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vendredi 20 décembre 2019

Le mystère des lacunes du système de défense aérienne syrienne



LE MYSTÈRE DES LACUNES DU SYSTÈME DE DÉFENSE AÉRIENNE SYRIENNE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            

         On commence à en savoir un peu plus sur les défaillances de la défense aérienne syrienne lors des frappes israéliennes massives de novembre 2019. En effet, cette défense n'empêche pas l’aviation israélienne de régner en toute liberté au-dessus du ciel libanais, syrien et irakien. Les services de renseignements israéliens et l’opposition syrienne sont arrivés à la même conclusion. Pendant les attaques, les systèmes syriens ont montré des défaillances graves. L’explication est double ; soit le système ne répond pas aux spécifications prévues ; soit il aurait subi un dérèglement volontaire, d’autres diraient un sabotage. De là à affirmer qu’ils ont subi une cyberattaque, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas.




            L’armée syrienne a reconnu que lors des frappes dans et autour de Damas «un événement inhabituel s’est produit. Une véritable catastrophe a touché les missiles du système de défense aérienne de Syrie». Une «folie» inexplicable s’est emparée des missiles lancés contre les cibles israéliennes. Certains ont explosé en vol après avoir parcouru 2 à 5 kilomètres. D’autres ont subi un dérèglement qui les a fait chuter immédiatement au sol entraînant d’ailleurs des victimes civiles à Damas.
            Dans un premier temps la responsabilité avait été attribuée à Israël et à son système de brouillage massif contre les radars et les systèmes C3I syriens (commandement, contrôle, communication, intelligence) au moment où intervenaient les frappes israéliennes. En effet, tout à coup, les communications sont coupées brutalement, l’ordonnancement des tirs est neutralisé et les Syriens ne sont plus avertis des tirs hostiles parce que les radars ont été bloqués avec aucune possibilité de détection. Le système devient muet.
            Les services techniques russes avaient effectivement détecté le long de la route menant à l'aéroport international des signaux de brouillage qui venaient de bases syriennes dédiées à la guerre électronique situées, à Jebel al-Manaa près d'Al Kiswah, Tel-Sarukhiya à l'ouest de Damas et Tell Sultan près d'al Sayyidah Zainab. Mais ces sites utilisaient des systèmes de brouillage de fabrication iranienne, conçus pour bloquer les missiles de croisière et les missiles guidés par GPS. Ces systèmes semblent être à l’origine des graves dysfonctionnements lors du lancement des missiles de défense aérienne. Soit le système a été «bricolé» par un élément extérieur, soit il n’était techniquement pas au point.
Frappes reconnues par Tsahal

            L’inquiétude est grande au ministère syrien de la Défense qui se souvient des dégâts causés par le virus Stuxnet qui avait contaminé et détruit toutes les centrifugeuses iraniennes. Comme les services syriens sont dans le brouillard absolu, toutes les hypothèses, même les plus farfelues, sont avancées pour couvrir l’incapacité du système. Le ministère syrien a donc créé un comité technique tripartite comprenant des spécialistes de la guerre électronique, de la défense aérienne et du CERS (Centre syrien d'études et de recherches scientifiques). Il a exigé que les Russes soient invités à coopérer avec les spécialistes iraniens pour déterminer avec précision les causes du dysfonctionnement. Il estime urgent de régler définitivement le problème.
Pantsir

            L’opposition syrienne a révélé que l’attaque israélienne avait détruit des systèmes de missiles de fabrication russe déployés pour défendre Damas et le sud de la capitale. Il s’agit des batteries de missiles sol-air de pointe de fabrication russe Pantsir S1 et Buk M2, connues en Russie sous le nom de «Cruise Missile Hunters». On parle même d'un nouveau matériel. Pourtant les autorités israéliennes ont précisé que la plupart des cibles étaient uniquement des objectifs iraniens, peut-être pour éviter tout conflit avec Poutine.
            C’est la quatrième fois qu’Israël s’en prend aux lanceurs du système de missile Pantsir de la défense aérienne syrienne. Les Syriens justifient leur passivité en précisant que les attaques avaient été organisées pendant que les systèmes rechargeaient des missiles sur leurs lanceurs ce qui a facilité leur destruction par l’aviation israélienne. Les experts militaires apprécieront l'explication.
            Mais il faut bien trouver un justificatif à ces ratés. Ou bien les systèmes sont techniquement défaillants, ou bien les opérateurs syriens sont insuffisamment formés. En Israël on ne commente pas les systèmes éventuels de brouillage qu'il utilise. Il s’est borné à confirmer que les attaques avaient eu pour but de détruire des missiles sol-air de l'armée syrienne, ainsi que des objectifs militaires appartenant à la force iranienne El Qods, sans autre précision de procédure. Il n’est pas dans les habitudes de Tsahal de dévoiler ses méthodes.
            Une autre thèse a été lancée pour expliquer l'échec des systèmes de défense aérienne fabriqués en Russie spécialement pour la Syrie. Les Russes les auraient volontairement «neutralisés», une excuse peu plausible pour faire croire à la volonté de Poutine de ne pas envenimer ses rapports avec Netanyahou. Les Syriens prétendent que les systèmes d'armes vendus par la Russie étaient, dès l’origine, défaillants car certains éléments internes avaient été modifiés pour dégrader leurs performances. Modifiés par qui ? Les spécialistes du CERS prétendent que les caractéristiques de performance constatées sont totalement différentes par rapport aux données spécifiées dans les manuels du système.
            Ce leur côté, les Russes sont formels et attribuent les mauvais fonctionnements du matériel à l’incompétence des équipes syriennes. Ils sont pourtant responsables de leur formation. Alors ils laissent entendre que le dysfonctionnement technique n’est pas dû à leurs systèmes mais à un éventuel «bricolage» par des sources inconnues. On comprend leur volonté de reporter sur d’autres la mauvaise qualité de leur matériel.
Base russe de Hmeimim

            D’ailleurs, le comité technique tripartite comprenant des officiers syriens de haut rang, qui a analysé les matériels dans la base aérienne russe de Hmeimim, a démontré que les systèmes n'avaient pas réussi à faire face au brouillage qui leur était adressé, ainsi qu'à leurs tentatives de les contourner, alors qu’ils ont été conçus pour le faire conformément aux manuels du système. Les Russes sont eux-mêmes surpris de ces défaillances alors que les systèmes chez eux ont passé tous les tests. Mais des experts militaires russes indépendants ont effectivement affirmé dans les médias que le système Pantsir n'avait jamais réellement prouvé son efficacité dans l'emploi opérationnel en Syrie.
            Une dernière explication vient de tomber. Les nouveaux systèmes de défense antiaérienne S-500 Prometeï, dont la production a débuté en juillet, ont été testés en Syrie, selon le journal russe Izvestia, qui indique que les essais ont été jugés concluants. Le ministère de la Défense dément la tenue d'essais sur le sol syrien. En fait il semble bien que les essais avaient permis de révéler «certains problèmes» dans le fonctionnement du matériel militaire.
S-500

            La production des S-500 a été lancée en 2019 mais les systèmes sont à ce jour réservés uniquement au marché russe. Conçu par le consortium Almaz-Anteï, le S-500 a une portée de 600 kilomètres et est capable de détecter et frapper simultanément jusqu'à 10 cibles supersoniques. Les concepteurs indiquent que ses capacités devraient surpasser les systèmes S-400 actuellement en service dans l'armée russe ainsi que ceux des systèmes de missiles américains Patriot Advanced Capability. Mais les Russes voulaient procéder à des tests en réel sur le territoire syrien.
            Les tests sont actuellement terminés et leurs résultats ont été jugés concluants mais selon le général Aïtetch Bijev, ancien vice-commandant de l'armée de l'air russe en charge de la DCA, le matériel militaire doit «faire ses preuves dans des conditions techniques et climatiques extrêmes, et résister à l’usure». Il semble bien que ce système n’ait pas résisté au climat chaud du Moyen-Orient : «Ce n’est que ce mode d’exploitation qui permet de révéler les défauts. Toutes les défaillances et tous les problèmes sont par la suite recensés, enregistrés et des travaux visant à y remédier sont organisés». 
Général Aïtetch Bijev,

         La Syrie a été choisie en raison de son climat chaud avec beaucoup de poussière. Le ministère russe de la Défense a démenti la tenue d'essais sur le sol syrien : «Le S-500 est destiné à viser des cibles balistiques et aérodynamiques à longue portée. Il n’y a pas eu le moindre besoin de mener des tests et encore moins d'avoir recours aux systèmes de missiles S-500 en Syrie». Pourtant cela aurait pu être une bonne explication pour justifier les lacunes de la défense aérienne syrienne.

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