LE BEST-OF DES ARTICLES LES PLUS LUS DU SITE, cliquer sur l'image pour lire l'article


 

dimanche 19 mai 2019

La surprise turque par Dov ZERAH



LA SURPRISE TURQUE

Le point économique de  Dov ZERAH



Victoire à Ankara

Au grand étonnement de beaucoup, le parti islamo-conservateur, proche des Frères musulmans, du Président Recep Tayyip Erdogan, a perdu fin mars les élections municipales, et plusieurs grandes villes dont les deux capitales, la capitale politique Ankara, et la capitale économique et culturelle Istanbul.



Ekrem Imamoglu a été élu à Istanbul.

La situation d’Istanbul est symbolique. Point de départ de la carrière d’Erdogan avec son accession à la mairie en 1994, la ville est encore marquée par les manifestations de la place Taksim dont l’objectif était de protéger le parc Gesi et d’empêcher la construction d’une mosquée. Abritant le monument de la République, cette place et la ville sont devenus l’enjeu de la lutte de l’opposition contre le totalitarisme d’Erdogan.
Même si le résultat d’Istanbul a été contesté et qu’il y aura un nouveau vote, rien ne présageait un tel résultat. En effet, depuis plus de 16 ans, le parti de la justice et du développement, l’AKP et Erdogan n’ont cessé de renforcer leur pouvoir, notamment après «le coup d’État» :
- Avec la remise en cause du kémalismeet de la sécularisation de la société. Cela s’est traduit par des atteintes à la démocratie, aux droits de l’homme, à la liberté de la presse, des intrusions régulières de la religion dans le champ politique, la mise en place progressive d’un État islamique de la tendance des frères musulmans.
La tentative de «coup d’État» du 15 juillet 2016, réel ou supposé, a entraîné plusieurs centaines de morts, des milliers de blessés, et une véritable «chasse aux sorcière» ; elle a concerné tout l’appareil d’État, les fonctionnaires, les enseignants, les universitaires, les gouverneurs, les militaires, les policiers, les gendarmes, les magistrats, les juges, les conseillers d’État, les membres de la Cour constitutionnelle…sont arrêtés, placés en détention, gardés à vue, licenciés. 60.000 personnes ont été concernées.
Cela a constitué un bon prétexte pour mettre en place des fidèles, modifier l’ordre constitutionnel et s’arroger les pleins pouvoirs avec la mise en place d’une hyper présidence.

Palais présidentiel

Le culte de la personnalité dont la manifestation la plus caractéristique est la construction du palais présidentiel pour près de 500 millions€, sur 200.000 m² en pleine forêt classée site naturel, 1.000 chambres ultra luxueuses…Cela dénote la volonté d’exhumer la gloire passée du «Grand Turc».
    Erdogan veut bâtir «une nouvelle Turquie», et faire de son pays «une puissance globale, une force maîtresse capable d’agir militairement pour assurer sa sécurité». L’activisme turc se manifeste tous azimuts : en Syrie, à Gaza, à Jérusalem, sur l’île de Chypre, en Afrique sub-saharienne.
   Ce grand pays de 779.452 km² commençait à côtoyer à nouveau sa prestigieuse histoire, pour la plus grande fierté de ses 82 millions d’habitants, quand la fragilité de l’édifice est apparue avec la dégringolade de la livre turque le 10 août 2018. Une dépréciation de plus de 30% a mis en exergue les faiblesses structurelles économiques turques.

    Après plusieurs années de forte croissance économique, 6,1% en 2015, 3,2% en 2016, pourtant marquée par le «coup d’État», les purges massives, les attentats et la baisse de la fréquentation touristique, et 7,4% en 2017, elle est en repli. Elle se situe depuis 2018 à 2,5%.
       Pourtant, l’activité économique a été stimulée par de faibles taux d’intérêt, et plus généralement par des conditions favorables de crédit, notamment grâce à la garantie publique donnée aux banques turques pour les inciter à prêter. Dopée par de très nombreuses interventions de l’État et par d’importantes dépenses publiques, la croissance est totalement déséquilibrée par :
-  Un déficit des comptes courants, à près de 6% du PIB. Cela met le pays est dans une totale dépendance des financements extérieurs, alors que les investisseurs étrangers hésitent de plus en plus à s’y installer, et qu’il faut rembourser une dette extérieure de plus en plus importante.
    - Un déficit budgétaire récurrent, en dégradation depuis 2017 à cause de la relance des investissements publics.
   - Une inflation à deux chiffres depuis 2017 alors qu’elle était contenue au-dessous de 8% en 2015 et 2016. En frôlant les 20%, l’inflation détériore la compétitivité de l’économie turque, ce qui accentue le déséquilibre de la balance commerciale, et fragilise la livre turque.
   - Un chômage en hausse à près de 15%. Cela a entraîné une paupérisation de la société qui explique le vote des dernières élections municipales. Elles apportent la démonstration que les résultats électoraux sont corrélés avec la situation économique.
      Les autorités sont marquées par la tentation de trouver un bouc émissaire ; cela n’accroît pas leur crédibilité, surtout auprès des investisseurs étrangers. Elles doivent réagir pour retrouver des degrés de liberté. Cela passe par une politique d’ajustement pour réduire les importations, et diminuer la dépendance vis-à-vis de l’étranger. Le Qatar ne sera peut-être pas toujours là en solution avec 15 milliards$ d’investissements !

Aucun commentaire: