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vendredi 28 juin 2019

La mort de Mohammed MORSI par Zvi MAZEL



LA MORT DE MOHAMMED MORSI


Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d’Israël
Chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs.



Figure emblématique de la Confrérie des Frères Musulmans, l’ex-président égyptien est mort subitement le 17 juin, déclenchant un torrent de spéculations dans les médias occidentaux sur les causes de sa mort et ses conséquences. Les Frères Musulmans n’allaient-ils pas saisir l’occasion pour renouveler leurs attaques contre le régime d’Abdel Fattah al Sissi ? Et pourquoi le premier président égyptien «démocratiquement élu» n’avait-il pas eu droit à des funérailles officielles ?  La Confrérie, accusant ouvertement le gouvernement d’avoir privé Morsi de soins médicaux pendant les six années de son emprisonnement, demandait une enquête internationale et avait appelé à une participation massive à l’enterrement.



Morsi en prison


On parlait aussi d’empoisonnement ; le gouvernement aurait choisi une date proche de l’ouverture de la coupe d’Afrique de foot pour détourner l’attention du public. Il n’y eut pourtant que les dirigeants de la Turquie et du Qatar, partisans des Frères, pour publier des annonces de deuil, le président Erdogan, devant une manifestation de sympathisants à Istanbul, allant jusqu’à dire qu’il ne s’agissait pas d’une mort naturelle. En Israël, le leader du mouvement islamique Raed Salah prononça un éloge funèbre et des tentes de condoléances se dressèrent dans plusieurs villages.
Morsi était tombé en quelques jours du pinacle de l’État aux sombres cachots de la redoutable prison Tora. Condamné à soixante ans d’emprisonnement pour le massacre de manifestants et pour espionnage au profit du Qatar, il avait échappé de peu à la peine de mort, la sentence ayant été annulée par la Cour de Cassation.  Sa santé, déjà fragile, ne put qu’empirer en prison. Il perdit connaissance lors d’une comparution au tribunal ; transféré à l’hôpital, il fut prononcé mort d’un arrêt cardiaque. Les autorités s’efforcèrent de minimiser l’impact de sa mort.

Manifestation pour la mort de Morsi

 Il n’y eut aucune annonce officielle et l’ancien président fut enterré au milieu de la nuit dans un cimetière à l’est du Caire où reposent des Frères musulmans de haut rang. Seuls ses proches parents et son avocat étaient présents ; son fils Ahmed avait vainement demandé qu’il soit inhumé dans le tombeau familial situé dans la province de Sharkia.  La presse se contenta d’une brève notice – 42 mots en tout – dans les pages intérieures des journaux. Seule exception, le quotidien El Masry el Yom qui mit la nouvelle en première page.


El Masry El Yom

Les autorités égyptiennes avaient peut-être craint des débordements fomentés par la Confrérie et ses partisans, d’où cet enterrement à la hâte pour ne pas leur donner le temps de s’organiser. Le risque n’était pourtant pas très grand. Les Frères avaient été durement touchés par le nouveau régime ; la vague de protestations qui avait suivi la destitution de Morsi avait été réprimée avec la plus grande brutalité, faisant des centaines de morts et des milliers de blessés. La Confrérie a été déclarée organisation terroriste, ses institutions dissoutes, ses biens saisis et ses dirigeants, y compris son leader suprême Badi’e et Morsi lui-même emprisonnés. Leurs procès se poursuivent.
Ceux qui ont réussi à fuir trouvèrent refuge en Turquie ou au Qatar, leurs seuls sympathisants au Moyen Orient.  Si le mouvement n’a pas disparu en Egypte, il y a aujourd’hui une quasi-scission entre la vieille garde qui se refuse à tout changement et les plus jeunes qui voudraient davantage d’ouverture et moins du secret qui caractérisait l’organisation. Les extrémistes des deux camps ont pourtant fondé ensemble le forum Hism - décision - et se livrent à des attaques terroristes.

C’est Amr Moussa, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien secrétaire de la Ligue arabe qui délivra le commentaire le plus cinglant : «Mohammed Morsi n’était pas le leader de tous les Egyptiens et l’histoire jugera sévèrement son régime».
Lorsque Hosni Moubarak a été contraint de démissionner en février 2011 dans le cadre du Printemps arabe, les Frères Musulmans constituaient la seule force organisée. Les généraux qui avaient pris le pouvoir, étaient prêts à les laisser prendre les rênes, persuadés qu’ils pourraient assurer la stabilité du pays. «Liberté et Justice» le parti créé par eux pour les élections parlementaires de décembre 2011 et janvier 2012 remporta 41% des suffrages et devint la première formation au parlement. Le parti salafiste ayant remporté 27% des voix, les partis islamistes disposaient d’une très large majorité. 
Quatre mois plus tard Mohamed Morsi était élu président avec seulement 51,7% et un taux de participation très faible. Il n’en était pas moins le premier Frère Musulman de l’histoire à accéder à la présidence. Les Egyptiens, en général de bons musulmans, croyaient que la Confrérie allait œuvrer au développement du pays en respectant le modèle égyptien de modération religieuse. Il n’en fut rien. Au lieu de se préoccuper de l’économie, le parlement se pencha sur l’imposition de châtiments corporels plus sévères comme le veut la Charia. On commença à évoquer la corruption des nouveaux députés. C’est alors que la Cour Constitutionnelle ordonna la dissolution du parlement à la suite de vices de forme dans le processus électoral.
L’enthousiasme des premiers jours était déjà retombé mais le peuple continuait à espérer que le président allait traiter les problèmes nés de la révolution : l’économie, la société, la sécurité personnelle. Seulement les Frères, aveuglés par cette arrivée au pouvoir inespérée après près de 80 ans de persécutions, se montrèrent incapables de patienter avant de mettre en œuvre leur agenda idéologique. Ils s’emparèrent de tous les rouages du pays. Mohammed Morsi, personnage de seconde zone, n’avait aucune expérience politique et était dépourvu de charisme et de décision. Il se montra incapable de freiner la Confrérie ; c’est elle qui tirait les ficelles et déterminait ses actions.
Si le premier candidat qu’elle avait choisi, Khairat al Shater, le numéro deux du mouvement, homme d’affaires charismatique, n’avait pas été disqualifié parce que sa mère disposait aussi de la nationalité américaine, il aurait su manœuvrer avec plus de souplesse. Aujourd’hui lui aussi est en prison et l’histoire a pris une autre direction.
Deux mois à peine après l’inauguration du président, il eut à affronter les premières manifestations qui se transformèrent peu à peu en une véritable rébellion contre sa politique. Un front uni regroupant tous les partis d’opposition vit le jour ; même l’armée incitait Morsi à changer de voie. Il n’en eut cure et prit le contrôle des ministères de l’éducation, des cultes et de l’information, renvoyant des milliers de fonctionnaires et les remplaçant par des Frères. Son but était de former le peuple selon les préceptes du fondateur du mouvement, Hassan al Banna : «revenir à l’islam véritable». Le nouveau ministre de l’éducation déclara immédiatement que les élèves Bahaï ne seraient plus admis dans les écoles publiques, leur foi n’étant pas une des trois religions révélées – Judaïsme, Christianisme et Islam.
Plus personne ne croyait désormais que le président allait tenir la promesse faite lors de son entrée en fonction : résoudre dans les cent jours les cinq problèmes majeurs du pays : sécurité personnelle, encombrement des grandes villes, manque de pain subventionné, manque de pétrole et de gaz de cuisson, nettoyage des grandes villes et collecte des ordures. Rien n’avait été fait et l’économie était en chute libre. Ce qui n’empêcha pas Morsi de publier un décret présidentiel lui donnant le contrôle de l’autorité judiciaire. Il disposait déjà de l’autorité législative depuis la dissolution du parlement, et était le chef de l’exécutif en tant que président.
Al-Sissi

L’Egypte se transformait en «dictature constitutionnelle» avec des pouvoirs bien plus étendus que ceux de Nasser et de Moubarak. Pire se profilait : le projet de constitution en préparation ferait du pays un État islamique sur la base de la Charia. Le projet déclencha un tollé de protestations tandis qu’une une vague de démonstrations contre le président et contre la Confrérie balaya le pays.  Elle fut réprimée avec une grande violence qui fit de nombreuses victimes.
Les partis non-islamiques s’unirent dans un «Front de Salut National» appelant à de nouvelles élections. Un vaste mouvement de jeunesse, prenant le nom de «Révolte» lança une pétition demandant la démission du président ; elle reçut 23 millions de signatures. Du jamais vu. Abdel Fattah al Sissi, nommé ministre de la défense par Morsi, qui le croyait sympathisant du mouvement et à ce titre garant de la fidélité de l’armée au régime, tenta en vain de lui dire que cette armée ne laisserait pas le pays sombrer dans l’anarchie.
Lorsque le président comprit enfin que son ministre, bien que bon musulman, était contre l’idéologie des Frères, il était trop tard. Les démonstrations prenaient de l’ampleur ; en juin 2013 des millions d’Egyptiens descendirent dans la rue pour réclamer sa démission et la tenue de nouvelles élections. Il ne voulut rien entendre. Le pays était au bord de la catastrophe économique et politique. Al Sissi lui posa un ultimatum, lui donnant 48 heures pour accepter la volonté du peuple. Mohammed Morsi ne voulut pas y croire et refusa. Le 3 Juillet l’armée prit le pouvoir et l’arrêta avec les autres chefs de la Confrérie. La suite appartient à l’Histoire.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

"Le pays était au bord de la catastrophe économique."
Et maintenant il a fait un grand bond en avant, sans compter la fin de la dictature.