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lundi 11 mai 2020

Nahmad, une famille juive syrienne d'Alep à Picasso



NAHMAD, UNE FAMILLE JUIVE SYRIENNE D’ALEP À PICASSO

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps

            Pour sortir un peu de l’angoisse du coronavirus et des tractations politiques pour un nouveau gouvernement, un thème qui sort des sentiers battus. Quoi de mieux qu’une saga pour nous redonner l’occasion de rêver !      


  
            Les transplantations géographiques humaines sont souvent à l’origine de réussites miraculeuses. Grâce au hasard des événements politiques et des migrations imposées, des familles et des hommes émergent dans l’Histoire grâce à leur réussite. La banque Lazard Frères avait été fondé en 1848 à La Nouvelle-Orléans (Louisiane) par trois frères lorrains émigrés aux États-Unis, Alexandre, Élie et Simon. Des Juifs tunisiens ont quitté leur pays natal pour rebondir dans leur exil et souvent pour se faire une place enviée en France. La publication par le magazine Forbes de la liste des milliardaires du monde pour 2020 vient nous remettre en mémoire la saga Nahmad.



Synagogue d'Alep

          Les Juifs du Proche-Orient menaient une vie paisible, souvent fortunée, jusqu’à ce que le sort, ou l’Onu, en décide autrement. Quand la création de l’État d’Israël ne les rendait pas suspects de complicité sioniste, la haine arabe accompagnée de discriminations, voire de mini pogroms, les incitait à quitter les pays arabes pour s’expatrier avec un courage inexplicable pour le commun des mortels.
            La famille Nahmad a été un exemple de transplantation réussie. En novembre 1947, l’ONU avait voté le partage de la Palestine en deux États mais cela n’était pas du goût des pays arabes qui avaient montré violemment leur opposition à cette décision internationale.  En réaction, le quartier juif et la grande synagogue d’Alep, datant du IXe siècle et abritant le fameux Codex, ont été incendiés. Les Juifs, qui y vivaient depuis deux mille ans, ont été les victimes d’émeutes qui ont laissé sur le sol de nombreux morts et blessés. Ils n'ont dû leur salut qu'en fuyant par petits groupes, en abandonnant leurs biens confisqués par décision du gouvernement syrien.
Destruction de la synagogue d'Alep

            La famille Nahmad s’était alors installée dans le quartier juif de Beyrouth, à Wadi Abou Jamil, pour recommencer à zéro. Le patriarche Hillel Nahmad, qui avait dû abandonner sa banque à Alep, ne se découragea pas et repris son activité au plus bas niveau en ouvrant un bureau de change dans la rue Khan Chouni. Avec les quelques dollars qu’il avait pu sauver, il avait acheté des lettres de crédit à 75% de leur valeur, pour les revendre au taux normal à la date de préemption. Mais il avait vécu en tant qu’apatride au Liban en l’absence de passeport et il manquait d'espace. Grâce aux relations acquises auprès du Shah Mohammad Reza Pahlavi, durant son activité de banquier à Alep, Nahmad reçut de l’ambassade iranienne à Beyrouth, pour lui et sa famille, des passeports avec interdiction de s’installer en Iran. Cela permit à la famille Nahmad de s’installer à Milan et d’obtenir la nationalité italienne. Hillel Nahmad y mourut en 1985. 
David Nahmad

            C’est en Italie que commença réellement l’histoire de la saga Nahmad. Le frère aîné Joseph, qui prospéra dans les affaires, avait décidé d’investir sa fortune dans l’art. Au départ sa collection comptait des artistes italiens, belges et cubains. Il avait alors réussi à transmettre son enthousiasme pour les œuvres d’art à ses frères au point que David abandonna ses études d’ingénieur pour se consacrer entièrement à l’art en ouvrant sa propre galerie à Milan, en 1968. Il réussit très vite à capter la confiance de grands galeristes parisiens de l’époque qui lui confièrent des chefs-d’œuvre. Aimé Maeght le chargea de vendre des Braque et des Miró tandis que Daniel-Henry Kahnweiler lui fit parvenir des Picasso qui seront vendus en Italie.
Aimé Maeght

            Le succès partit de l’originalité du choix des Nahmad qui ne se plieront pas, avec courage, à la mode du moment, celle des années 1960. Alors que l’intérêt des amateurs se portait sur l’art cubiste, David Nahmad s’orienta vers les œuvres de Picasso réalisées pendant les vingt dernières années de sa carrière, la plus riche du peintre. Cette période artistique riche, influencée par la rencontre de Picasso avec sa femme et unique modèle Jacqueline Roque, devint le pilier de la collection Nahmad.
            L’atavisme des Phéniciens, navigateurs audacieux, excellents marchands et artisans, imprégnait Ezra et David qui avaient naturellement le sens des affaires. Le Monde du 15 août 2013 avait tracé leur portrait en quelques mots : «Enfants à Beyrouth, ils vendaient des romans anglais aux marins américains. Jeunes hommes à Milan, ils proposaient des tee-shirts aux supporteurs de football du stade de San Siro, imprimés en urgence à la mi-temps, quand les résultats du match semblaient acquis».
Ezra à gauche et David Nahmad

            Les deux frères vont profiter de l’effondrement du marché de l’art, au début des années 1970 et  des années 1990, pour acquérir des œuvres en vrac au point que l’on dira d’eux : «Ils sont comme une grande firme de courtage en Bourse ; le marché a besoin d’une force comme celle-ci pour fonctionner».
            Selon le magazine Forbes, David et Ezra Nahmad, devenus entre temps monégasques, ont une fortune qui s’élève respectivement à 1,8 et 1,5 milliard de dollars. Leur collection à Genève compte plus de 4.000 œuvres d’artistes célèbres, dont Matisse, Léger, Miro, Monet, Renoir et Rothko mais aussi 300 Picasso, valant au moins un milliard de dollars. Les deux frères sont les plus gros propriétaires privés de toiles de Picasso, en dehors des héritiers eux-mêmes. Toute la famille Nahmad est dans l’art. Le fils aîné de David, Hillel, dirige la galerie Helly Nahmad de l’hôtel Carlyle à Manhattan. Le fils cadet pilote la galerie Nahmad Contemporary sur Madison Avenue à New-York. Son neveu Joe dirige une galerie du même nom à Londres.
Nahmad et Picasso

            Depuis le décès de Joseph en 2012, David a pris la tête du clan Nahmad, vivant entre les États-Unis, Monaco et la France, pour devenir un acteur exceptionnel au sein du marché de l’art international. Leur fortune a été bâtie sur des coups remarquables inspirés par le flair et le sens des affaires. Ainsi, lors d’une vente aux enchères organisée par Christie’s, au Rockefeller Center, une huile Picasso de 1955, acquise par David Nahmad pour 2,6 millions de dollars, a trouvé preneur pour 30,8 millions de dollars. Un Modigliani acheté pour 18 millions de dollars a dépassé les 30 millions.
            Grâce à leurs moyens financiers, leur stratégie consiste à acheter et à conserver pendant longtemps des dizaines de peintures avant de les vendre. Pour cela, les Nahmad ont créé un local d’art hors-taxes de 1.400 m², près de l'aéroport de Genève, dont on ignore le contenu avec détail. Selon Forbes l’entrepôt contiendrait entre 4.500 et 5.000 œuvres d’art, d’une valeur comprise entre trois et quatre milliards de dollars, dont 300 Picasso, valant à eux seuls environ un milliard de dollars. Il s’agit de la plus grande collection privée, une encyclopédie vivante de la peinture du XXe siècle.
            Il en est ainsi de la saga d’une famille de la petite bourgeoisie juive d’Alep qui a su se reconstruire quand la Syrie l'a ruinée. De nombreux exemples existent dans le monde de Juifs exilés ayant réussi grâce à ce que certains désignent comme le génie juif. Ils restent discrets, presque cachés car ils n’aiment pas la lumière. Une seule certitude, leur pays d’origine a beaucoup perdu de les voir partir. La Tunisie a périclité lorsque les meilleurs éléments juifs ont rejoint le pays colonisateur. Les pays arabes n’avaient pas compris qu’ils devaient garder leurs Juifs, comme les pays occidentaux, et pour cela ils devaient vite reconnaître l’État d’Israël pour tuer dans l’œuf toute velléité juive de le rejoindre.   


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