Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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jeudi 13 février 2020

Les Israéliens résignés face à une campagne électorale terne


LES ISRAÉLIENS RÉSIGNÉS FACE À UNE CAMPAGNE ÉLECTORALE TERNE

Par Jacques BENILLOUCHE
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Les leaders des listes de candidats

          Les sondages, encore faut-il y croire, se suivent et se ressemblent. Électrocardiogramme plat. Aucun camp ne se détache pour rassembler une majorité de 61 députés afin de constituer une coalition gouvernementale. Pourtant, le plan de paix de Donald Trump, très favorable à la droite, aurait dû entraîner un effet électoral significatif. Malgré cela, le rapport de force entre le Likoud et Bleu-Blanc n’a pas varié, à un epsilon près. On ne peut pas dire que la campagne électorale soit percutante ou originale. Les programmes politiques, pourtant existants, ne servent pas à animer le débat, même pas pour se lancer dans certaines comparaisons ou pour confirmer la survivance des idéologies. Avec ce troisième scrutin, la population semble avoir subi un choc qui la paralyse et qui lui enlève toute capacité de discernement.



            Les inconditionnels de Netanyahou lui restent fidèles malgré l’épée de Damoclès judiciaire suspendue au-dessus de sa tête. Il bénéficie toujours de l'idolâtrie qui règne au sein de son parti. La pluie des accusations glisse sur le parapluie de son indifférence. Il tient bon, toujours sur la brèche, faisant de sa politique internationale la base de sa campagne électorale avec ses voyages à Washington, en Russie, en Grèce et en Ouganda. Il s’agit pour lui de confirmer sa stature internationale, se distinguant en cela de Benny Gantz qui, pour l’instant, n’investit pas à l’étranger se bornant à labourer le terrain national.
Avec le général soudanais Burhan

            La publication du deal du siècle ne semble pas avoir apporté le choc escompté. La partie arabe s’est totalement désengagée du projet tandis que les nationalistes juifs n’adhèrent pas à la création d’un État palestinien ni au partage de Jérusalem. Le Premier ministre, qui joue sa survie politique, occupe au mieux l'espace central de la campagne en évitant les sujets qui fâchent. Le processus de paix est tout simplement ignoré car il est clivant. Le Likoud s’est mis au service d’une campagne totalement personnalisée.
Yaïr Netanyahou, le fils de sa mère

            Mais sous des dessous calmes, la campagne est extrêmement dure tant au sein des clans que des partenaires. Le premier ministre laisse à son fils le soin de jouer le mauvais rôle en salissant, sur les réseaux sociaux, ses opposants politiques et les journalistes qui ont révélé les accusations d’affaires de corruption. La journaliste politique Rina Masliah de la chaîne 12 en a fait les frais dans ce qu’elle qualifié de «campagne dégoûtante».
            Le nationaliste Avigdor Lieberman, connu pour son discours anti-arabe prévu pour de séduire son électorat de russophones immigrés de l'ex-URSS, lance des attaques personnelles violentes contre Netanyahou ce qui donne à penser qu’il a déjà choisi son camp, sauf à faire monter la pression pour obtenir encore plus. Il n’approuve pas que l’on donne autant d’importance aux sionistes orthodoxes religieux, à l’instar du ministre de l’éducation Rafi Peretz, en les intégrant au gouvernement alors qu’ils sont coupables de propos contre les femmes et contre les homosexuels et qu’ils refusent la conscription générale. 
- Il y a un vol vraiment pas cher le 1er mars. Tu veux que je réserves ?
- Bien sûr! Mais voyons donc, qu'avons nous en mars ?

            Dans la campagne, on n’aborde pas les problèmes d’écologie ni de réchauffement climatique en Israël alors qu’après l’incendie à Haïfa d’un site pétrolier, des mesures doivent être prises pour lutter contre la dangerosité des industries lourdes et contre la pollution plastique sachant que le littoral de Tel Aviv est le troisième site méditerranéen le plus pollué. Les politiques préfèrent concentrer les attaques sur les personnes, parfois de leur propre camp. Ainsi Yoav Galant, membre du Likoud, a attaqué le ministre de la défense Naftali Bennett en l’accusant d’incompétence sur le problème de Gaza. Il est vrai que Galant lorgne depuis longtemps ce poste très convoité. Le Likoud critique aussi le ministre de la défense qui insiste pour une annexion rapide, voyant en cela une prise de position électorale au profit de son parti Yamina.
Yoav Galant

            Le processus de paix ne fait plus partie des sujets de la campagne car le Deal du siècle a été rejeté en bloc par les Palestiniens et par la majorité des pays de la Ligue Arabe. C’est une aubaine pour les nationalistes juifs qui n’ont plus à se justifier quant à leur opposition à toute avancée palestinienne. Ils profitent de l’incohérence des positions arabes intransigeantes pour maintenir le statu quo tandis que le Likoud envisage librement l'annexion de nombreux blocs d’implantations. De son côté, le camp Bleu-Blanc a opéré un revirement à droite en exigeant le maintien de Jérusalem comme capitale indivisible d'Israël et le contrôle militaire israélien sur la vallée du Jourdain. Il espère amener à lui quelques centristes échoués à droite.
            L’économie est totalement absente de ce débat parce que les résultats se maintiennent à haut niveau et que le pays ne s’est jamais aussi bien porté, pourtant sans gouvernement. En 2019, le pays a battu un record du point de vue économique. Le taux de croissance d'Israël est relativement faible à 3,3% mais il est supérieur à la moyenne de 1.1% des pays de l'OCDE. Il a été seulement dépassé par l’Irlande. Le cours du shekel ne cesse de se raffermir alors que les prix à la consommation ont baissé, les salaires ont augmenté, les inégalités de revenus ont diminué et la participation au marché du travail a atteint un sommet. Le chômage a atteint lui-aussi un creux record en novembre 2019, suivi d'un nouveau record en décembre !
            L'industrie du tourisme se maintient également à de nouveaux sommets. Le nombre de personnes en provenance du monde entier frôle les 4,56 millions, soit une augmentation de 11% par rapport à 2018. Cela prouve que les événements sécuritaires n’ont aucune influence à l’étranger. Les experts prévoient un taux de croissance similaire pour 2020 qui lui permet de résister aux retombées de la crise gouvernementale. Malgré les tensions régionales, les investisseurs sont actifs ; plus de 800 millions de dollars ont été levés par des startups en janvier.
Gaz israélien

            La prévision de croissance est due au potentiel économique du gisement de gaz du Léviathan. Le champ est l'un des plus importants de la dernière décennie et classe Israël parmi les exportateurs d'énergie de premier plan dans la région, en particulier vers la Jordanie et l'Égypte. Mais l'effet ne se fait pas encore sentir sur la population israélienne qui n'en tire aucun dividende. L'Etat et les investisseurs récupèrent tout pour eux. Certaines listes diffusent des plans économiques ambitieux pour tenter de réduire le nombre de personnes, 1.8 million d’Israéliens selon l’OCDE, vivant sous le seuil de pauvreté, pour diminuer les fortes inégalités, et pour lutter contre la vie chère et le coût de l’immobilier mais il existe peu de chiffrages convaincants et les mesures frisent la démagogie. Les classes défavorisées restent encore sur le bord du chemin, sacrifiées par un égoïsme révoltant. 



            Nous sommes à trois semaines du scrutin mais les électeurs donnent l’impression qu’ils ne sont pas concernés et qu'ils s'enferment dans un fatalisme désarmant. En effet, le calme règne à la Knesset. Le chef d’État-major de Tsahal excelle à son poste et rassure les Israéliens. Les coffres de la Banque d’Israël explosent de devises. Les startups israéliennes continuent à se vendre à prix d’or. Le Kinnereth (Lac de Tibériade) va atteindre son niveau maximum imposant l’ouverture des vannes de Dégania pour vider le trop-plein vers le sud. Israël a des réserves d'eau pour quelques années. Bref, à part le Coronavirus, l’opinion n’a aucune raison de s’inquiéter. Mais les résultats des élections législatives sont tellement prévisibles que les plus pessimistes prévoient déjà un quatrième tour. La campagne électorale passe au dessus de la tête de l'Israélien moyen.

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