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jeudi 26 mars 2020

Coronatude par Claude MEILLET



CORONATUDE

La chronique d'humeur de Claude MEILLET


           
Dîner familial
          Confinement oblige. L’unanimité citoyenne a parlé. Les réunions du groupe seront virtualisées. Et l’apéro rituel sera remplacé par un lever symbolique des verres. Entérinant cet accord, Jonathan lança la discussion en mode coronatique. Chacun chez soi, et tous ensemble. Les miracles intervenant même en période de contrainte extraordinaire, après quelques ruptures de liaison, d’éclipsages d’image, de pertes de son, de crises de nerfs, tout le monde se vit et s’entendit par écrans interposés. Compte-tenu du caractère extraordinaire de la situation, le sujet qui s’imposait de lui-même se résuma dans le plus simple des questionnements : «Alors».



            Bien entendu, le débat débuta par un tour de piste rapide sur l’état de santé de chacun et de son cercle familial. Le miracle additionnel étant que tous étaient indemnes et suivaient les consignes aussi drastiques fut-elles.
            Le dentiste, justement toutes dents dehors dans un sourire très télévisuel, entama alors les échanges dans une perspective volontairement optimiste. «Même si on le prend très au sérieux, on ne va pas se laisser conditionner par ce foutu virus. Par exemple, à la maison, j’enlève mon masque, je mets mes lunettes et je lis. Je retrouve mes amis perdus. Paul Auster, David Grossman, Tolstoï, Camus…. Je renais à la lecture».’
            Il fut repris, sous effet d’enthousiasme communicatif, par la jeune, longiligne et sérieuse avocate qui s’enflamma presque en évoquant sa joie de retrouver des vrais repas de famille, enfants, mari, se retrouvant soudain, «comme bien avant», à se parler, s’écouter et se régaler, ensemble, autour de la table. Sans compter, compléta un autre intervenant, l’autre joie, celle de voir se reconstituer la cellule familiale, s’informer, chercher, s’enguirlander, rigoler, partager.
            Plusieurs voix entonnèrent en chœur les louanges d’une solidarité retrouvée. Le voisin de la dame âgée du troisième étage qui lui fait ses courses tous les deux jours, le prof d’histoire retraité qui affiche chez sa boulangère sa proposition d’assistance à la préparation d’examens par Internet, le pianiste professionnel à court de vie orchestrale qui donne fenêtre ouverte un concert pour toute sa rue… À l’image des applaudissements faits au acteurs héroïques de la santé.
            Le banquier, d’habitude jovial, l’œil digitalisé sévère, sonna ce qu’il nomma la fin de la «récréation». Pour revenir, par force, à la face noir d’encre de la situation. Noir d’encre, car on n’y voit rien. En particulier dans son propre registre. Le monde moderne financier, économique, se retrouve avec une soudaineté foudroyante plongé sans boussole dans une tempête moyenâgeuse. L’invasion mondialisée d’un virus, aussi méchant soit-il, suffit seule à bloquer la machinerie globalisée, digitalisée, high-technicalisée, surmédiatisée, googlisée, des temps contemporains. La stupéfaction atterrée générait chez ce banquier une créativité verbale aussi inattendue que la crise qui l’effrayait. Nous allons nous retrouver à la fin, si elle intervient, dans le même état de ruine sociale, industrielle, commerciale qu’à la fin de la dernière guerre mondiale.
            Entraînée à son tour dans la veine du catastrophisme, la blonde professeur de Yoga s’empara, elle, du registre de la politique. Pour relever que le train de l’apocalypse climatique et écologique avait caché à tous les grands du monde, celui de la dégradation de la condition humaine. Effectivement, le «niveau de vie» s’améliorait régulièrement. Mais tout d’abord en laissant stagner celui d’un bon tiers de la population du monde. Ensuite en instituant une disparité sans cesse aussi accrue entre la minorité des riches et une majorité de pauvres. Surtout dans une définition de la «vie» attachée plus au «niveau» de consommation, qu’à un niveau de réalisation personnelle. Finalement, l’impréparation du système de santé, à côté du désastre humain qu’il a du mal à endiguer, se fait révélateur de la défaillance de nos démocraties à placer l’homme au centre de leur action.
            Pour relancer le moral de la troupe, Jonathan invita le cercle virtuel à imaginer. Alors, de nouveau, quelle sera la vie d’après ? Le premier thème couvrit la gamme des «recoller les morceaux», à réinventer le capitalisme, la démocratie, en passant par la case obligée de priorisation de la protection de la santé.
            Le second souffla sur la flamme de la Fraternité, dont le besoin individuel autant que collectif, se retrouvait révélé, confirmé, amplifié, par l’ampleur de la tourmente subie. Jonathan ne put s’empêcher, en guise de conclusion temporaire, de proposer un rendez-vous dans neuf mois, pour juger des effets démographiques de la stratégie de confinement, autre résultante de la coronatude.


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