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dimanche 17 novembre 2019

Kohavi veut rétablir la capacité de dissuasion d'Israël


KOHAVI VEUT RÉTABLIR LA CAPACITÉ DE DISSUASION D'ISRAËL

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            
L'élite militaire avec Bennett

          En démocratie, les militaires sont aux ordres du pouvoir civil qui décide en dernier ressort sur la base de leurs propositions et de leurs conseils. Le chef d’État-major actuel insuffle une orientation militaire, non politisée pour l'instant. Aviv Kohavi a des références militaires qui attestent de ses compétences multifonctions, expérimentées en particulier à la direction des services de renseignements militaires. Il traîne derrière lui une réputation d’officier froid et déterminé, doté d’un génie militaire acquis dès son jeune âge. Depuis son arrivée en janvier 2019, les préoccupations de Tsahal ont changé.


            
          Israël est tiraillé entre la vision pragmatique des stratèges militaires et celle idéologique d’une classe politique qui a longtemps cherché à neutraliser l’institution militaire souvent en opposition avec les gouvernants. Les politiques ont pensé qu’il suffisait d’afficher leur puissance pour être craints au Moyen-Orient. Ils sont restés fidèles au vieux traité de stratégie militaire du général prussien Carl von Clausewitz qui a démontré avec force la compénétration du politique et du militaire dans l’acte de guerre : «La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. La guerre est un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté».
            Depuis quelques années, les dirigeants ont opté pour le statu quo dans les dossiers palestinien, syrien et iranien. Alors qu’Israël était réputé pour sa tactique offensive, voire préemptive, la stratégie est devenue ces dernières années, par la volonté du gouvernement, de plus en plus défensive donnant l’impression d’une citadelle assiégée perdant toute crédibilité dans sa politique de dissuasion. Un sentiment de faiblesse a prévalu auprès des terroristes.
            Au lendemain de l’opération «Plomb durci» contre le Hamas à Gaza en 2008-2009, le pouvoir israélien pensait avoir acquis une position stratégique très solide et une posture dissuasive. L’élimination des Frères musulmans en Égypte et les appels du pied de l’Arabie saoudite face au désengagement américain, les a rassurés. Les deux acteurs israéliens de l’époque sont aujourd’hui aux portes du pouvoir. L’ancien ministre de la Défense et ancien chef d’État-major, Moshé Yaalon, et l’ex-chef d’État-major Benny Gantz, avaient prôné une défense tous azimuts face à l’Iran et à sa politique nucléaire, face au Hezbollah maître au Sud Liban, face au djihad islamique en Syrie, en Irak et au Sinaï, face à la Jordanie fragilisée par un éventuel soulèvement du peuple palestinien et face au Hamas qui rêve d’être l’unique porte-drapeau des Palestiniens.



            Les menaces de l’environnement immédiat, Cisjordanie, Golan et Sinaï, ont pris le pas sur l’hypothétique menace de l’Iran. Yaalon et Gantz avaient poussé l’institution militaire israélienne à se préparer à toutes formes d’affrontements : raid en profondeur, lutte anti-insurrectionnelle, guerre urbaine, guerre mécanisée de haute intensité, interception de missiles et action navale. Ils comptaient sur un armement sophistiqué pour revenir aux principes fondamentaux qui ont toujours assuré le succès de Tsahal : frapper fort, loin, le premier et par surprise, mobiliser rapidement les troupes, porter les combats en territoire adverse, diviser ses ennemis, conduire une guerre rapide, sanctuariser le territoire israélien et punir l’adversaire pour qu’il ne recommence pas. Sur le plan opérationnel, il fallait retrouver confiance en soi et aux chefs militaires, regagner la maîtrise du combat d’infanterie et du combat urbain, retrouver les synergies du combat interarmes et interarmées et renforcer les capacités de frappe à très longue distance.
Avec des officiers de la base C4i

            C’est pourquoi l’État-Major avait axé ses efforts dans le domaine du C4I (Command, Control, Communications, Computers, and Intelligence) qui a permis de mieux synchroniser les manœuvres de troupes à effectif moins important mais disposant d’une plus grande puissance de feu. Sur le plan stratégique, les forces spéciales et l’aviation ont reçu la mission d’agir au-delà des frontières en s’inspirant des raids en profondeur, dans la lignée de ceux sur Osirak (1981) ou Tunis, des raids contre le site nucléaire syrien d’Al Kibar (septembre 2007), contre un convoi de camions transportant des armes pour le Hamas, au Soudan (janvier 2009), contre une usine d’armement de Khartoum (24 octobre 2012), ou contre des convois d’armes en Syrie, pour prouver que le gouvernement israélien peut agir où bon lui semble pour empêcher ses adversaires de se renforcer.

            Les forces spéciales alignent aujourd’hui neuf unités appelées Sayeret axées dans la lutte antiterroriste, la reconnaissance et l’action en profondeur : Shaldag (rattachée à l’aviation), Maglan (unité spécialisée dans les opérations derrière les lignes ennemies), Shayetet 13 (13e Flottille de commandos-marine), Egoz (front Nord), Duvdevan (front Centre), Rotem (front Sud), Tzanhanim (parachutistes), Yahalom (sabotage et démolition), ainsi que la Sayeret Maatkal, l’unité d’élite qui dépend uniquement du chef d’État-major, chargée des missions jugées les plus risquées ou les plus importantes.


            Mais jusqu’alors, le gouvernement s’était engagé de manière statique vers une ligne Maginot-bis dans une stratégie d’emmurement avec le développement autour d’Israël de murs de protection, entre Israël et l’Égypte, autour de la bande de Gaza pour la rendre hermétique, autour de la Cisjordanie ce qui a certes réduit de manière drastique le nombre d’attentats en Israël. Au nord, la barrière de sécurité longeant la frontière syrienne a été modernisée avec des grillages et des capteurs sophistiqués pour neutraliser les djihadistes du Golan et enfin une barrière séparant Israël du Liban. Ce programme d’emmurement est achevé. Israël s’est enfermé sur lui-même sans pour autant être sûr d'être rigoureusement protégé.
            Cependant, le pouvoir israélien cherche à crédibiliser sa stratégie de dissuasion ; sur le plan conventionnel, c’était le but des opérations «Plomb durci» et «Pilier de défense» contre le Hamas. Le général Eizenkot a été l’un des pères de la «doctrine Dahya» élaborée à l’issue de la guerre de 2006, du nom d’un quartier chiite de Beyrouth, fief du Hezbollah, ravagé par les bombardements israéliens lors du conflit. Le message se veut simple : puisque le Hezbollah fait partie du gouvernement libanais, c’est l’État libanais dans son ensemble qui sera visé par d’éventuelles frappes israéliennes si la milice chiite déclenche à nouveau les hostilités contre Israël. Sur le plan non-conventionnel, le président Shimon Pérès, père du programme nucléaire militaire israélien, avait lancé l’avertissement plein de sous-entendus : «je suggère à nos ennemis de ne pas sous-estimer nos capacités militaires, qu’elles soient visibles ou dissimulées». Les médias internationaux ont interprété le message en révélant la centaine d’ogives atomiques censées être détenues par Israël.
Centrale de Dimona

            Mais malgré un outil militaire puissant et technologiquement avancé, Israël n’a pas réussi à garantir la sanctuarisation du territoire israélien, vulnérable aux tirs de roquettes et de missiles du Hezbollah ou du Hamas. La population israélienne comprend mal l’impossibilité de Tsahal de repérer les sites de lancement et de détruire de vulgaires roquettes alors que pendant les guerres israélo-arabes, aucune bombe n’est tombée sur une grande ville israélienne. Elle ne comprend pas l’inefficacité des services de sécurité et de renseignement, dotés des équipements les plus sophistiqués, qui ne parviennent pas à arrêter les tirs. Pour forcer Israël à négocier, ses ennemis n’ont plus besoin d’abattre un avion ou de détruire un char ; il leur suffit de harceler la population israélienne.
            La réponse du gouvernement Netanyahou à cette guerre asymétrique a été plus politique que militaire. D’une part il a relancé le développement d’implantations pour donner des gages aux ultra-nationalistes israéliens et pour signifier aux Palestiniens que les tirs de roquettes sont contreproductifs. Mais d’autre part, il a mis en place une défense antimissile à plusieurs niveaux pour protéger la population urbaine avec le système Dôme de fer dont le coût de fonctionnement est élevé puisque chaque missile vaut 40.000 dollars. Six batteries de missiles Hawk améliorés et quatre autres de missiles Patriot PAC 2 assurent la défense antiaérienne du territoire israélien et ont été doublés par douze batteries du nouveau système «Fronde de David» sans compter à l’échelon stratégique, l’interception stratosphérique de missiles balistiques de longue portée par trois batteries de missiles Arrow 2 capables de détruire leur cible à 150 km du territoire israélien. Ces protections complète la stratégie de dissuasion nucléaire d’Israël, tout particulièrement à l’égard de l’Iran mais n’ont pas impressionné le djihad islamique et ses roquettes.
Réunion au sommet

            La reprise des éliminations ciblées est un message dissuasif à l’intention des miliciens palestiniens pour les aviser que les capacités offensives de Tsahal ne leur laisseraient aucun répit. Cette stratégie soulève bien évidemment des questions éthiques mais Israël est un État de droit même face à des terroristes. Les éliminations sont codifiées et ne sont exécutées qu’après un processus bien établi. Les différents services de sécurité, Tsahal, Mossad, Shabak, Aman, préparent des dossiers complets pour justifier ou non la condamnation à mort, discuté en dernier lieu au cabinet de sécurité du gouvernement. Le ministère de la justice délègue un haut fonctionnaire pour jouer le rôle d’avocat du terroriste. La Cour suprême ne peut plus être saisie dès lors que la procédure a été respectée.
            Le Hamas a compris le message et collabore pleinement avec Israël pour neutraliser le djihad islamique qui persiste dans son illusion de briser le moral de la population. L’élimination de plusieurs de ses chefs lui donne à présent à réfléchir. Le prix à payer par les djihadistes est trop élevé pour un résultat presque nul.
Miliciens djihadistes  éliminés

            Enfin une grande place a été réservée aux drones au sein de quatre escadrons, télécommandés par de jeunes élèves pilotes pour des missions de surveillance et de combat. Pour conserver une dimension humaine aux missions très automatisées, les missions sont surveillées par un contrôleur qui s’assure du respect des procédures, mais aussi de l’éthique du combattant, ne pas viser les civils en particulier. 
        Les drones, équipés de très haute technologie et armés de projectiles sophistiqués (missiles, bombes à guidage laser), représentent l’avenir au sein des forces aériennes, compte tenu de l’exiguïté du territoire israélien et de la proximité des différents fronts. Israël, leader dans ce domaine, s’est assuré une grande indépendance stratégique grâce à des engins qu’il conçoit et construit lui-même. Les missions de frappes lointaines pourraient être conduites par des drones armés de type Eithan.
Drone Eithan

            Compte tenu de son isolement grandissant, la nouvelle donne géopolitique dépend de plus en plus des relations spéciales avec Washington et Berlin en raison de leur assistance militaire. Mais le premier ministre israélien ne pourra plus maintenir indéfiniment sa position intransigeante à la fois face aux Palestiniens et aux Iraniens. Avec le retrait américain, il risque de devoir lâcher du lest pour accepter un compromis et satisfaire les intérêts américains, allemands et russes. Mais il le pourra d’autant plus lorsque sa stratégie de dissuasion aura atteint sa plus grande capacité.

1 commentaire:

DAVID a dit…

Israel a la grande chance d'avoir deux génies au sommet des services sécuritaires : Kohavi à la defense et Yossi Cohen à la tête du Mossad. Ca compense un peu la médiocrité affligeante des hommes politiques israéliens incapables, au bout de plusieurs mois, de former un gouvernement.