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mercredi 18 septembre 2019

Au Yémen, révolte inattendue et coup de frein aux espoirs de paix par Zvi MAZEL



AU YÉMEN, RÉVOLTE INATTENDUE ET COUP DE FREIN AUX ESPOIRS DE PAIX

Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d’Israël

Chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs.


Depuis cinq ans, le Yémen est déchiré par une sanglante guerre civile opposant les Houthis, des Chiites zaydites du nord du pays, au gouvernement légitime à majorité sunnite. Les efforts déployés par les Nations-Unies et par l’Amérique pour trouver un compromis ou, à tout le moins, amener les parties à dialoguer ont échoué, sans doute du fait de l’intervention de grandes et petites puissances, les unes voyant dans le conflit un moyen d’avancer leur politique dans la région, les autres se préoccupant surtout de leurs intérêts économiques. Un nouvel acteur apparu sur la scène le mois dernier rend la situation pratiquement inextricable.



Il s’agit du «Conseil provisoire du Yémen du Sud» se battant pour l’indépendance retrouvée de ce qui fut un État séparé pendant des siècles. Hier encore alliées au gouvernement, ses forces attaquent aujourd’hui les troupes et se sont emparées d’Aden et de sa région. A cette mauvaise surprise pour le président Abed Rabbo Mansour Adi, a succédé un nouveau coup : les Emirats Arabes Unis apportent leur soutien aux rebelles. 
On se souvient que ce pays avait envoyé un contingent au Yémen dans le cadre de la coalition formée par l’Arabie saoudite pour aider le gouvernement dans sa lutte contre les Houthis. Or ses avions sont soupçonnés d’avoir bombardé des positions tenues par l’armée officielle. C’est que les Emirats souhaitent développer dans les ports du sud une infrastructure s’insérant dans le cadre de la branche maritime de «la nouvelle route de la soie», le projet ambitieux de la Chine pour développer ses liens avec le reste du monde.


La République du Yémen est une création récente. Depuis l’aube des temps, nord et sud avaient leur propre existence et leur identité. En 1832 la Grande-Bretagne a occupé le port d’Aden qui commande l’accès au détroit de Bab el Mandeb pour assurer son contrôle sur la route des Indes. Les Anglais ont également occupé une grande partie de l’arrière-pays, établissant de fait une entité yéménite distincte. Le nord du pays était alors dominé depuis un millénaire par un régime religieux, celui des Zaydites, bien qu’intégré depuis plusieurs siècles par l’empire ottoman. En 1918, après l’effondrement de cet empire, le Nord devint un pays indépendant. Le régime théocratique fut renversé en 1962 par un coup d’État militaire appuyé par Gamal Abdel Nasser.
En 1967 ce fut au tour du sud d’obtenir son indépendance de la Grande-Bretagne. Proche de l’Union soviétique, il prit le nom de «République démocratique populaire du Yémen». La chute de l’URSS, son principal soutien, le conduisit à accepter une union avec le Nord en 1990. La république du Yémen vit le jour. Une union somme toute mal acceptée par une population qui aspirait à rester indépendante. En 1994 une véritable guerre civile opposa Nord et Sud. Le Sud fut vaincu mais les escarmouches se poursuivirent ; en 2007 «le mouvement du sud» fut créé dans le but de faire reconnaître la spécificité de la région dans le cadre de l’union. Son échec ne fit que renforcer les aspirations à l’indépendance.
Les Houthis, concentrés surtout dans le nord du pays, s’étaient soulevés pour protester contre ce qu’ils considéraient comme la politique discriminatoire du pouvoir central à leur égard. Après plusieurs années de confrontations et de trêves éphémères, ils envahirent en 2014 une partie du centre et du sud du pays et occupèrent la capitale Sanaa, Taez et les ports stratégiques d’Aden et Hodeïda, forçant le président à la fuite, d’abord à Aden qu’il a déclaré comme capitale provisoire et après la prise de la ville par les Houthis, c’est de l’Arabie saoudite voisine qu’il tente de gouverner.
L'Arabie saoudite et ses alliés passent à l'attaque

Riyadh prit à partir de 2015, la tête d’une coalition de huit pays pour lui venir en aide alors que l’Iran chiite, son ennemi juré, se rangeait du côté des Houthis, leur fournissant les moyens logistiques et financiers qui leur permettent de poursuivre le combat et de lancer des attaques contre des installations stratégiques en Arabie saoudite. De leur côté, l’ONU et les Etats Unis soutiennent le gouvernement légitime et Washington fournit une assistance non moins considérable à l’Arabie saoudite et aux Emirats. Dans ce genre de conflit où les belligérants ne peuvent aligner que de bien modestes forces sur le terrain, ces interventions étrangères se traduisent par l’usage d’avions de combat et de bombardiers qui font plus de victimes civiles que militaires. Ce qui a conduit le Congrès américain à demander par deux fois au président Trump d’arrêter les livraisons d’armes aux deux pays mentionnés ci-dessus. Demande rejetée par deux fois grâce à un veto présidentiel.
Des membres des forces séparatistes, le 28 août 2019, près de l'aéroport d'Aden.

Les forces de la coalition ont pu immédiatement libérer Aden mais non Sanaa ou   Hodeïda, le port stratégique qui domine la navigation du sud de la mer Rouge et par lequel passe une bonne partie du commerce extérieur yéménite, l’aide humanitaire et l’approvisionnement en armes et munitions des Houthis. En 2018 après l’échec de l’assaut des forces de la coalition, le représentant des Nations Unis a pu convaincre les deux côtés de se rencontrer à Stockholm ; un accord a été conclu prévoyant le retrait de toutes les forces du port pour en permettre le bon fonctionnement ; cet accord est resté lettre morte.
L’entrée en rébellion du Conseil du Yémen du Sud vient de brouiller encore les cartes, d’autant qu’il s’agit d’une source de tension entre l’Arabie saoudite et ses alliés traditionnels des Emirats Arabes Unis. Tandis que l’armée de l’air saoudienne poursuivait ses frappes contre les Houthis, les Emirats avaient commencé au début de de cette année à réduire leurs troupes dans le Sud tout en renforçant leur soutien aux troupes du mouvement de libération du Sud.  
Les Emirats portent depuis longtemps une attention toute particulière aux ports du golfe d’Aden et du sud de la mer Rouge, zone menacée non seulement par l’Iran et ses agents Houthis, mais aussi par les visées de la Turquie et du Qatar. Dubaï, un des cinq Emirats formant l’Etat des Emirats Arabes Unis, est le propriétaire de la société DP World, troisième exploitant portuaire mondial. 

Route de la soie

Pour avancer ses intérêts, les Emirats ont conclu des accords avec des pays riverains pour aménager et gérer plusieurs ports comme Berbera, en Somaliland, Bossaso dans le pays de Pount (deux régions autonomes en Somalie), Assab en Erythrée, ce qui a amené une coopération avec la Chine qui s’applique à établir un réseau de ports entre l’Asie et l’Europe pour faciliter le transit de ses marchandises dans le cadre de sa «nouvelle route de la Soie». Aden et les autres ports du sud du Yémen en font partie. Pour sceller leur coopération les deux pays ont signé en juillet 2018 un accord permettant à la Chine de développer le port émirati de Jebel Ali et d’en faire un des grands centres de transit de la nouvelle route de la soie.
Le commerce entre ces deux pays dépassait 70 milliards de dollars en 2018 et près de deux cent mille chinois sont établis à Dubaï. DP World dispose d’installations à Aden, et les Emirats sont soucieux de maintenir de bonnes relations avec le sud et souhaitent vraisemblablement le voir établir son indépendance. Il n’en est pas de même pour l’Arabie saoudite. C’est de l’autre côté de sa très longue frontière avec le nord que se trouvent les principales concentrations de Houthis et Riyadh est partisan d’un compromis avec le gouvernement central qui ramènerait les Houthis au sein de l’union et neutraliserait la menace sur sa frontière sud. A cet effet l’Arabie Saoudite a invité les représentants du mouvement du Sud de venir à Djeddah pour trouver un compromis avec les représentants du Président Hadi.
Rappelons que l’Arabie et les Emirats sont les principaux alliés des Etats-Unis dans le Golfe et un rempart contre la politique agressive de l’Iran. Washington déploie des efforts considérables pour les concilier et trouver un modus vivendi avec les Houthis qui agissent pour le compte de l’Iran. Ce dernier de son côté fait des efforts non moins considérables pour torpiller une initiative qui le priverait d’un levier majeur dans sa confrontation avec l’Arabie saoudite et les États-Unis.

1 commentaire:

Marianne ARNAUD a dit…

Ce qui est intolérable pour la Française que je suis, c'est de devoir me dire que c'est grâce aussi à l'ingérence de la France, que l'Arabie Saoudite peut continuer de mener sa "sale guerre" au Yémen :

https://www.les-crises.fr/ingerence-francaise-au-yemen-honte-et-manipulation-par-richard-labeviere/