Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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mardi 12 novembre 2019

Tirs du jihad islamique : une simple péripétie à Gaza


TIRS DU DJIHAD ISLAMIQUE : UNE SIMPLE PÉRIPÉTIE À GAZA

Par Jacques BENILLOUCHE
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Baha Abu al-Atta

          Les forces israéliennes ont tué à Gaza le chef du djihad islamique, Baha Abu al-Atta, 42 ans, à la suite d’une frappe aérienne. Son épouse a été tuée dans l’explosion qui a ravagé tout l’immeuble dans le quartier de Shejaiya. Cet assassinat ciblé restera cependant une simple péripétie car cela fait les affaires du Hamas dont la rivalité avec le djihad islamique est notoire et permanente. Le même jour, le djihad islamique a accusé Israël d’avoir visé la maison à Damas de l'un des membres, Akram Ajuri, tuant l'un de ses fils.




Immeuble frappé par l'aviation israélienne

          Le Hamas, qui négocie secrètement une trêve avec Israël, avait déjà neutralisé des commandos du djihad qui s’apprêtaient à envoyer des missiles sur le sud d’Israël. D’ailleurs, suite aux tirs et aux représailles israéliennes, sa déclaration est purement protocolaire : «Israël assume l'entière responsabilité de toutes les conséquences de cette escalade». Par mesure de précaution, certaines routes aux abords de Gaza ont été fermées ainsi que les écoles, en raison des salves de roquettes lancées sur Israël.



            Les attentats ciblés israéliens avaient cessé depuis 2014 pour laisser place au dialogue. Les opérations ciblées sont uniquement autorisées par le cabinet de sécurité ou par le premier ministre lui-même, après avis des services de sécurité et du ministre de la justice agissant dans ce cas comme avocat de la victime. Le gouvernement a estimé qu’il fallait mettre un terme aux récentes attaques à la roquette, surtout par drone : «Abu Al-Atta était responsable de la plupart des activités du djihad islamique palestinien dans la bande de Gaza et était une bombe à retardement. Al-Atta est accusé d'avoir planifié des attaques terroristes imminentes par divers moyens. Il est également accusé d'avoir organisé des tirs de snipers et des lancements de drones». Tsahal a frappé l’immeuble où résidait le chef terroriste.

Combattants du djihad 

            Il est certain que le Hamas qui a un grand contentieux avec le djihad ne participera pas aux opérations de représailles. Bien au contraire. On pense même que certains de ses membres ont renseigné Tsahal pour se débarrasser d’un leader encombrant et indiscipliné. Le Mouvement du djihad islamique en Palestine est hétéroclite : proche à la fois des Frères musulmans et du Hezbollah, il essaie de faire la synthèse entre un nationalisme de type séculier et un islamisme sunnite proprement palestinien. Se distinguant du Hamas et du Fatah, il est devenu ces dernières années un acteur important du champ politique palestinien, qui n’est plus réduit à sa seule composante religieuse mais militaire. Il oscille entre deux tendances : celle d’un mouvement national qui lutte pour la libération de la Palestine et celle d’un islamisme sunnite ancré dans les Territoires.
            Ce mouvement ultra radical revendique un usage systématique de la violence politique et rejette toute solution négociée avec Israël, ce qui explique sa rivalité avec le Hamas plus enclin à dialoguer avec Israël via l’Égypte. Soutenu et financé par l’Iran, il est accusé d’être proche de l’islam chiite ce qui contredit sa volonté d’ancrage palestinien sunnite. Il tente une synthèse entre le nationalisme de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) et l’islamisme des Frères Musulmans. Mais en fait, il est avant tout nationaliste.

Attaque à Sheikh Ajleen,

            Les relations, entre le Hamas et le djihad, sont conflictuelles débouchant souvent sur la lutte armée. En effet, des attentats suicides ont été perpétrés à Gaza, le 28 août 2019, contre deux points de contrôle du Hamas. Le premier à al-Dahdouh, à l’ouest de Gaza, et le second au point de contrôle de Sheikh Ajleen, faisant trois morts, tous policiers. Le Hamas a rétorqué par une répression contre les extrémistes palestiniens, tous suspectés d’appartenir à Daesh. 
          Si les djihadistes de Gaza ont montré de l’admiration vis-à-vis de Daesh, ils ont été dans l’impossibilité de lui prêter allégeance. Regroupés sous le nom de Brigade du Cheikh Omar Hadid, ils étaient relativement limités et discrets. Ils ont exploité les problèmes économiques importants et l’inefficacité du Hamas car la pauvreté des habitants de Gaza les pousse vers le salafisme et la doctrine extrémiste al-Qaïda qui leur donnent une faible lueur d’espoir.
            Les premiers éléments du djihad ont émergé en 2009, sous la conduite du docteur salafiste, Abdul Latif Moussa qui a d’ailleurs été tué par la police du Hamas parce qu’il avait décidé de créer d’une part un émirat islamique depuis la mosquée d’Ibn Taymiyah à Rafah, et d’autre part une milice, Jund Ansar Allah. Contre l’avis du Hamas, des groupes affiliés ont pris forme à Gaza. Il était assez facile pour eux de mener des opérations à Gaza, en se servant du flux régulier d’armes de contrebande venant du Sinaï, où une autre branche de Daesh, Ansar Beit al-Maqdis, opérait déjà. Les armes d’origine libyenne transitaient par un réseau complexe de centaines de tunnels.

Abdul Latif Moussa

            Ni le Fatah de Mahmoud Abbas ni le Hamas d’Ismaël Haniyeh n’appréciaient les opérations désordonnées de la Brigade du Cheikh Omar Hadid, peu professionnelles. Le groupe a progressivement perfectionné ses attaques en termes de portée. Ainsi, fin 2014, il a revendiqué l’attaque du centre culturel français de Gaza sous prétexte qu’il encourageait la musique et le théâtre, deux sujets que Daesh considère comme tabous. En mai 2015, cette même brigade a revendiqué une attaque à la roquette contre la ville d’Ashdod, suivie de deux autres attentats au nord d’Israël en juin 2015. La même année, la brigade a fait exploser la voiture de Saber Siam, responsable du Hamas, avec le projet de s’en prendre à tous les autres responsables du Hamas. Elle a ouvertement envisagé d’assassiner les Chrétiens palestiniens. D’ailleurs le Hamas a accusé Daesh d’être responsable de la tentative d’assassinat en octobre 2017 de Tawfiq Abu Naim, le chef de la sécurité interne de Gaza ainsi que de celle en mars 2018 du Premier ministre palestinien Rami Hamdallah.

Tawfiq Abu Naim à l'hôpital

            Le Hamas s’inquiète surtout de l’attrait du djihad auprès de ses militants qui deviennent souvent des transfuges apportant leur maîtrise des itinéraires des tunnels secrets du Hamas, et dévoilant les caches d’armes. Ainsi Mohammad Dajni, fils de Anwar Dajni commandant du Hamas, était un important transfuge qui, en janvier 2018, a exécuté un camarade palestinien pour contrebande d’armes à la Brigade Ezzedine al-Qassem, la branche armée du Hamas.  Plus tôt, Sheikh Abu Saleh Tuha, commandant du Hamas en Syrie fut décapité par Daesh dans le camp de Yarmouk, près de Damas.
            Il est donc certain que le Hamas ne fera pas le lit du djihad islamique et que, passée la surprise de la nuit du 11 novembre, il se lancera dans le combat contre ceux qui veulent le renverser. Ils sont en concurrence car les groupes salafistes exploitent le malheur de la population de Gaza en promettant de réparer tous les torts du Hamas et d’offrir une vie meilleure aux Palestiniens. Parce qu’il n’y a pas de meilleure alternative raisonnable, il est facile que les gens les rejoignent.

Combats fratricides

            C’est pourquoi, le Hamas ne se joindra jamais au djihad islamique qui va subir la colère des militants armés des brigades Ezzedine el Kassem et l’on a déjà expérimenté la violence, sinon l’horreur, de leurs combats fratricides. Il s'agit d'une simple péripétie, le temps que le Hamas règle la question avec sa propre police sans user des gants. Israël n’a aucun intérêt à s’interposer car le Hamas remettra de l'ordre avec les méthodes directes que l'on connaît. Il est fort probable que les morts djihadistes vont très vite joncher le sol de la bande de Gaza afin de ramener le calme avec Israël. Et pendant ce temps, comme d'habitude, l'Egypte négociera un cessez-le-feu entre les parties. En fait, une vraie péripétie.

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