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mardi 4 juin 2019

Quand un prédicateur radical saoudien fait son mea culpa en direct par Zvi MAZEL



QUAND UN PRÉDICATEUR RADICAL SAOUDIEN FAIT SON MEA CULPA EN DIRECT

Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d’Israël
Chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs.


Le 8 mai dernier Cheikh Aid al-Qarni, l’un des leaders du mouvement extrémiste «Réveil islamique» (Al Sahwa al Islamiyya) est venu s’excuser devant les caméras d’une chaine du Golfe pour les excès commis par les membres du mouvement en Arabie saoudite dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Ils avaient, dit-il, fait de lourdes erreurs en cherchant à imposer leur idéologie religieuse extrémiste et forcer le gouvernement à reconnaître la suprématie des Sages de l’islam. 



Pour tenter de les apaiser, le gouvernement avait en effet pris des mesures pour assurer la plus stricte observation des prescriptions religieuses, ce qui avait porté atteinte à la délicate trame de la société. D’où ces excuses tardives : «Nous nous sommes trompés dans notre interprétation du Coran et de la Sunna ; nous avons dénaturé la tolérance de l’islam et les fidèles en ont souffert. L’islam est une religion de paix, de confiance et de compassion».  Puis le prédicateur a ajouté : «J’étais alors trop jeune pour comprendre, mais la vie m’a appris la vérité et je crois aujourd’hui à   un islam plus modéré et ouvert vers le monde qui est celui du prince héritier Mohammed Ben Salman».
Faut-il voir là l’ébauche d’une remise en question dans le monde arabe ? L’apparition du «Réveil islamique» avait été le résultat de deux événements bien différents. En 1979, Khomeini a pris le pouvoir en Iran et instauré un pouvoir islamique rigide dirigé par des leaders religieux déterminés à imposer l’islam chiite au monde arabe. Cet islam est minoritaire mais l’avènement d’un régime religieux, même chiite, avait enflammé l’imagination de millions de Sunnites, en conduisant certains à se convertir au chiisme.

Le second événement intervint trois mois plus tard. Des militants sunnites fanatisés ont attaqué la grande mosquée de la Mecque et pris en otages des milliers de fidèles. Leur principale revendication était la chute de la famille royale accusée d’avoir ouvert la porte à la culture occidentale et porté atteinte à la sainteté de l’islam. Le roi Khaled faisait preuve d’un certain libéralisme : cinémas et salles de concert accueillaient hommes et femmes et on pouvait voir à la télévision des femmes en tenue moderne. Il fallut près de trois semaines pour venir à bout des rebelles ; le roi avait dû faire appel aux techniciens français qui avaient participé à la rénovation de l’édifice pour en obtenir les plans détaillés. Les combats avaient fait plus d’un millier de morts.  Pour calmer le jeu le roi décida de pacifier les éléments conservateurs. Cinémas et salles de concert furent fermés. Les femmes se virent interdire de conduire et l’on ne vit plus de femmes en tenue occidentale à la télévision. La police des mœurs vit ses attributions renforcées.
C’est à ce moment que des religieux saoudiens, dont Al Qarni, alors proche de la mouvance des Frères musulmans ont formé le «Réveil islamique» reposant sur les deux écoles les plus extrémistes de l’islam : le Wahabisme saoudien et la Confrérie. L’un prônant la plus stricte observance des prescriptions religieuses et l’autre, originaire d’Egypte, introduisant la notion de «Takfir» - considérer une société arabe comme infidèle et devant être punie à ce titre par le djihad ou la violence pour la ramener dans le droit chemin et l’unifier dans le califat. C’était réintroduire l’islam politique très affaibli par la chute de l’empire ottoman et l’abolition du califat par Mustapha Kamel en 1924. Le «Réveil» demandait un plus grand rôle pour les religieux dans l’administration du pays et une application encore plus stricte des prescriptions de l’islam pour faire rempart à l’influence grandissante de l’Occident. Il s’opposait également à la présence de troupes américaines dans la péninsule arabe.
Dans son intervention télévisée le prédicateur saoudien ne se contenta pas de présenter ses excuses. Il se livra à un réquisitoire en règle du Qatar, de la Turquie d’Erdogan et des Frères Musulmans, les accusant de cibler l’Arabie saoudite. Il prétendit que le précédent dirigeant du Qatar, l’émir Hamed ben Khalifa al Thani, s’était joint à la chaine Al Jazeera pour tenter de le persuader d’attaquer son pays. Comprenant «l’étendue de leur machination», il coupa tous ses liens avec eux et rentra en Arabie saoudite pour demander pardon à son peuple et renier les louanges dont il avait comblé Erdogan par le passé. Le fait est qu’Al Qarni se produisait souvent sur Al Jazeera, développant des thèmes extrémistes empruntés aux Frères musulmans et ce faisant assistant le Qatar dans son conflit avec l’Arabie saoudite. En conclusion, le prédicateur repenti affirma son soutien à un islam plus modéré promu par le prince héritier pour avancer sa vision pour le royaume. D’ailleurs avant même son intervention il s’était prononcé en faveur du droit des femmes à conduire, ajoutant que les autorités religieuses du pays avaient sanctionné cette mesure.
Turki al Hamad

La réaction des médias et des réseaux sociaux ne se fit pas attendre. Le Qatar mobilisa personnalités religieuses et des médias pour sa défense. Al Qarni aurait choisi cette voie pour éviter d’être arrêté avec ses anciens compagnons du «Réveil» et serait sur le point de devenir l’un des sycophantes du prince. D’autres accusèrent le prédicateur d’avoir choisi le mois sacré du Ramadan pour montrer son visage véritable. Dans son pays, l’accueil fut plus mitigé. Pour le Dr. Turki el Hamad,  l’un des penseurs islamiques les plus réputés, cette intervention avait lancé le débat sur l’extrémisme islamique, auquel les principales institutions de l’islam n’avaient toujours pas trouvé de réponse.
Pour Nasser al Qasabi, acteur saoudien de renom, les compagnons d’Al Qarni devraient suivre son exemple et lui-même devrait écrire un livre pour révéler ce qu’avait été le mouvement et ses méthodes, faute de quoi son intervention n’aurait été qu’une manœuvre médiatique. Enfin pour le ministre des Affaires étrangères des Emirats, Anouar bin Mohammed Gargash, les révélations du prédicateur au sujet de l’émir démontraient ce que tout le monde soupçonnait : les menées subversives du Qatar contre l’Arabie saoudite.
Anouar bin Mohammed Gargash

Bien que le «Réveil islamique» ait cessé d’exister en 1995, ses membres se sont tournés vers le Qatar et les chaines de télévision proches des Frères musulmans pour continuer à diffuser leur message de haine envers le régime saoudien. Ils ont grandement contribué à la radicalisation d’une partie de la jeunesse saoudienne, certains jeunes partant faire le djihad en Afghanistan comme Ben Laden et formant la base des Taliban, d’Al Qaeda et d’autres organisations terroristes jihadistes. Ce n’est qu’après le 11 septembre 2001 que le monde a pris conscience de leur message mortifère. 16 des 19 terroristes qui ont abattu les deux tours à New York étaient des saoudiens.  Le royaume se décida enfin à chasser les Frères musulmans et promulgua des lois pour combattre le terrorisme, la dernière en date en 2017. Malheureusement ces lois sont surtout utilisées pour réprimer une opposition légitime.
Le roi Abdallah, qui régna de 2005 à 2015 lança un début de réforme, réduisant les prérogatives de la police des mœurs et nommant au ministère de l’éducation des hommes plus jeunes et plus enclins au libéralisme qui procédèrent à une refonte des manuels scolaires. Les jeunes filles obtinrent le droit de suivre des cours de sport et de participer à des manifestations sportives internationales à condition d’avoir la tête couverte. La mixité fut autorisée dans les cours de la nouvelle université scientifique établie à Djeddah par le roi. Les femmes obtinrent le droit de voter et d’être éligibles aux conseils municipaux. Une à une les restrictions imposées après 1980 furent levées.
MBS

Devenu prince héritier, Mohammed Ben Salman continua sur cette lancée. Cinémas et salles de concert réouvrirent et les femmes y furent admises comme les hommes et furent même autorisées à assister à des manifestations sportives dans des stades. Elles eurent à nouveau le droit de conduire. MBS, comme il est connu familièrement, multiplie les déclarations aux médias occidentaux pour insister sur l’importance d’un islam plus modéré. Son grand projet, «Vision 2030» appelle à la modernisation accélérée du royaume et un plus grand respect des droits de l’homme, libération de la femme comprise. Dans la cité futuriste Néom en construction, un système de lois à part devrait être appliqué et rendre un mode de vie occidental possible.
Il ne faudrait pourtant pas croire que le prince est mu par des considérations idéologiques. Le Wahabisme reste la pierre angulaire du royaume et lui-même n’abandonne pas son autoritarisme comme on l’a vu dans l’affaire Khashoggi. Il a simplement compris que l’Arabie saoudite ne peut compter à l’infini sur le pétrole et qu’il lui faut trouver d’autres ressources pour assurer la survie de la dynastie. Il a besoin d’investissements étrangers pour développer industrie et high-tech ; et pour ce faire il faut présenter au monde l’image d’un pays se modernisant et respectant les droits de l’homme. Ce qui est nécessaire aussi pour convaincre les Saoudiens d’accepter une nouvelle réalité dans laquelle le régime ne subviendra plus à tous leurs besoins et il leur faudra travailler.

On n’en est pas encore là. Les réformes sont encore timides. Des femmes qui s’étaient battues pour le droit de conduire ont été torturées et jetées en prison ; certaines y sont toujours.  C’est le régime et plus exactement le prince qui calibre les avances. D’ailleurs une nouvelle loi frappe de lourdes amendes quiconque dont la conduite «offense les valeurs, les principes et l’identité de la société saoudienne».
Quel est alors le poids de ce mea culpa télévisé du prédicateur ?  D’autres vont-ils suivre son exemple ? Ne s’agissait-il au fond que d’une manœuvre politique personnelle pour s’attirer les faveurs du prince et qui sera à ce titre vite oubliée ? Surtout, l’islam peut-il rencontrer le modernisme à mi-chemin ?

2 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Si le prince héritier lui fait des misères, à votre prédicateur, qu'il vienne à Paris ! Repentant ou pas, il pourra appeler à la prière de haut des chaires de nos basiliques et de nos cathédrales :

https://www.fdesouche.com/1214297-pierre-sautarel-9

bliahphilippe a dit…

A Mme Arnaud : La France ayant opté pour devenir la fille ainée de l'Islam en Europe, votre appel du haut des basiliques prend tout son sens.