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mardi 10 septembre 2019

Shaked et Netanyahou, un amour politique conflictuel



SHAKED ET NETANYAHOU, UN AMOUR POLITIQUE  CONFLICTUEL

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps


Il n’est un secret pour personne que Sarah Netanyahou a une aversion prononcée pour Ayelet Shaked mais que le premier ministre risque d’être contraint, malgré lui, de composer avec celle qui est devenue sa pire ennemie. Il observe avec regret la montée en puissance de la leader de la Droite Unie qui grignote de plus en plus une partie de sa popularité au point de finir par la détester. Mais s’il veut continuer à rester premier ministre, il doit négocier avec elle. Il l’a mise à la lumière mais Shaked a vite décidé de prendre sa liberté pour voler de ses propres ailes, au point de devenir la ministre la plus détestée de Netanyahou sans que l’on puisse analyser avec détail les raisons premières de cette colère passionnée.


Ayoub Kara

La situation vient de s’envenimer avec la publication d’un enregistrement qui prouve que l’ancien ministre de la communication, Ayoub Kara, coopérait avec elle. La transcription du dialogue faisait état d’une collaboration tendant à sauvegarder l’existence de la chaîne-20 de télévision. Cela a fait sortir de ses gonds le premier ministre : «Dis-moi, es-tu devenu fou ? Ayoub et Shaked ? Tu crois que c’est ce qui sauvera Channel-20 ?». Kara s’est défendu en expliquant qu’il voulait que la loi passe rapidement mais rien n’a calmé la fureur de Netanyahou : «Ayoub, es-tu devenu fou? Ils ralentissent la loi. Qui fait ce truc ? Qui l'a fait ? Qui l'a initié ? Excuse-moi, tu crois Shaked, l'une des nôtres ?»
Cet entretien, qui date de 2017, mettait en lumière l’obsession de Netanyahou d’influencer, voire de neutraliser, les médias accusés d’être opposés à son gouvernement. Mais jusque-là, on n’avait pas d’élément probant concernant ses réels sentiments à l’égard de celle qui a pris sa liberté. Au cours des deux campagnes électorales de 2019, Netanyahou a démontré à longueur de déclarations que son but était bien de détruire le parti Yamina en passant par la ruine politique de Shaked.

L’ancienne ministre de la justice, qui connaît les pouvoirs immenses de nuisance de Netanyahou face à ses adversaires, s’est trouvée contrainte de lui faire allégeance pour calmer sa fureur : «Si Netanyahou demande l'immunité pour le bien du public, nous tiendrons certainement compte de la stabilité du gouvernement». C’était le seul moyen d’empêcher une attaque en règle du Likoud contre son parti qui, le 9 avril 2019, avait déjà souffert de sa vindicte au point de ne pas passer le seuil électoral. 
Les historiens se pencheront sur le rafraîchissement des relations entre Netanyahou et Naftali Bennett et Ayelet Shaked, qui ont dirigé son cabinet, mais sont passés de l’autre côté de la barrière, à fortiori après des relations exécrables avec Sarah. En quittant le sérail, ils sont devenus plus ambitieux, sans hésiter en 2012 à s’allier à Yaïr Lapid contre les orthodoxes.


            En 2015, Netanyahou a eu besoin des sièges de Habayit Hayehudi pour créer sa coalition et, à contre-cœur, s’est vu contraint de leur donner des postes ministériels de haut niveau, voire de les incorporer au Cabinet de Sécurité.  Mais déjà à cette période, Netanyahou ne masquait pas sa répulsion politique à l’égard de celle qui était devenue son égale. Les témoins de la signature de l’accord de coalition ont révélé que le premier ministre avait refusé de serrer la main de Shaked ; c’est dire son aversion pour celle qui pompait une partie de son oxygène politique.
Mais il n’a rien pu faire contre la popularité grandissante de la ministre de la Justice au point d’ailleurs de la virer de son poste de ministre sous prétexte qu’elle n’était plus députée. En fait, Netanyahou est certain qu’elle agit en secret contre lui. C’est ce qui a justifié qu’il lui ait fermé les portes du Likoud en lui imposant, honte suprême, trois ans d’initiation avant de figurer sur les listes électorales. Cette condition n’avait pas été appliquée quelques mois plutôt à Yoav Galant, transfuge de Koulanou, et à Nir Barkat ancien maire de Jérusalem. Le premier ministre montrait qu’il ne pouvait pas faire preuve de plus d’animosité envers une leader confirmée.
            Aujourd’hui l’objectif affirmé de Netanyahou est de lancer des scuds contre le parti Yamina pour l’empêcher de monter encore sous prétexte qu’il doit arriver le premier s’il veut être désigné à nouveau par le président de l’État pour constituer le gouvernement. Shaked se trouve donc dans la position paradoxale consistant à demander qu’on vote pour elle, en garantissant à ses électeurs qu’elle rejoindra ensuite la coalition du Likoud. Certains estiment ce détour inutile et jugent qu’il faut donc voter utile. C’est pourquoi, si l’on en croit les sondages pas toujours fiables, Shaked ne perce pas et plafonne à 9/10 députés. Sa popularité ne lui permet pas de faire le bon qu’avait connu Yaïr Lapid en janvier 2013, avec 19 sièges, le mettant en seconde position après le Likoud. Elle en rêvait mais c’était sans compter sur la vindicte du premier ministre.
            Les élections du 17 septembre restent une inconnue pour Netanyahou. Une coalition avec les partis d'extrême-droite et ultra-orthodoxes, mais sans Avigdor Lieberman, est une gageure pour atteindre 61 sièges, sauf s’il arrive à convaincre quelques éléments dissidents parmi les travaillistes. Shaked sent qu’elle n’est plus en position de force et qu’elle perd du terrain. Elle n’a pas eu d’autre solution le 2 septembre que de confirmer qu’elle ne s'opposerait pas à l'application de la loi sur l'immunité en faveur de Netanyahou. On ignore si ce nouvel acte d’allégeance sera payant pour elle mais au lendemain des élections, elle se vengera certainement en faisant payer cher sa participation à la coalition.
            Alors qu’au début de leur carrière Bennett et Shaked ont agi ensemble pour aider Netanyahou à conquérir le poste de premier ministre, on se demande si, au fond de leur cœur, ils ne font pas en sous-main des efforts pour le faire tomber, uniquement pour exister après l’élimination d’un Netanyahou omniprésent et omnipuissant.

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