LE BEST-OF DES ARTICLES LES PLUS LUS DU SITE, cliquer sur l'image pour lire l'article


 

samedi 8 juin 2019

Le général Yaïr Golan veut sauver la gauche


LE GÉNÉRAL YAÏR GOLAN VEUT SAUVER LA GAUCHE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps


Soutenu par des personnalités du monde de la finance, le général Yaïr Golan veut prendre les rênes du parti travailliste en totale perdition. D’ailleurs Avi Gabbay est prêt à lui laisser la place en restant député mais sans être candidat à nouveau à la présidence du parti. Le chef du parti s'est refusé à faire amende honorable sur son échec aux élections d’avril 2019, attribuant la déroute au parti Bleu-Blanc qui lui a siphonné toutes les voix de la gauche modérée.  Yaïr Golan n’est pas un inconnu, s’il n’avait pas fait une déclaration contestée sur la Shoah, il était le mieux placé pour succéder à Gadi Eizenkot en tant que chef d’État-major.


La décision était pratiquement acquise par le gouvernement mais pour la première fois, la rue avait eu son mot à dire. Des parents de soldats tombés au combat ont bloqué la nomination du général de division, qui occupait le poste de chef d’État-major adjoint. Il est un des rares militaires à être bardé de diplômes. Anglophone, il est titulaire d'un doctorat de Harvard. Des parents endeuillés n’avaient pas apprécié qu’à l’occasion de la journée de la Shoah de 2016, il ait comparé des tendances de la société israélienne à celles de l'Allemagne des années 1930 : «si quelque chose me fait peur dans le souvenir de la Shoah, c’est d’identifier des processus atroces qui ont eu lieu en Europe il y a 70, 80, 90 ans et se rendre compte qu’ils existent toujours de nos jours, en 2016». Sa critique visait le soutien inconditionnel de la société israélienne aux extrémistes juifs car «Israël, en tant que lumière des nations, a la responsabilité de maintenir une supériorité morale». Il avait en effet constaté le virage à l’extrême-droite d’une bonne partie de l’électorat du Likoud.

L’information est encore confidentielle mais Yaïr Golan pourrait apporter une bouffée d’air frais chez les Travaillistes et dans la politique israélienne, apportant une vision claire du monde. Le 3 juin, Avi Gabbay lui a assuré au téléphone qu’il était attendu pour se présenter à la direction du parti lors des primaires du parti. Le général doit prendre une décision rapide s’il veut se plonger dans la politique puisque sa période légale d'inégibilité a expiré, après avoir quitté l'armée.
Les politiques ont tendance à dénier à un haut officier la capacité d’entrer en politique estimant qu’il est nécessaire de tout savoir pour diriger un gouvernement ou un ministère. Cette critique a été longtemps entendue à l’occasion des élections du 9 avril 2019 pour les autres généraux candidats. En fait, tout leader politique doit acquérir une vision globale pour faire la synthèse entre les contraintes : politiques et économiques, diplomatiques et militaires, industrielles et technologiques. Il doit se positionner en arbitre entre le possible et le souhaitable, entre le risque politique et l’avantage stratégique. Sa seule nécessité est d’être un leader avec une vision claire des objectifs politiques et stratégiques à atteindre sans avoir besoin de connaître les moindres détails.
Yaïr Golan s’est préparé à la politique depuis de longs mois sans savoir qu'une opportunité lui serait ouverte avec la dissolution de la Knesset. Il a utilisé les médias dans le cadre d’interviews percutantes pour présenter une vision globale du monde positionné à gauche. Il avait bien précisé que son entrée en politique était acquise.
On le voit mal se joindre aux autres généraux, ses anciens collègues, pour partager le pouvoir avec eux. Il a déjà donné dans Tsahal. Par ailleurs dans ses interviews il a bien laissé entendre qu’il visait une position de leader avec des options différentes de celles de Bleu-Blanc car lui s’oriente très ouvertement à gauche, sans aucun complexe. Il ne se voit pas participer à une «armée Mexicaine»  en entrant dans un parti dirigé par des militaires. Pour lui, le débat sur le processus de paix est caduc car en fait l’option est entre l'annexion ou le désengagement : «C’est le cœur du problème. Il n'y a aucun moyen d'éviter le désengagement. La vision de deux États pour deux peuples vivant côte à côte dans la paix est trop éloignée pour que nous puissions la réaliser pour le moment».

Ses options politiques le pousseraient à intégrer le parti travailliste en lambeaux pour lui redonner vie. Mais il sait que le défi est grand pour relever un parti qui a subi la déroute, sans compter les blocages internes des militants historiques.  Donc il veut être adoubé clairement par la majorité du parti pour n’avoir pas à ferrailler avec Amir Peretz et Stav Shaffir, déjà candidats au poste de leadership, sans compter que Itzik Shmueli et l’ex-général Tal Russo sont aussi sur les rangs. L'ancien Premier ministre Ehud Barak souhaite lui aussi reprendre du service et a déjà annoncé qu'il se mettrait en retrait si Golan était candidat. Au contraire il est prêt à l’aider dans sa mission. Pour trouver un consensus, Yaïr Golan consulte beaucoup de monde et en particulier l’ancienne présidente du parti, Shelly Yachimovich, qui exerce une influence considérable sur les 60.000 membres officiels du Parti travailliste.
Yacimovich

Le temps presse car l’élection du président du parti est prévue pour le 2 juillet. Il compte sur sa notoriété publique et sur sa carrière militaire exceptionnelle pour être choisi. Il s’est distingué à tous les postes militaires qu’il a occupés faisant preuve d’audace et d’esprit vif. Golan a été enrôlé en 1980 en se portant volontaire comme parachutiste. Il a participé à la guerre du Liban en 1982. Après avoir terminé l'école d'officier, il devint officier d'infanterie et retourna dans la brigade de parachutistes en tant que chef de section. Golan a servi comme commandant de la compagnie antichar de la brigade et a dirigé le 890e bataillon de parachutistes dans des opérations de contre-guérilla dans le conflit du Sud-Liban et dans la première Intifada. En 1993, il a été commandant de bataillon à l'école des officiers de l'armée israélienne, puis officier de la division des opérations en Judée-Samarie. Entre 1996 et 1997, il commanda la brigade de l'Est de l'unité de liaison avec le Liban, puis dirigea la section des opérations de la direction des opérations. Au cours de la deuxième Intifada, Golan commanda la brigade d'infanterie Nahal. Ensuite, il a été à la tête de la 91ème Division et de la Division de Judée-Samarie. Au cours de la période 2008-2011, Golan a été commandant du front intérieur. En juillet 2011 il a pris le commandement de la région Nord pour devenir ensuite en décembre 2014 chef d'État-major adjoint.
Sur le plan militaire, Yaïr Golan n’est pas un mou. Il sait quand il faut réagir par la force quand la situation l’exige. Il regrette qu’Israël s’abstienne de participer à une opération terrestre à Gaza par crainte de pertes excessives : «Nous craignons une guerre dans la bande de Gaza. La guerre contre une région où la densité de population est très élevée se ferait depuis les airs. Les Israéliens ont peur de se battre. Peur d’avoir à déplorer des victimes. Il ne serait pas question de seulement 500 morts. Nous accordons trop de crédit à l’ennemi. Combattre à Gaza n’est pas sans coût, se battre en milieu urbain, c’est se battre sur le terrain. L’équation est imaginaire. Il y a un aspect public — l’hypothèse est que si nous allons à Gaza, nous nous enliserons là-bas pendant des années. C’est faux».



Netanyahou avait certainement hésité à le nommer car il craignait qu’avec ses états de service et sa personnalité, il soit un électron libre à l’État-Major. L’excuse de sa déclaration sur la Shoah ne tient pas quand on a affaire à un militaire aussi brillant.
Dans une autre interview il a précisé sa position sur le spectre politique : «Je soutiens le désengagement des Palestiniens et une économie libre mais compatissante. Je veux que mon pays ait le genre de vision culturelle et éducative qui nous propulsera au premier rang mondial dans de nombreux domaines. En même temps, je pense aussi que nous devons prendre l’initiative en matière de sécurité concernant la région environnante. Aujourd'hui, nous avons une opportunité inhabituelle de faire cela».

Il estime que Bleu-Blanc ne peut pas ratisser large et qu’il a atteint son maximum de sièges. Pour lui, Benny Gantz n'avait pas arraché des voix au Likoud et ses 35 sièges venaient exclusivement du centre-gauche. Contrairement à Gabbay, il exclue toute participation à un gouvernement Netanyahou. S’il n’obtient pas satisfaction chez les Travaillistes, Yaïr Golan pourrait créer son propre parti car il veut représenter une alternative idéologique au Likoud, axée à gauche, mais en intégrant des éléments de droite à la fibre sociale, à l'instar d'Orly Levy-Abecassis en particulier, transfuge d’Israël Beitenou qui a déjà annoncé qu'elle serait sur les rangs pour être à ses côtés. Ehud Barak souhaite associer au parti travailliste des grands noms politiques : Tzipi Livni, à la tête de Hatnua, et la fondatrice de la formation Ahi Yisraeli, Adina Bar-Shalom, fille de feu le leader spirituel du parti Shas, le rabbin Ovadia Yosef.
D’autres déçus se sont mis en réserve et pourraient rejoindre Yaïr Golan pour une nouvelle aventure. Des sympathisants de gauche n'avaient pas apprécié la nouvelle gouvernance, une erreur de casting. Pour battre le Likoud, il est persuadé que deux partis forts ne seraient pas de trop, l’un ancré sans complexes bien à gauche et l’autre au centre. C’est la seule condition pour consolider une coalition majoritaire. Il n’est pas question pour lui de fouler les plate bandes de ses anciens collègues généraux mais de créer un grand rassemblement.

1 commentaire:

Harry NUSSBAUM a dit…

Voilà semble-t-il une personnalité sortant du rang. Un peu ce successeur de Rabin que Barak n'a pas su incarner. Il pourrait marquer enfin la renaissance de la gauche travailliste d'Israël, le creuset des pionniers.