Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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lundi 2 décembre 2019

Résignation des électeurs israéliens


RÉSIGNATION DES ÉLECTEURS ISRAÉLIENS

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps

           
          
         Les Israéliens semblent tétanisés par l’impasse politique qui perdure depuis près d’un an. Ils sont résignés car, par deux fois, ils ont voté mais leurs voix n’ont pas désigné de manière claire une coalition.  D’une part, les optimistes sont satisfaits de la situation politique instable actuelle et continuent, malgré les aléas judiciaires du Netanyahou, de soutenir les dirigeants du Likoud. D’autre part, les pessimistes n’ont pas découvert de paquet cadeau à la suite de ces élections et, s’ils n’ont aucune inquiétude quant à la situation sécuritaire, ils craignent que les chiffres économiques soient voilés par un écran de fumée.



            Ils ont effectivement aucune raison de s’inquiéter. La sécurité du pays est entre les mains d’un expert, Aviv Kohavi, qui sait de quoi il en revient puisqu’il a été à la tête du commandement de la Cisjordanie, des Renseignements militaires et surtout de la Région Nord d’où peut venir un éventuel danger. La Knesset ne fonctionne pas donc l’absence de débats évite les conflits politiques, conduit à un consensus et empêche toute aventure politique. Le nouveau budget n’étant pas encore voté, celui de l’an dernier sert de référence. Seul bémol, certains ministères vont devoir se serrer la ceinture pour maintenir la ligne de leur programme.
            Face à la passivité politique, le président de la Knesset, Yuli Edelstein, a fait une déclaration alarmiste pour tenter de convaincre les deux clans de résoudre l’impasse politique : «Tout le monde comprend qu'Israël est au cœur d'un état d'urgence gouvernementale qui pourrait conduire à un effondrement social et économique. Il y a de quoi être alarmé». Mais il savait que peu de gens croiraient à un quelconque effondrement.
Yuli Edelstein

            L’économie israélienne est aujourd’hui la plus développée, la plus puissante et la plus dynamique de la région. On le doit plus aux dirigeants des sociétés d’innovation et des startups, imperméables aux aléas d’un gouvernement qui se permet de mettre à son actif les réussites des industries de technologie. Le PIB d’Israël équivaut à celui cumulé de l’Égypte, du Liban, de la Jordanie, de la Palestine et de la Syrie. Le shekel n’a jamais été aussi fort vis-à-vis du dollar et de l’euro, dénotant ainsi la vigueur de l’économie israélienne. En décembre 2018, un euro était côté à 4,30 shekels, 4.13 en mars 2019, 4.08 en juin 2019, et 3,82 depuis octobre 2019.
Taux de chômage

            Seul pays membre de l’OCDE de la région avec un PIB par tête de l’ordre de 42.000$ en 2019, Israël peut se prévaloir d’excellents fondamentaux économiques depuis le début de la décennie. Sur les trois derniers exercices, la croissance du PIB a toujours été comprise entre 3 et 4%. Le taux de chômage réduit à 3.4% se traduit par une situation de quasi plein emploi. Nous sommes loin des 10,5% de l’année 2000. Le taux d’inflation est de 0,8%.  L’excédent des comptes extérieurs s’est d’autre part établi à un niveau tel que le montant des avoirs extérieurs de la Banque Centrale s’élevait à 115 milliards$, soit 31,3% du PIB, fin décembre 2018.
            Le seul bémol à soulever concerne le déficit public qui est passé de 1,9% du PIB en 2017 à 3,3% en 2018 ; l’État dépense plus qu’il ne perçoit d’impôts. Le montant de la dette publique a aussi progressé sensiblement pour atteindre 61,2% du PIB contre 60,5% en 2017.
            Mais l’essor de l’économie cache en fait l’envers de la médaille caractérisé par une vie chère. Selon le Centre d’information et de recherche de la Knesset, le coût de la vie en Israël est 25 % plus élevé que dans les pays de l’OCDE en ce qui concerne l’alimentation et presque 70 % plus élevé pour les produits laitiers et les œufs. En ce qui concerne l’ameublement et les appareils ménagers, les prix y sont supérieurs de 34 % à la moyenne de l’OCDE. Les coûts de transport sont 30 % plus élevés, les restaurants et les hôtels sont 29 % plus chers que dans les pays de l’OCDE, et les Israéliens dépensent 20 % de plus pour la santé et 18 % de plus pour la culture et les activités de divertissement.
            Israël impose des taxes élevées sur les véhicules neufs entraînant que le prix d’une voiture neuve est le cinquième plus élevé au monde, pratiquement le double d’en France. Au cours de la dernière décennie, le prix du logement a doublé alors qu’il représente 34,3 % des dépenses totales des ménages, contre 15,3 % dans l’Union européenne. Les Israéliens font face à ce coût élevé de la vie en contractant des emprunts.
            Ceux qui sont les plus pénalisés sont les classes moyennes et défavorisées. Elles s’enorgueillissent de la bonne santé de l’économie alors qu’elles sont exclues du partage du fromage. Elles ont l’air de se satisfaire de la politique ultra libérale du gouvernement qui a considérablement réduit les budgets alloués aux services sociaux et aux allocations sociales avec pour conséquence le report de la gratuité de l’éducation de la petite enfance jusqu’à l’âge de 3 ans. Parce qu’on n’investit pas en faveur des tout-petits, on augmente les écarts sociaux, éducatifs et économiques. Seuls 120.000 des 500.000 de moins de trois ans en Israël bénéficient de crèches supervisées et subventionnées par l’État. Et pourtant il suffit de 3 milliards de shekels par an (750 millions d’euros) pour améliorer l’avenir d’un demi-million de jeunes enfants.
Soupe populaire

            Les rapports de l’OCDE montrent que 18 % de toutes les familles et 23 % de tous les enfants israéliens vivent sous le seuil de pauvreté alors qu’on se gargarise de la réussite de la haute technologie en Israël qui ne touche que 10% de la population. Les Israéliens sont fiers de l’argent gagné par les autres. Comme l’avait dit l’ancien député de Koulanou, Elie Elalouf : «Israël : pile, c’est la start-up nation, face, c’est la misère» et il sait de quoi il parle pour avoir consacré sa vie à l’amélioration des conditions des populations défavorisées. D’ailleurs, écœuré par l’inertie à la Knesset, il ne s’est pas représenté à la députation après avoir constaté son inefficacité à se faire entendre et à changer le cours des choses. L’échec économique est aussi latent en ce qui concerne les pensions de vieillesse et les prestations d’invalidité, car ceux qui les reçoivent ne parviennent pas à joindre les deux bouts. Enfin, les disparités de salaires sont insolentes.
Léviathan

            L’émergence d'Israël comme puissance gazière aurait dû profiter à la population pour diminuer la pauvreté. L’entrée en production du champ de gaz de Léviathan fin 2019, puis de ceux de Karish et de Tanin les années suivantes, confortera pourtant la position dominante du pays sur le marché du gaz en Méditerranée Orientale. Le niveau des réserves prouvées à ce stade permet en effet de couvrir les besoins d’Israël pour plusieurs décennies et d’en exporter une part non négligeable comme en attestent les contrats passés avec la Jordanie et l’Égypte, ainsi que le projet de construction d’un pipeline vers la Grèce via Chypre. Mais la population n’a pas mesuré concrètement l’effet de cette manne gazière sur leur propre situation économique car l’on ignore la réelle destination des bénéfices. Israël aurait dû s’inspirer de la Norvège pour la distribution des dividendes du gaz au profit de toutes les classes sociales.

            Enfin ceux qui circulent en Israël peuvent constater que le gouvernement a privilégié le transport individuel au transport de masse, ce qui se traduit par un engorgement du réseau routier et une incapacité à améliorer l’empreinte environnementale du transport. Les citoyens passent une bonne partie de leur journée dans les transports, plus de deux heures par jour. En privilégiant la voiture personnelle on accroît aussi le nombre d’accidents qui atteint des sommets en Israël. Chaque semaine on assiste à la litanie des morts de la route.
            Les religieux orthodoxes ont un pouvoir démesuré. Il suffit de voir l’accueil qui a été réservé au Rebbe de Satmar, Zalman Teitelbaum, avec routes bloquées et visites officielles, alors qu’on expulse et on interdit l'entrée d'Israël aux adeptes du BDS. Le chef des Juifs, qui nie ouvertement l'existence d’Israël, circule librement alors que son courant hassidique estime que le peuple juif n'a pas droit à un État avant la venue du Messie. Mais la coalition dépend des orthodoxes à qui on permet tout.


            Ceux qui sont systématiquement qualifiés de «gauchistes», parce qu’ils militent pour l’amélioration économique d’une classe abandonnée de la population, veulent pointer du doigt le fait que le succès économique d’Israël, en grande partie dû à son secteur de haute technologie, ne bénéficie qu’à une minorité. Cette réussite, malgré un PIB par habitant élevé, est entravé par le coût de la vie, les inégalités et la faiblesse des investissements publics dans la protection sociale et les services publics. C’est ce qui distingue le Likoud du Centre et de la Gauche sachant que sur le plan sécuritaire il y a consensus entre les deux clans. 
          Le paradoxe est tel que l’électorat défavorisé vote en majorité pour Netanyahou car c’est le seul à savoir «casser de l’Arabe» même s’il les abandonne sur le bord du chemin. Cependant l’honneur est sauf car nus mais forts, les pauvres sont fiers de la richesse des autres et ils s’en vantent. Aucun intérêt à les aider  s'ils ont satisfaits de leur sort.          

2 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

A votre liste des prix comparatifs en Israël avec ceux de l'OCDE, ne manque que le prix des gilets jaunes. Serait-il devenu prohibitif ? Car vous lisant, on ne peut que se demander où sont passés tous ces "Gilets jaunes" israéliens qui manifestaient dans les rues de Tel-Aviv et de Jérusalem en décembre 2018 ? Ont-ils été découragés par la dépense ou, entre temps, se trouveraient-ils aussi "satisfaits de leur sort" ?

Très cordialement.

andre a dit…

Il manque à cette analyse la composition de la société israélienne .
Quel pays a-t-il 20 % de sa population arabe et musulmane ?Quel pays a-t-il plus de 15 % de sa population réfractaire à la conscription et hostile au travail posté , lui préférant l’étude intensive et interminable des textes religieux ?
L’inégalité ne tient pas seulement à la supposée incompétence des dirigeants ni à leur insensibilité à la pauvreté d’une partie des citoyens .
. 3,4 % de taux de chômage ( La France 8,6% ) et un PIB supérieur à celui de la France. Personne ne pouvait faire mieux et tous feront moins bien !
La haine a l’égard de Netanyahu ne saurait se justifier par des raisons économiques : «  It’s économics «  disait CLINTON.
Les pauvres sont fiers de la richesse des entrepreneurs ! Vous savez pourquoi ? Ils sont plus intelligents que ceux qui dissertent sur eux ! Ils savent qu’une société libérale est forcément injuste mais qu’elle est la seule façon de parvenir à la richesse et qu’il faut attendre les effets du «  ruissellement » pour que chacun en ait sa part .
André Mamou Tribune Juive