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vendredi 26 juillet 2019

Rencontre avec le président Ohana de la communauté juive de Shangai




Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps


Maurice Ohana

La communauté juive de Shanghai est une communauté méconnue. Nous avons rencontré son président, Maurice Ohana, en visite en Israël, qui nous a éclairés sur l'évolution des Juifs de Chine. Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Juifs ont vécu dans un ghetto, dans le district de Hongkew, où environ 20.000 réfugiés juifs avaient trouvé refuge après avoir fui l'Allemagne, l'Autriche, et la Pologne entre 1935 et 1937. Les autres rejoignirent le ghetto en 1941, après avoir fui la Lituanie. 


Yeshiva de Mir

Bien sûr, ils s’étaient installés dans la zone la plus pauvre et la plus peuplée de la ville en s’entraidant grâce aux associations caritatives juives américaines. Pendant l'occupation japonaise, l'armée impériale japonaise durcit considérablement les restrictions mais le ghetto ne fut jamais clôturé. Après la guerre, la plupart des réfugiés juifs du ghetto de Shanghai partirent pour la Palestine et pour les États-Unis d'Amérique. Parmi eux se trouvaient les survivants de la yeshiva de Mir qui rejoignirent Jérusalem.
La présence juive en Chine remonte au 9ème siècle quand des Juifs, venant d’Irak, d’Iran et d’Inde, s’étaient installés à Kaifeng sur la route de la soie pour commercer. Sous la dynastie Sung, l’empereur de Kaifeng, capitale du Hunan, invita un millier de Juifs perses à s’y installer afin de promouvoir la filature, le tissage et la teinture du coton et à pratiquer librement leur religion. Mais ils perdirent leur identité juive et s'assimilèrent après plusieurs mariages mixtes.
Shanghai

Les Juifs s’installèrent à Shanghai en trois vagues d’immigration. En 1840, les grandes familles juives, indiennes et irakiennes, Kadoorie, Sassoon, et Hardoon, suivirent les Anglais qui venaient y développer les activités économiques. Ils s’imposèrent dans la finance, le commerce de la soie et de l’opium. La seconde immigration date du début du 20ème siècle avec l’arrivée des Juifs russes fuyant l’antisémitisme, la révolution et la guerre civile. 
Consul Feng-Shan Ho
La troisième vague, entre 1933 et 1941, vit arriver 30.000 Juifs européens fuyant le nazisme, certains furent reçus sans visas ni passeports. Dans ce périple, d'autres furent aidés par Feng-Shan Ho, Consul général chinois à Vienne de 1938 à 1940, qui au péril de sa vie, délivra des visas pour Shanghai à de nombreux Juifs autrichiens. Informés, les nazis décidèrent de la fermeture du consulat chinois mais Feng-Shan Ho, le rouvrit à une autre adresse avec ses propres fonds. C’est en fait le «Schindler de Chine».
Son collègue de Lituanie, Chiune Sugihara, consul japonais en Lituanie, avait lui aussi délivré des visas à plus de mille réfugiés Juifs polonais, dont les survivants de la yeshiva de Mir, leur permettant de fuir vers Shanghai. Quand la Lituanie fut annexée par l’URSS, le Japon ouvrit un consulat à Kovno avec pour nouveau consul japonais, Chiune Sugihara, qui continua à délivrer des visas de transit.
Ghetto de Hongkew

Les réfugiés réussirent à reconstruire Hongkew au point de la faire ressembler à une ville autrichienne. Ils ouvrirent des commerces, des boulangeries, des salons de coiffure, des boutiques de tailleurs et bien sûr les cafés viennois, tout cela grâce à l’aide des Juifs de l’étranger. Les Juifs russes avaient bâti en 1920 une synagogue Ohel Moshé, à la mémoire de leur leader Moshé Greenberg, qui a été entièrement restaurée.
Après tous les départ vers la Palestine et les États-Unis, la communauté actuelle ne compte que 1.500 membres qui sont regroupés sous forme d’ONG car le gouvernement chinois ne reconnait pas le judaïsme comme religion officielle mais les tolère. Sur un monument en pierre érigé en 1489, les Juifs de Kaifeng avaient écrit : «Notre religion et le confucianisme ne diffèrent que sur des détails mineurs. Par leur esprit comme par leur expression, les deux respectent les Voies des cieux, vénèrent les ancêtres, sont loyaux envers souverains et ministres et sont animés par un esprit filial à l’égard des parents. Les deux cultures préconisent des relations harmonieuses avec épouses et enfants, le respect de l’autorité et l’établissement de relations d’amitié avec les nouveaux venus». Il n’y a aucun antisémitisme en Chine.
Ohel Moshé

C’est en 2008 que Maurice Ohana, juif marocain, président de la communauté de Shanghai, intervint pour organiser à Ohel Rachel le mariage de sa fille, un premier mariage depuis 60 ans, avec l’autorisation des autorités. La quasi-totalité de la décoration juive de la synagogue avait disparu, à l'exception d'une plaque à l'extérieur de la porte, d'une étoile de David gravée au sommet d'un escalier poussiéreux et d'une pancarte en hébreu indiquant à l'intérieur : «Sois conscient devant qui tu te tiens». Elle ouvre de temps en temps pour les grandes fêtes juives. Ce fut le signal du réveil de cette communauté car, de 1950 au milieu des années 1990, il n’y avait aucune présence juive.  Des rabbins de Singapour et de Beijing ont aidé le rabbin Shalom Greenberg à organiser le mariage.
Mariage Ohana

La synagogue était pleine. Les consuls d’Israël, des États-Unis, de la France et de l'Argentine ainsi que l'ambassadeur du Maroc avaient pris place du côté des hommes alors que de jeunes femmes chinoises, vêtues de la robe de soie rouge traditionnelle, distribuaient des couvre-chefs délicats aux femmes.


Actuellement, de nombreux Juifs des États-Unis se sont installés à Shanghai ce qui a permis l’ouverture de trois synagogues. Mais ce qui préoccupe aujourd’hui Maurice Ohana, c’est la situation des centaines de milliers de Marranes du Brésil et d’autres pays d’Amérique du Sud qui veulent retourner à la religion et qui sont bloqués par le rabbinat israélien. Le rabbin Haïm Amsellem a pris fait et cause pour cette communauté rejetée. Cela fera l’objet d’un prochain article détaillé.


4 commentaires:

Yaakov NEEMAN a dit…

Article très intéressant.
Il faut lire "Sois conscient DEVANT qui tu te tiens"

邓大平 עמנואל דובשק Emmanuel Doubchak a dit…

Une partie de ma famille a été à Shanghaï les Sassoon et des Juifs russes de l'autre, je me demande bien comment j'ai eu cette idée d'apprendre le chinois fin 2003 de façon sérieuse sans savoir vraiment tout ce que j'ai appris par la suite. La communauté de Shanghai parle aujourd'hui plus souvent français, hébreu et anglais qu'arabe, farsi ou russe !

Michèle Kahn a dit…

J'ai raconté toute cette histoire en 1997, dans un roman/document sans cesse réédité depuis ce temps : "Shanghaï-la-juive" (Editions Le Passage). Maurice Ohana, le président de la communauté de Shanghai, m'a écrit qu'il est allé là-bas après avoir lu mon livre ! Je suis fière de son succès.

Unknown a dit…

Mon père fut l'un des réfugiés de Shanghai. J'écris son histoire et souhaiterais avoir un contact avec des personnes pouvant me fournir des informations et documents complémentaires sur sa vie à Shanghai, son arrivée via le Japon et la Lituanie...

Je souhaite notamment connaître le sort des deux Japonais en charge du ghetto. L'un à ma connaissance a été pendu à la libération, celui qui s'appelait "le roi des Juifs". Mais l'autre, Komura, moins fou mais plus sadique, que lui est-il arrivé?
Je souhaite aussi savoir s'il reste des documents ou photos de la présence de mon père à Shanghai.

Ecrire à Michel Rozenblum michel.rozenblum&outlook.fr et pas à rozenblummichel@gmail.co auquel je n'ai pas accès.

Mon père s'appelait Izrael Wolf Rozenblum et il résidé à Shanghai de fin 1941 à 1946, assurant bénévolement un service à la cuisine du Joint en dehors de ses heures de travail