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mardi 6 août 2019

Otan et Turquie, bientôt le divorce ? par Zvi MAZEL



OTAN ET TURQUIE, BIENTÔT LE DIVORCE ?

Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël
Chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs.


La détermination pour ne pas dire l’entêtement du président Erdogan à faire l’acquisition du système russe de défense antimissile S-400, en dépit de l’opposition américaine, a entraîné la suspension de la participation turque au programme du chasseur F-35. Outre le coup sérieux porté aux relations entre les deux pays, elle a également soulevé la question de l’appartenance de la Turquie à l’OTAN. Ankara est-il toujours fidèle à l’organisation ? Son départ se profile-t-il ?



Le pays est un membre apprécié de l’OTAN depuis 67 ans pour trois raisons. Sa situation géostratégique entre l’Europe et l’Asie, le fait qu’il fasse partie du Moyen-Orient et de l’espace islamique et enfin une puissance militaire qui a fait ses preuves. On a cru au départ qu’il appartenait à l’Occident laïc et progressiste à cause de l’héritage de Kemal Atatürk. L’alliance Nord-atlantique et européenne considérait que le Moyen-Orient faisait partie de son système de sécurité au sens le plus large. Les événements de ces dernières années ont remis en cause certaines de ces certitudes.
La Turquie a été admise en 1952, au plus fort de la guerre froide, aussi parce qu’elle avait répondu à l’appel des Nations Unies et avait été un des premiers pays à envoyer des troupes en Corée pour combattre l’invasion des forces du Nord. À l’époque, Ankara avait besoin du soutien de l’Occident contre les prétentions territoriales soviétiques après la seconde guerre mondiale. Moscou voulait annexer une partie de ses régions orientales et prendre part à la supervision du trafic maritime dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles - comme prévu dans les accords de Montreux de 1936.  La Turquie, qui y était farouchement opposée, reçut le soutien de l’Europe et fut admise à l’OTAN. Aujourd’hui l’armée turque est la plus importante de l’alliance après celle des États-Unis.
Seulement l’OTAN n’est pas qu’une alliance militaire. Selon son préambule : «Les États parties au présent Traité, réaffirmant leur foi dans les buts et les principes de la Charte des Nations Unies et leur désir de vivre en paix avec tous les peuples et tous les gouvernements. Déterminés à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit».
Américains à la base d'Incirlik

Pendant des années le Turquie se comporta en alliée fidèle, en bons termes avec les autres partenaires qui pour leur part développaient leur coopération économique et financière avec elle et contribuaient à son développement. Elle fut même acceptée comme membre associé de l’Union Européenne. Les Etats-Unis, qui lui accordaient une assistance militaire, avaient installé des camps sur son territoire ; la grande base aérienne d’Incirlik avait été mise à leur disposition et des armes nucléaires tactiques y étaient entreposées. La Turquie participait dans le cadre de l’OTAN à la mise au point et à la production de matériel d’attaque et de défense et faisait partie du comité qui supervisait la production du chasseur F-35.
Pourtant les premières fissures étaient apparues dès 1974 avec l’occupation par la Turquie de la partie nord de Chypre où vivaient un grand nombre de Turcs, et l’expulsion par la force des 180.000 Grecs qui s’y trouvaient. Une agression condamnée par le Conseil de Sécurité de l’ONU qui demanda le retrait immédiat des «troupes étrangères» tandis que la Commission européenne des droits de l’homme accusait Ankara de violation de sa charte. Les autorités turques rétorquèrent qu’elles ne faisaient que répondre au coup d’État militaire des forces grecques qui s’étaient emparées de Chypre et s’apprêtaient à l’annexer ; elles étaient intervenues pour sauver les Turcs d’un massacre.
Le 14 août 1974, cinq fantassins grecs se sont rendus à leurs homologues turcs.

La Grande-Bretagne, qui disposait encore des troupes stationnées sur place, fut dissuadée d’intervenir pour chasser les envahisseurs par les Etats-Unis, soucieux d’éviter un heurt au sein de l’OTAN qui déstabiliserait la région. Washington se contenta d’imposer un embargo sur les armes à la Turquie, du jamais vu entre deux membres de l’Alliance. Cet embargo fut supprimé trois ans plus tard. En 1983, la partie nord de Chypre proclama son indépendance et prit le nom de «République turque de Chypre du Nord». 
La Turquie avait violé impunément l’article I de la charte de l’Otan : «Les parties s'engagent….  À régler par des moyens pacifiques tous différends internationaux dans lesquels elles pourraient être impliquées, de telle manière que la paix et la sécurité internationales …. ne soient pas mises en danger, et à s'abstenir dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou à l'emploi de la force de toute manière incompatible avec les buts des Nations Unies ».
Seulement à l’époque l’armée turque était encore le rempart d’un État laïc en bons termes avec l’Occident. L’Alliance absorba le choc. Après 9/11 la Turquie aida les Etats-Unis dans leur combat en Afghanistan. C’est de la base d’Incirlik que les avions de la coalition américains décollaient pour apporter un soutien logistique aux troupes en Afghanistan et réapprovisionner en vol les avions de la coalition.
Gaz Chypre

La question chypriote n’avait pourtant pas disparu. À la suite de la découverte de vastes gisements de gaz dans les eaux économiques de Chypre, Ankara exigea que le Nord reçoive sa part des revenus et pour montrer sa détermination envoya en 2018 des navires d’exploration gazière dans les eaux territoriales de Chypre, pays membre de l’Union européenne depuis 2004. Il y a là un nouveau foyer de tension qui pourrait enflammer la région.
Cependant c’est la victoire du parti islamiste AKP de Recep Erdogan en 2002 qui a constitué le point de non-retour dans les relations entre la Turquie et les États-Unis. Des conflits d’intérêts sont vite apparus. Erdogan s’est opposé à l’intervention américaine en Irak, craignant qu’elle ne déséquilibre les pays voisins. Le parlement refusa l’installation de camps sur son sol pour préparer l’opération et interdit l’utilisation de la base d’Incirlik pour le départ des bombardiers américains. Une mesure très mal prise par Washington, contraint de rechercher des bases plus éloignées.
Fethullah Gülen

Les relations se dégradèrent davantage encore avec la mainmise de plus en plus totale d’Erdogan sur le pays.  Il exigea l’extradition de Fethullah Gülen, philosophe turc vivant aux États-Unis, qu’il accuse d’avoir fomenté le putsch militaire raté de novembre 2016. Une exigence refusée, le dirigeant turc n’ayant pas fourni les preuves de ses allégations.
Avec la ratification d’un régime présidentiel en 2017, la Turquie adopta ouvertement un agenda basé sur la grandeur passée de l’empire ottoman et les thèses extrémistes des Frères musulmans. Qualifié de «Néo-ottomanisme», mélange d’éléments religieux et nationalistes, cet agenda conduisit le président à mener une politique étrangère agressive pour réaffirmer la suprématie turque au Moyen-Orient sur la base de l’islam, dénominateur commun de la région. Ce fut un échec. Seul le Qatar, soutien des Frères musulmans, est encore en bons termes avec Ankara. L’Arabie saoudite, ses alliés du Golfe et l’Irak ne lui font pas confiance et la Syrie voit en lui un ennemi. Le régime a rompu ses relations avec l’Égypte après la destitution du président Morsi, frère musulman.
Parallèlement la guerre civile en Syrie avait mis en évidence le désaccord grandissant avec les Etats-Unis. Tandis que le président Obama mettait sur pied une coalition pour combattre Daesh, plus tard l’État islamique, Erdogan laissait des milliers de jeunes militants fanatisés transiter par la Turquie pour rallier les rebelles, et fermait les yeux sur les ventes de pétrole de Daesh à des intermédiaires turcs. Il souhaitait voir l’organisation terroriste triompher du régime laïc d’Assad, croyant à tort que les mouvements islamistes plus «modérés» qu’il assistait prendraient ensuite le pouvoir. 
PKK en Syrie

Ce n’est que lorsque l’Amérique commença à soutenir les Kurdes qu’il comprit son erreur. Les FDS, Forces démocratiques syriennes, crées sur la base des «Unités de protection du peuple», la plus importante force armée kurde en Syrie, sont considérées comme une organisation terroriste par la Turquie du fait de ses liens avec la PKK, mouvement armé de la minorité kurde du pays, qui demande son indépendance. Les FDS aidés par l’Amérique eurent tôt fait de battre Daesh et de s’emparer du sud de la Syrie le long de la frontière turque.
C’est alors que vint se greffer la confrontation avec la Russie. La chasse turque abattit un Su-24 russe ayant empiété quelques secondes sur son espace aérien. Moscou réagit en imposant des sanctions impactant fortement l’agriculture et le tourisme. Face à l’hostilité de l’Amérique et de la Russie, Erdogan choisit de se ranger aux côtés du second pour poursuivre son combat contre les Kurdes. Il présenta de plates excuses à Poutine, qui l’accueillit à bras ouverts. La Turquie fut admise avec l’Iran au forum d’Astana chargé de délimiter les frontières de la Syrie post guerre civile – sans résultats jusqu’ici. L’armée turque et les milices islamistes pro-turques prirent la vaste région kurde d’Efrin, le long de sa frontière, tandis que les soldats russes censés soutenir leur allié Assad se retiraient. Le président syrien ne put que s’emporter sans rien faire.
Fuyant les combats, cent cinquante mille civils quittèrent la zone et vinrent rejoindre les millions de réfugiés syriens. La Turquie proclama alors son intention d’établir une «zone tampon» de 40 kilomètres de large du côté syrien de la frontière en violation du droit international. Bachar el Assad protesta vigoureusement tout en cherchant vainement à arriver à un compromis. Le 24 juillet, Ankara annonça que les discussions menées avec Washington sur les dimensions de la zone et la taille des effectifs militaires y stationnant avaient échoué.
S-400

Mais revenons au système de défense russe S-400. Les Etats-Unis déployèrent des efforts considérables pour convaincre la Turquie de revenir sur sa décision, lui proposant d’acquérir le système Patriot aux performances similaires à des conditions avantageuses. Ils soulignaient qu’introduire un système russe à l’intérieur des défenses de l’OTAN donnerait à Moscou un accès permanent aux données sur les capacités de l’organisation et sur les leurs, tout particulièrement en ce qui concerne le chasseur de pointe F-35. Dans un premier temps, la formation aux États-Unis de pilotes turcs sur l’appareil fut suspendue. Avec l’arrivée en Turquie des premières pièces du S-400, le président Erdogan déclara que la vente était définitive. Trump mit un terme à la participation turque au programme du F-35, annula le permis précédemment accordé à la Turquie pour la production de quelques 900 composants de l’appareil – mais aussi la vente de cent F-35, une perte sèche de millions de dollars pour l’industrie américaine.
Le renversement des alliances a entraîné une coopération accrue entre la Turquie et la Russie. Le pipeline Turk Stream conduisant le gaz naturel russe vers la Turquie a été achevé en novembre dernier. La centrale nucléaire, d’Akkuyu patronnée par l’entreprise russe Rosatom, devrait devenir opérationnelle en 2023.
L’Amérique voit une sorte de trahison dans l’acquisition du S-400 et une manifestation d’hostilité de la part d’un pays qu’elle a aidé depuis 67 ans. Le président Trump n’a pas eu d’autre choix que d’annuler une affaire rentable mais ne semble pas vouloir aller plus loin. Des voix s’élèvent aux États-Unis pour demander que la Turquie soit exclue de l’OTAN. Cela n’avancerait ni l’organisation ni les Etats-Unis et renforcerait les liens d’Ankara et de Moscou.
Jens Stoltenberg

 Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, qui se trouvait en Turquie en mai dernier au plus fort de la crise du S-400, a eu soin de souligner que le pays était un membre apprécié, le remerciant pour sa participation aux combats en Irak aujourd’hui et à ceux d’Afghanistan et du Kosovo par le passé. Il rappela que l’OTAN contribuait à la défense d’Ankara avec des systèmes de défense anti-missiles et les patrouilles des avions AWACS. L’organisation, ajouta-t-il, a investi plus de cinq milliards de dollars en infrastructures militaires en Turquie, notamment dans des bases aériennes et navales et installations radar.
Il convient de rappeler que l’Union européenne est tributaire de la Turquie pour stopper le flot des réfugiés et qu’elle a déjà payé six milliards de dollars en contrepartie. 

La Turquie ne risque donc pas d’être chassée de l’OTAN dans un proche avenir. L’Amérique, toute à sa confrontation avec l’Iran, va s’efforcer de trouver un compromis lui permettant de sauver la face. Pour Ankara, on ne voit pas l’intérêt qu’il y aurait à quitter une organisation qui a autant contribué à sa défense et à son développement. Le président Erdogan ne sait que trop que c’est de l’Occident, et non de la Russie, que proviennent les investissements technologiques dont il a tant besoin. Il sait aussi que les cinq derniers siècles ont démontré que la Russie était un allié dangereux auquel on ne pouvait se fier. Il reste qu’il va devoir manœuvrer avec la plus grande prudence. En Syrie, et plus encore à Chypre, la situation pourrait évoluer brutalement, ne laissant au président américain pas d’autre choix que d’intervenir vigoureusement.

1 commentaire:

Yehoyariv a dit…

Les relations entre les 196 Etats de la planète Terre sont devenues un écheveau inextricable et très difficile à déchiffrer et comprendre. Avec 3 ou 4 Grandes Puissances, et une quinzaine de puissances moyennes - dont tous les autres Etats sont tributaires à un degré ou un autre. La démocratie est en recul même dans les pays où elle était ancrée, les régimes dictatoriaux, autoritaires et oppresseurs ont le vent en poupe - rien ni personne ne les arrête. On dirait "la fin de l'Histoire" prédite par Francis Fukuyama, mais d'une manière entièrement différente. Sans compter les sociétés industrielles et technologiques géantes, qui sont plus puissantes que l'immense majorité des Etats constitués !
Le cas de la Turquie est exemplaire : elle est une puissance moyenne, autoritaire, qu'on ne sait pas "digérer", ni où la classer. Et plus d'un a "besoin d'elle", malgré tous ses défauts.
En résumé, la géopolitique actuelle rappelle tout à fait les "théories du chaos", qui nous renseignent sur tout ce qui n'est pas linéaire - en réalité la majorité des phénomènes en tous genres.