Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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mardi 31 mars 2020

Gabi Ashkenazi, le faiseur du consensus


GABI ASHKENAZI, LE FAISEUR DU CONSENSUS

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            
Ashkenazi au Pentagone avec sa femme

          On ne le sait pas vraiment, mais l’homme qui a été ces derniers jours aux manettes, dans l’ombre, a été l’ancien chef d’État-major Gabi Ashkenazi. C’est lui qui a convaincu Benny Gantz que la situation politique n’était pas tenable, qu’une coalition avec les partis arabes ne tiendrait pas longtemps et que la majorité de l’opinion israélienne ne l’approuvait pas. Bien que laïc, il a fait comprendre à Gantz que les partis religieux, malgré leurs défauts et leurs magouilles, étaient indispensables à un État juif, surtout si l’on voulait obtenir le soutien des Américains qui financent le pays. Avec Avi Nissenkorn il a négocié en secret avec Netanyahou tandis que Gantz suivait les opérations à distance, au téléphone. La solution a été trouvée parce que les négociateurs sont restés secrets pour éviter un blocage et pour user de surprise.  



            Israël est toujours à la recherche de son oiseau rare pour remplacer l’omnipuissant Benjamin Netanyahou. Par tradition, sinon par obligation, les problèmes sécuritaires du pays exigent souvent qu’un ancien général occupe la fonction de premier ministre pour rassurer la population. Cela a toujours été le cas après Ben Gourion qui fut d’ailleurs un chef militaire en civil et surtout après le cycle de guerre qu'a connu Israël depuis la Guerre de Six-Jours ; Rabin, Barak et Sharon ont été les exemples de militaires devenus hauts dirigeants politiques.
            Certains experts politiques expliquent d’ailleurs l’échec des travaillistes par l’absence d’une personnalité militaire éminente aux premières places. Moshé Kahlon avait assimilé cette règle puisqu’il avait placé l’ancien général Yoav Galant en deuxième position dans sa liste, avec la réussite que l’on connaît. Ce ne fut pas suffisant.
            Après une période de confinement politique volontaire, Gabi Ashkenazi est aujourd’hui libre, à la disposition du peuple israélien. Il arrive au moment où les partis politiques d’opposition sont en manque d’une personnalité charismatique capable de mettre un terme aux années de gestion du Likoud. Il est certes associé à Netanyahou mais il trace son sillon qui lui permettra d’acquérir plus d’années d’expérience politique.
Ashkenazi jeune soldat à gauche

            Gabi Ashkenazi est né dans le mochav Hagor en Israël d'un père bulgare survivant de la Shoah et d'une mère juive syrienne, ce qui lui permet de se prévaloir, malgré son nom, d'être un pur séfarade. Il a participé à la guerre du Liban en 1982 et a été le commandant qui a réussi à conquérir le Château de Beaufort au Sud-Liban. Combattant aux multiples réussites, il faisait l’objet d’une adoration de la part de ses soldats à travers son image de combattant de premier ordre. Couvert de médailles, il a toujours été considéré à l’armée comme un excellent opérationnel intègre, peu politicien, faisant partie du corps des terriens.
          Il avait été nommé pour remplacer le chef d’État-major Dan Haloutz qui avait démissionné après une offensive contre le Hezbollah controversée et jugée désastreuse, Il avait reçu la mission de redorer le blason de l'armée et de rétablir la réputation et la dissuasion de Tsahal.  Soldat d’infanterie de la brigade Golani, qu'il commanda en 1986, il s’était distingué de son prédécesseur issu de l'armée de l'Air. Il avait constaté les faibles résultats de la stratégie aérienne employée au Liban. Il a appris les rouages politiques de l’armée comme directeur des opérations de Tsahal et comme directeur du ministère de la défense.
En tenue de combat

            Il connaissait parfaitement le dossier libanais pour avoir été commandant militaire de la région-Nord dès 1998. Il n’avait pas approuvé le retrait unilatéral du sud-Liban qu’il supervisa cependant, par obéissance au pouvoir civil. Il prônait d’abord des négociations avec la Syrie avant tout retrait. Il avait quitté Tsahal en 2005 lorsque Dan Haloutz avait été nommé à sa place au poste de chef d’État-major qu’il convoitait. Il avait alors accepté, dans une sorte de compensation, de devenir directeur général du ministère de la Défense. Mais après la catastrophe de la guerre du Liban, il avait été rappelé le 21 janvier 2007 pour succéder à Dan Haloutz, démissionnaire.
            Presque semblable à celui de Barak, Son palmarès militaire est élogieux ; il avait participé à la guerre de Kippour, au raid d’Entebbe, à l’opération Litani, à la guerre du Liban, à la première et seconde Intifada, à la guerre de Gaza de 2008-2009 et avait occupé le poste de commandant militaire de la région-nord. Militaire réaliste et pragmatique, il a fait face aux problèmes que devait affronter Israël, sans idéologie. Le 25 décembre 2008, il avait abordé dans des termes durs la situation à Gaza : «Nous devrons utiliser le maximum de notre force afin de toucher les infrastructures terroristes et modifier les conditions sécuritaires autour de la bande de Gaza. Ici, près de nous, à quelques kilomètres à peine, le Hamas perturbe sérieusement la vie de citoyens israéliens vivant dans le sud du pays, en tirant des dizaines de roquettes et en cherchant ainsi à semer la peur au sein de la population civile, hommes, femmes et enfants».

            Mais il était devenu sceptique sur l’opportunité d’une opération terrestre d’envergure contre le Hamas car, selon lui, une telle opération risquait d’embourber Tsahal dans la bande de Gaza sans nécessairement parvenir à faire cesser les tirs de roquettes vers Israël. Il a dû modifier son opinion face à l’augmentation du nombre de victimes causées par des attentats et par les tirs de missiles vers Israël. Mais il savait jauger ses échecs. Ainsi le 11 août 2010, il avait admis, auprès d'une commission d'enquête israélienne, sa responsabilité dans les erreurs commises lors de l'abordage de la flottille turque pour Gaza.
            Le porte-parole de l’armée m’avait fait l’honneur de me désigner avec trois grands journalistes israéliens pour être le représentant étranger, journaliste français de Slate en l’occurrence, parce qu’Ashkenazi avait l’intention de diffuser une information que les médias israéliens ne pouvaient donner. Un «piston» qui avait permis à Slate d’être le premier média à diffuser une information exclusive. Nous avions passé une journée avec lui, à le suivre dans des bases secrètes où il remettait les galons d’officier à des unités d’élite. Il était simple, discutant librement avec nous, s’élevant contre ceux qui préfèrent cacher les informations plutôt que de les diffuser pour servir de moyen de dissuasion contre les ennemis.
            Les informations qu’il nous donnait étaient considérées comme off, donc non publiables. Il m’avait cependant dit «toi tu peux les publier à l’étranger. De toutes façons je pourrais toujours les démentir car elles ne viennent pas d’Israël. Si Tsahal te fait des misères tu pourras les diriger vers moi. De plus je ne suis pas loin de la retraite» . Il avait reconnu que ses services avaient pris part aux attaques informatiques menées contre des installations nucléaires iraniennes. Israël était bel et bien derrière le cybersabotage de juillet 2010 qui aurait retardé de plusieurs mois le programme nucléaire de l'Iran. Stuxnet, le logiciel malveillant, avait perturbé le fonctionnement des installations nucléaires de Natanz, dans le centre de l'Iran. Sa logique était de transmettre en fait un message signé aux Iraniens qu’Israël ne les laisserait jamais acquérir la bombe nucléaire.
            Il est extrêmement populaire auprès des soldats et des Israéliens qui lui sont redevables de la réorganisation de l’armée après le coup de massue de la guerre du Liban de 2006 qui avait mis en évidence de nombreux dysfonctionnements. Cependant, ses adversaires ont tout fait pour bloquer son ascension. Bien que blanchi pour l’opération Harpaz, il traîne tout au long de sa carrière cette affaire qui a occupé les devants de la justice durant plusieurs mois.
            En effet, le lieutenant-colonel de réserve, Boaz Harpaz, qui avait agi seul selon les juges, aurait fabriqué un faux document qui avait été attribué au général Gabi Ashkenazi. Le 6 août 2010, la chaîne de télévision Aroutz-2 avait dévoilé le «Document Harpaz». Il s’agissait d’un dossier confidentiel censé décrire des manœuvres pour nommer le général Yoav Galant au poste de chef d’État-major afin de contourner le pouvoir d’Ashkenazi. À l’époque, les relations entre le ministre de la défense Barak et Ashkenazi étaient notoirement très mauvaises. Le document est donc successivement attribué aux deux camps, dans le cadre d’un affrontement plus général entre les deux hommes sur les procédures de nominations aux hautes fonctions militaires.
            Traditionnellement, le chef d’État-major soumet une liste de candidats au ministre de la Défense, notamment pour sa succession à la tête de Tsahal. Mais Barak a voulu contourner cet usage et promouvoir Galant, qui ne figurait pas sur la liste proposée par Ashkenazi. La police a décrété rapidement que le document était un faux et que son auteur Boaz Harpaz, souhaitait faussement incriminer Galant pour empêcher sa nomination. Le général n’a pas été nommé.

            Le ministre de la défense Barak et son proche collaborateur, Yoni Koren, ont été suspectés de vouloir saboter la carrière d’Ashkenazi, accusé d’avoir eu «partiellement connaissance» de la manœuvre d’Harpaz et de ne pas avoir réagi à temps. En clair, la guerre entre Barak et Ashkenazi, qui avait commencé au moment du désengagement du Liban, avait causé de profonds remous dans l’establishment militaire, de quoi gravement porter atteinte à leurs carrières politiques respectives.
            La justice a blanchi Ashkenazi qui devient donc libre de se mouiller en politique, estimant que sa popularité pourrait l’aider à remplacer à terme Netanyahou. En attendant, le premier ministre risque de se trouver face à un général d’une autre trempe, qui dispose d’une aura incontestée de chef militaire et qui, surtout, ne pourra en aucun cas être traité de «gauchiste». Il aura face à lui un partenaire sérieux qui n'ignore rien de la sécurité d'Israël, un thème cher au Likoud. Mais la cohabitation sera difficile avec Yoav Galant qui ne rêve que du poste de ministre de la défense et qui n’a pas hésité à être violent : «Ashkenazi  est un traître qui a besoin de s'asseoir en prison».
          Ashkenazi est resté en retrait durant la campagne électorale, par rapport à Gantz qui à l’heure actuelle reçoit toutes les critiques pour avoir rejoint Netanyahou alors qu’il avait annoncé qu’il ne le ferait jamais. Il est probable qu’en homme «neuf», puisqu’il n’a jamais adhéré à Kahol-Lavan, Ashkenazi pourrait supplanter Gantz, le moment venu, face à la mauvaise humeur des militants Kahol-Lavan.   
         Ashkenazi pourrait moduler l’action politique de Netanyahou à l’égard des défavorisés et des Arabes. Il n’a jamais caché pas ses idées de gauche et sa volonté d’accord avec les Palestiniens et il s’est toujours opposé à une attaque militaire contre l’Iran. A l'heure où l'armée pense que le danger primordial ne vient pas d'Iran mais du Nord, Ashkenazi est bien placé pour connaitre une région qu'il a commandée et labourée avec ses fantassins. Par ailleurs, il lui manque une stature internationale ; c’est pourquoi il privilégie le poste de ministre des affaires étrangères qui lui permettra de côtoyer les Grands de ce monde. La découverte de l'homme providentiel vaut bien un réveil politique.

A relire :

https://www.slate.fr/story/27763/israel-attaque-electronique-iran

https://www.slate.fr/story/30471/stuxnet-virus-programme-nucleaire-iranien

https://benillouche.blogspot.com/2012/09/de-nouveaux-virus-freinent-le-programme.html


https://www.slate.fr/lien/27753/stuxnet-le-ver-de-la-guerre-iran-israel



2 commentaires:

Henri OLTUSKI a dit…

Encore une belle analyse ,mais qui veut encore faire de la politique en Israël lorsque l'ont sait que plus personne ne veut encore voter après ce qui vient de se passer ?

Android.Remi a dit…

Merci pour ces infos détaillées