tôt ou tard les basses eaux.
A preuve, poète pour poète, Apollinaire. «Vienne la nuit sonne l’heure – Les jours s’en vont je demeure – Comme la vie est lente – Et comme l’espérance est violente».

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