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dimanche 27 octobre 2019

Printemps libanais, Aoun sur un siège éjectable


PRINTEMPS LIBANAIS, AOUN SUR UN SIÈGE ÉJECTABLE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            
Michel Aoun

          Après plusieurs années de retard sur les pays du Maghreb, le Liban connait son printemps arabe et sa révolution. Pour la première fois les manifestants, qui ne désarment pas à Beyrouth, exigent à présent le départ de Michel Aoun. Mais le président a jugé que le changement ne peut venir que des institutions de l'État. Il a expliqué aux manifestants qu’un «programme de réformes économiques proposé par le Premier ministre Saad Hariri serait la première étape vers la satisfaction de leurs revendications». Il s’est engagé à mettre en œuvre une réforme radicale. Pour lui le blocage vient des représentants au Parlement qui refusent la levée de l'immunité des hauts responsables et l'ouverture de la voie aux enquêtes sur les finances publiques pillées.



            Ces commentaires d'Aoun sont les premiers depuis les manifestations contre la corruption et la mauvaise gestion qui ont éclaté dans le pays jeudi dernier. Il s’est montré solidaire des protestataires en déclarant que la corruption nous avait «dévorés jusqu'à nous tuer. Vos cris ne seront pas perdus. Je suis prêt à rencontrer vos représentants pour entendre vos demandes. Nous discuterons de ce que nous pouvons faire ensemble pour atteindre vos objectifs sans provoquer d’effondrement ni de chaos et pour ouvrir un dialogue constructif.  Le dialogue est toujours le meilleur pour le salut».
            Aoun envisage par ailleurs un remaniement gouvernemental sachant que le premier ministre Hariri a annoncé un train de réformes d'urgence destiné à apaiser la colère de l'opinion publique et à éloigner l'État de la crise financière qui se profilait à l'horizon. Les mesures, partiellement démagogiques, prévoient la réduction de moitié des salaires des ministres et des taxes sur les banques. Il s'est engagé à lutter contre la corruption de l'État et à soutenir les propositions de législation visant à lever le secret bancaire et à supprimer l'immunité des présidents, des ministres et des législateurs, afin d’ouvrir la voie à des enquêtes.

Les femmes libanaises manifestent

            Les manifestants, qui paralysent le pays depuis plusieurs jours, ne veulent rien entendre et demandent la démission du gouvernement et du président. Pour l’instant, les manifestants n’ont pas de leader. Des dizaines de manifestants écoutant le discours par haut-parleur devant le parlement de Beyrouth l'ont hué et ont repris leurs appels en faveur d'une réforme fondamentale. Les manifestants sont las «des généralités qu’ils entendent depuis trois ans  et qui n’ont mené à rien» ; de plus ils ne font pas confiance au pouvoir. C’est pourquoi ils veulent un gouvernement de technocrates, non affiliés aux partis politiques, qui seront aussi chargés d’organiser des élections anticipées. Il n’est pas sûr que cela désamorce les manifestations.

            Le départ de Michel Aoun ne serait pas une grande perte pour Israël. L’ancien général chrétien a été élu président du Liban par un vote du Parlement, le 28 octobre 2016, après deux ans de blocage politique. Il doit son élection à un improbable accord entre le Hezbollah, les Chrétiens et le clan Hariri. Ce vote mettait fin à un vide institutionnel après plus de deux années de profondes divisions politiques et confessionnelles au sein du pays.
Nasrallah et Aoun

            Le 12 février 2017, pour une interview au journal égyptien al-Ahram, le président a revêtu ses habits militaires pour confirmer officiellement le rôle du Hezbollah comme fondement de la défense du Liban. Cette prise de position a une implication directe sur la sécurité d’Israël. Il a ainsi déclaré sans détour ni propos alambiqués : «Le Hezbollah est une partie importante du peuple libanais. Tant qu'Israël occupe la terre et convoite les richesses naturelles du Liban, et aussi longtemps que l'armée libanaise n'a pas le pouvoir de se mesurer à Israël, les armes du Hezbollah sont essentielles. Elles se complètent, plutôt que de contredire l'activité de l'armée. Les armes du Hezbollah ne contredisent pas le projet national et sont, au contraire, un élément principal de la défense du Liban».
            Il n’y a pas lieu de s’étonner de telles déclarations de la part d’un dirigeant qui s’est comporté comme une girouette en fonction de la tournure des événements. Refusant la tutelle d’une Syrie omniprésente à Beyrouth, il s’était exilé pour poursuivre son combat depuis l’étranger mais finalement, au lieu d’être de Gaulle il a chaussé les bottes de Pétain dans la collaboration avec Bachar el-Assad. Le comble est qu’il doit d’ailleurs sa nomination au feu vert du Hezbollah et de l’Iran qui avaient rejeté toute autre candidature. C’est dire si son arrivée a modifié la stratégie sécuritaire d’Israël face aux perspectives liées à la relation entre l’État libanais et la milice chiite. Cette attitude avait des conséquences sur l’État libanais.
Armée libanaise

            Au lieu de s’armer, de se réorganiser, d’entraîner les conscrits et d’augmenter sa puissance de frappe, l’armée libanaise s’est affaiblie et a permis à la milice chiite de devenir plus forte que l’État jusqu’à subir sa loi, souvent par la force. Le Hezbollah avait déjà terrorisé le gouvernement en utilisant sa force militaire en 2008. Des affrontements s’étaient déroulés principalement entre le 7 et le 14 mai 2008 à Beyrouth et dans plusieurs régions du Liban, entre l’armée et le Hezbollah qui avait mis en ordre de bataille sa branche armée, proche des Gardiens de la révolution iraniens et du parti Baas syrien.
            Sous la présidence d’Aoun, la milice chiite a neutralisé le contrôle de l'armée libanaise et de la FINUL au Sud-Liban qu’elle a fortement militarisé ; elle a construit une vaste infrastructure militaire souterraine et en surface dans tout le Liban ; elle a conçu une politique étrangère et de défense indépendante, calquée sur celle de Téhéran ; elle s’est engagée dans la guerre de Syrie aux côtés de son suzerain iranien. Le Hezbollah avait longtemps paralysé le processus de nomination du président, pour mettre à genoux les partis afin d’imposer ses exigences. Aoun n’a fait que confirmer l’état de fait qui s’est installé au Liban reconnaissant la place prépondérante du groupe chiite.

        L'ancien général représente en fait la marionnette dont les ficelles sont manipulées par les barbus iraniens. Alors pour garder sa place, il est obligé de jouer avec le feu en cautionnant ouvertement le Hezbollah, qualifié d’organisation terroriste par la plupart des pays occidentaux. Alors que le Liban se reconstruit tranquillement, que les buildings poussent sur les anciennes ruines, que les affaires économiques reprennent, que les exilés reviennent au pays, que les traces des précédentes guerres ont totalement disparu, que la petite Suisse du Proche-Orient renaît, le nouveau président opte pour un conflit ouvert avec Israël. Un véritable suicide programmé.
            Les manifestants qui ne s’intéressent pas à la haute politique mais à leur vie difficile de tous les jours, veulent des réalisations concrètes et ils savent que le pouvoir actuel n’est pas armé pour les réaliser. C’est pourquoi Michel Aoun est sur un siège éjectable. Mais par expérience dans tous les pays arabes en révolution, les dirigeants ne tirent pas eux-mêmes les conclusions en quittant le pouvoir; ils attendent qu'on les y pousse. 

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