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mercredi 20 novembre 2019

Honte par Claude MEILLET



HONTE

La chronique d'humeur de Claude MEILLET


            

         «La honte ! Trop, c’est trop». Le petit prof à lunettes rondes, ordinairement mesuré dans ses opinions et contrôlé dans ses expressions, explosait : «Quelle comédie ! Insoutenable ! Alors que sur tous les plans, les problèmes s’aggravent !». Un trop plein qui débordait après avoir vu et entendu à la télévision les mauvais acteurs de cette pièce de théâtre à répétition : les élections israéliennes.


Ce n'est pas une question de revanche mais une question de principe 

            Un peu éberlué malgré tout, Jonathan observa le déroulement de la scène à rôles inversés qui suivit le jaillissement soudain d’une colère irrépressible. Car en face du petit prof, le sanguin agent d’assurance, aux idées ordinairement aussi tranchées que leur expression était brutale, s’installa dans un mode résolument serein, sûr et apaisé. En commençant par interroger, innocemment : «Mais qu’est-ce qui te choque donc tout d’un coup, camarade ?»
            Impossible à contenir, le tsunami d’indignations se déversa alors. Qu’était-ce donc que ces pantins qui tiennent en haleine et en otage tout un pays, avec leur jeu d’hypothétiques d’alliances et de désalliances de partis, de blocs et de contre-blocs ? Avec la pantalonnade du tourniquet des hommes et des femmes, dits politiques, qui tous ne visent qu’à mettre leur auguste postérieur sur les sièges en bois des rangées à la Knesset ! Avec ce ballet insane des fameux petits partis qui enfarinent les grands dans leur maillage de chantages aux grosses ficelles ! Avec ces dits «chargés de constituer un gouvernement», que le président essaye désespérément de rendre simplement intelligents, qui se fascinent mutuellement dans un affrontement de type : tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux….. !

            Après reprise de souffle, devant son interlocuteur impavide, l’indigné reprit derechef. Et encore, le pire n’est pas là ! Le pire c’est que tout ce vaudeville, tout ce petit monde, tournent autour d’un unique trou noir ! Celui du sort d’un premier ministre ! Rien de moins, rien de plus ! Va-t-il l’être ou ne pas l’être ? Quoi ? Accusé ! De corruption, de détournements et autres fariboles, rien que ça ! Lier le sort d’un pays à ça ! Quelle misère ! Mais le pire du pire n’est pas encore atteint ! Ce même premier ministre, pour sortir de son trou noir, par opportunité électorale, accuse de traîtrise un cinquième de ses citoyens ! Après les avoir giflés avec une loi qui les rétrograde en seconde division de cette citoyenneté, il les efface !
            «Et veux-tu savoir ?» demanda-t-il avec un coup de menton audacieux. La honte ? Elle rejaillit sur tout le pays ! Non seulement la bataille des élections ignore l’essentiel, le vital. La pauvreté, le système éducatif, la répartition et l’équité sociale, la défense de la culture, de la justice. Le glissement économique et politique. La recherche de solutions au conflit encalminé avec les Palestiniens. Interrompre une fois pour toutes le bombardement du sud israélien. Mais dans le pays lui-même, d’où vient une demande de programme politique ? De nulle part. Les citoyens israéliens eux-mêmes sont tombés dans le trou noir !
            L’assureur laissa s’installer une zone de silence. Astucieusement. Les dernières vagues du tsunami se résorbèrent aux pieds d’un mur de calme méritoire. «Injustice». Il lança le mot sereinement mais fortement. Beaucoup plus malignement que Jonathan ne s’y attendait, il commença par concéder. Il comprenait le sentiment de honte sur le dernier point. Le manque criant de propositions, d’engagements dans des projets, constituait effectivement une lacune majeure dans un débat démocratique. L’enchaînement de la critique s’en trouva plus naturel et prit une apparence d’autant plus objective. Mais, injustice. Il lui apparaissait réellement abusif de vouloir généraliser en jetant la baignoire avec l’eau du bain. En vérité le rôle central du sort futur du premier ministre n’était absolument pas anecdotique. Il cristallisait un vrai choix de société. La préservation des valeurs juives contre leur dissolution dans un mixage de valeurs hétéroclites. La défense d’une société de liberté contre une société d’idéologie totalitaire. L’affirmation d’une force militaire intransigeante contre une tentation de compromission militaro-politique. Le redimensionnement géographique d’un État israélien retrouvant sa réalité historique contre l’acquiescement à un reniement de son histoire……
            L’accumulation litanique des arguments sonnaient peu à peu comme les notes d’une musique d’ascenseur aux oreilles de Jonathan. Il sentait avec un sentiment mêlé de honte et d’injustice, l’indifférence envahir son pouvoir d’attention. Il finit par se demander si, au-delà de la honte et de l’injustice, la léthargie des électeurs, la vacuité du théâtre politique, ne pourraient pas être renversés par une forme musicale tout-à-fait nouvelle, résolument modernisée, du grand opéra de la démocratie électorale.
            Vaste question…. Qu’il résolut de remettre à plus tard.


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