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vendredi 19 juin 2020

Détérioration des relations France-Turquie



DÉTÉRIORATION DES RELATIONS FRANCE-TURQUIE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            
Jean-Yves le Drian avec les Turcs

          La Libye, depuis Nicolas Sarkozy en particulier, avait été une chasse gardée française. Cela n’a pas beaucoup changé avec l’avènement des deux protagonistes Khalifa Haftar et Fayez al-Sarraj qui se disputent le pouvoir à coups de centaines de victimes. Le maréchal Khalifa Haftar se présente comme le seul homme capable de garantir la stabilité de son pays et d'écraser les mouvements djihadistes et les Frères musulmans. Il est donc soutenu par l’Arabie saoudite, les Émirats, l’Égypte, les États-Unis, la France et la Russie. L’Italie étant neutre. Son rival, Fayez al-Sarraj, ne peut compter que sur l’appui du Qatar et de la Turquie.


Al-Sarah et Haftar

            Depuis quelques mois, les relations entre la France et la Turquie se sont tendues, non seulement face au conflit libyen mais en raison de l’activisme démesuré d’Erdogan sur plusieurs champs d’action en Syrie et en Irak, et à présent en Libye. La France a désapprouvé l’offensive turque menée dans le nord-est de la Syrie, contre les milices kurdes syriennes. Ces milices participent en effet à la coalition anti-djihadiste de la région. Jean-Yves le Drian, ministre français des affaires étrangères, avait critiqué Ankara avant le sommet de l’Otan de décembre 2019 à Londres : «Il importera de clarifier le statut de la Turquie comme alliée de l’Otan».


Erdogan ne fait pas mystère de ses visées sur les gisements potentiels de gaz naturel au large de Chypre, dans la zone économique exclusive [ZEE]. Par ailleurs l’Union européenne, dont Chypre fait partie, n’apprécie pas l’instrumentalisation des migrants par la Turquie. Cette exploitation gazière en Méditerranée orientale explique ainsi le soutien militaire fourni par la Turquie au GNA, gouvernement d’union nationale dirigé par El-Sarraj, après un accord pour étendre ses frontières maritimes et assurer ses prétentions territoriales.
Les riverains de cette zone gazière, la Grèce, Chypre et l’Égypte ne l’entendent pas de cette oreille et c’est pourquoi ils soutiennent le maréchal Haftar avec l’espoir qu’il renverse Al-Sarraj. Cependant, malgré l’aide reçue de toutes parts, par l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie en particulier, les forces du maréchal Haftar n’ont pas réussi à vaincre l’intervention militaire turque car des armes, des conseillers et des mercenaires venus de Syrie appuient les troupes d’Al-Farraj. Pourtant Haftar disposait de 14 Mig-29 et Su-24 envoyés par la Russie. Mais l’armement n’est pas tout, il faut des hommes compétents aux commandes. Pourtant ces livraisons d’armes au profit des deux camps contreviennent aux résolutions des Nations unies. D’ailleurs l’Union européenne a lancé l’opération navale Eunavfor Irini qui l’autorise à inspecter tout navire en haute mer en vue «d’assurer le strict respect» de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011.
La frégate grecque HS Spetsai œuvre aux côtés du porte-avions Charles de Gaulle

Mais la Turquie ne se laisse pas intimider puisque la frégate grecque HS Spetsai a été contrainte de renoncer à inspecter la cargaison du cargo Cirkin face à la menace de la marine turque, escortant le navire qui a donc continué sa route vers le port de Misrata. Il semble d’ailleurs qu’Ankara envisage d'y créer une base navale permanente ce qui a conduit l’UE à demander l’aide de l’Otan. 
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La Turquie est habituée à ce genre d’agissements puisqu’en janvier, le président Macron, en recevant Kyriakos Mitsotakis, le premier ministre grec,  avait dénoncé la «duplicité» d’Erdogan. Mitsotakis était venu demander un partenariat stratégique de sécurité entre Paris et Athènes ce qui avait poussé le président français à cette déclaration : «Nous voyons ces derniers jours des navires turcs accompagner des mercenaires syriens arrivant sur le sol libyen, c’est en contravention explicite et gravissime avec ce que le président Erdogan s’était engagé à faire lors de la conférence de Berlin, c’est le non-respect de la parole donnée»
Le 14 juin il avait à nouveau dénoncé, en parlant d'Erdogan, sa «politique de plus en plus agressive et affirmée, avec sept navires turcs positionnés au large de la Libye et une violation de l’embargo sur les armes. Les Turcs se comportent de manière inacceptable en instrumentalisant l’OTAN. La France ne peut pas laisser faire». La Turquie a vigoureusement rejeté ce 16 juin les critiques de la France sur son rôle en Libye qui illustrent selon Ankara "l'obscure et inexplicable"  politique française dans ce pays
En visite à Paris auprès de Jean-Yves le Drian, son homologue grec Nikos Dendias avait été clair et net : «Dans sa vaste tentative illégale d’étendre sa souveraineté et ses droits souverains en Méditerranée orientale, la Turquie prépare, avec des méthodes illégales, l’envoi de navires d’exploration dans la zone du plateau continental grec, tout en s’efforçant de la contester et de piller nos ressources sous-marines. Notre gouvernement ne laissera pas passer cela. La Grèce apprécie particulièrement la position constante de notre alliée et amie, de la France. Paris a compris, dès le départ, que les provocations turques n’affectent pas que la Grèce et Chypre, mais concernent l’ensemble de l’Europe et du pourtour méditerranéen».
En Israël avec le ministre Ashkenazi

En visite en Israël le 16 juin 2020, le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a enfoncé le clou : «La Turquie sape la stabilité de la région. Elle vise à contrôler politiquement et militairement toute la zone de la Méditerranée orientale. Selon leurs propres mots, ils veulent avoir leur mot à dire, ils veulent être le facteur déterminant, dans toute décision prise pour et dans notre région. C'est inacceptable pour tous les pays qui chérissent leur souveraineté et leur indépendance, pour lesquelles ils se sont battus. La Turquie est invitée à renoncer à ses rêves impériaux et à faire partie de notre espace de coopération. Mais, seulement en tant que partenaire d’égal et légal, et non en tant qu'intimidateur du quartier».
On attend de la France qu’elle ne se borne pas à des mots mais à des actes sur le terrain. Seulement l’Europe politique, et encore moins militaire, n’existe pas. Erdogan a de beaux jours devant lui pour prendre possession de la Libye et demain plus tard, peut-être de la Tunisie voisine, trop faible pour réagir. De toute façon, retour de l’Histoire,  cette Tunisie retrouvera peut-être ces Beys qui l’ont toujours dirigée et qui ont été neutralisés ou écartés d’abord par la France coloniale et ensuite par la Tunisie républicaine. Un éternel recommencement vers la reconstitution de l’empire turc.

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