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mardi 16 juillet 2019

Moldavie, un pont entre Russie et Occident par BAZAK



MOLDAVIE, UN PONT ENTRE RUSSIE ET OCCIDENT

Par BAZAK


Passé presque inaperçu, un petit miracle de la grande diplomatie entre Russie, États-Unis et Union Européenne s’est produit à Chisinau, anciennement Kichinev au début de siècle. C’est un fait exceptionnel dans la conjoncture actuelle. Comment expliquer ce soudain consens entre ces trois acteurs au sujet de la Moldavie, petit pays pauvre. Ancienne république de l’Union soviétique plutôt connue dans l’histoire par ses pogroms funestes (Kichinev/Chisinau, capitale de la Bessarabie alors russe le 6 et 7 avril 1903 et le 19 et 20 octobre 1905) dont la ressource essentielle est la production de vin. 



Igor Dodon président Moldavie

Les faits plutôt conflictuels n’auraient logiquement pas pu permettre une telle confluence, sanctions contre la Russie, campagnes de désinformation, volonté explicite des deux grandes puissances de marcher sur les plates bandes de son vis à vis, bref rien qui ne réponde à la logique de la situation et pourtant !
Au terme des dernières élections de février, aucun des partis en présence n’a pu gouverner sans former une coalition. Les trois acteurs concernés soutiennent un gouvernement dirigé par un premier ministre pro-UE qui aspire à voir son pays y adhérer. Rappelons que la Moldavie a une large frontière avec la Roumanie, ce qui a également une incidence.
La situation politique était totalement bloquée. Ce n’est que le 8 Juin qu’une solution a été trouvée permettant la formation d’une coalition Le parti ACUM pro-EU dirigé par une ancienne fonctionnaire de la banque mondiale, Maia SANDU, refusait toute collaboration avec le parti démocratique de Moldavie, réputé également aussi pro-EU que corrompu, l’accusant même de vouloir son élimination physique ainsi que celle de son colistier Andrei Nastase.
Pendant la campagne, ACUM a mis en avant la corruption du parti démocratique comme argument majeur empêchant l’adhésion du pays à l’UE. Alors que le parti socialiste réputé pro Russe, était assez favorable à former une coalition avec le parti Démocratique au pouvoir, contrôlé par l’oligarque Vlad Plahtniuc qui n’était pas en odeur de sainteté au Kremlin. Quel était son programme, sa stratégie, son idéologie ? «Il n’en a pas, affirme le journaliste Vladimir Soloviev, qui a longtemps travaillé en Moldavie et vit actuellement à Moscou. Vlad Plahotniuc n’a qu’un objectif : le contrôle total de tout ce qui peut, d’une façon ou d’une autre, être converti en argent ou en pouvoir. Sans cela, estime-t-il, sa sécurité personnelle n’est pas garantie».
Maia Sandu

L’éminence grise, le marionnettiste, l’oligarque toxique, ‒ les surnoms de Vladimir (dit Vlad) Plahotniuc dans les médias moldaves et internationaux sont éloquents. Pourtant, le milliardaire de cinquante-trois ans, dont la fortune dépasse les deux milliards de dollars selon le site Crime Moldova, n’occupe aucune fonction officielle.
En d'autres termes, formellement, la politique étrangère de la Moldavie est principalement orientée vers l'intégration d'une Europe unie, ce qui se reflète dans toutes les sphères de la réalité moldave. Aujourd'hui, Chisinau a mis en œuvre 16.000 normes européennes sur un total de 25.000 dans la législation nationale, plus de 60% des exportations moldaves sont destinées aux pays de l'Union Européenne. Mais dans le même temps, la Moldavie reste le pays le plus pauvre d'Europe, environ un tiers de la population est contraint de chercher du travail à l'étranger, et plus de 60% des ménages sont en retard dans le paiement des factures de services publics.
Ici, il est nécessaire d'expliquer qu'à l'heure actuelle, l’habitant moldave moyen résidant dans un appartement de 50 mètres carrés doit payer environ 100$ par mois, alors que la pension moyenne dans le pays au début de 2017 était d'environ 64$. Cette solution était celle envisagée par la plupart des analystes car la plus probable au vu des forces en présence.
Les grandes puissances interviennent. La Russie s’est opposée au maintien de l’oligarque considéré comme élément «toxique» et de fait «hors son contrôle» et anti russe à l’occasion. Le parti socialiste a bien entendu suivi le Kremlin. La Russie a donné son accord à la formation d’un partenariat entre l’ACUM pro-UE et le parti socialiste pro-Russe, une association à priori antinomique et contre nature dans la configuration locale ! Tout les opposait. Le parti ACUM milite pour une entrée dans l’UE, alors que le parti socialiste milite pour son équivalent russe, l’Union Eurasienne.
Un ballet diplomatique intense s’en suivit, avec les visites successives et communes parfois, du commissaire européen Johannes Hahn, du directeur américain des affaires d’Europe de l’est, Brad Feden, du premier ministre adjoint russe, Dimitri Kozak. Finalement le 8 juin ACUM et le parti socialiste annoncèrent la formation d’un partenariat, à défaut de l’appeler une coalition, en vue d’exclure le parti Démocratique du pouvoir, de réduire la corruption et l’influence des oligarques. Les trois parties Russie, USA et UE confirmèrent leur accord de soutenir ce gouvernement.
L’épilogue à court terme. L’oligarque sort du jeu. Dans un premier temps le parti soutenu par Vlad Pahotniuc refuse toute collaboration et avance toutes sortes d’arguments y compris occupation des ministères, pour annuler les résultats des élections. Après diverses péripéties, y compris l’intervention de la Cour constitutionnelle, le premier ministre sortant Pavel Philip est nommé président par intérim. Pendant sept jours le pays aura deux présidents, dont Igor Dodon légitimement élu et deux premiers ministres. Les envoyés russe et américain interviennent alors et se font très pressants. L’ambassadeur US, Dereck J. Hogan, parvient à obtenir le départ de l’oligarque qui quitte le pays avec ses associés, sans doute aussi pour éviter une inculpation et son arrestation. Son parti se retire également. La première ministre Mme Sandu assure que les criminels seront arrêtés et jugés. C’est le seul exemple d’une coopération tripartite.  
Renato Usatii

A plus long terme, elle n’est pas sans arrière-pensée.  Pour la Russie, le but était d’abord de sortir l’oligarque et ses acolytes hors du jeu. C’est réussi. Pour les États-Unis, il s’agissait de prendre pied dans ce petit pays, sur la frontière avec la grande Russie. C’est fait. Enfin pour l’UE, c’était, une fois n’est pas coutume, de démontrer que l’UE peut intervenir en Europe à sa frontière de l’Est, la Roumanie, elle-même minée par la corruption.
Cet arrangement reste très fragile car de nouvelles élections prévues dans un délai proche, pourraient voir le parti socialiste allié à d’autres partenaires comme le populiste de retour d’exil, Renato Usatii, afin de reprendre le pouvoir et cette fois, clairement changer la donne et s’afficher comme pro-Russe. La partie d’échecs se poursuit, sans aucune pause et les Russes sont des joueurs aguerris.


1 commentaire:

Yaël Marie-Hélène ARMANET a dit…

Je pense à vous deux, chers Alex Molovata et Eugenia Mihalcea, qui venez de quitter Haïfa et l'Etat d'Israël - et ses sournoises impasses administratives -, pour un pays d'Europe de l'Ouest, en l'occurrence la Belgique, faute d'avoir pu vivre normalement en Moldavie. On ne dit pas assez qu'en 2019 des milliers de familles d'Europe de l'Est traversent ainsi les frontières, avec pour seul bagage leur Passeport européen... fuyant la corruption de leur pays d'origine, une vie de misère, et surtout le chômage --- même en tant que journalistes expérimentés, comme mes chers amis!
Merci à vous de le rappeler, cher Jacques Benillouche !
Et, comme toujours, rien n'est encore gagné, ni pour eux, ni pour la Moldavie...