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samedi 6 avril 2019

Le chaudron algérien par Dov ZERAH



LE CHAUDRON ALGÉRIEN

Le point de  Dov ZERAH





Le 12 février dernier, j’appelais votre attention sur la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat, après 20 ans au sommet de l’État. Je posais la question : «Est-ce pour autant bien raisonnable ?» Non, il n’était pas raisonnable d’envisager entamer à près de 82 ans un nouveau mandat de cinq ans, alors qu’il est replié sur son fauteuil roulant, et qu’il n’est plus en mesure de recevoir les hôtes étrangers. Mais, les différents clans qui accaparent depuis 1962 le pouvoir algérien, les généraux, la sécurité militaire, la famille, n’avaient pu s’entendre ni sur un successeur, ni sur une prolongation temporaire du mandat présidentiel. La tentative de candidature a été la goutte d’eau qui a fait descendre le peuple dans la rue.



Il y a sept semaines, je vous disais : «Le printemps arabe n’a pas eu d’impact sur le pays, peut-être à cause du traumatisme des années de guerres, et des centaines de milliers de morts qui ont concerné toutes les familles. Si cette situation politique n’a pas non plus d’effet, c’est peut-être le signe d’un désenchantement de la société algérienne à l’égard de la politique. Les Algériens ne semblent plus croire à une évolution du régime, à moins que ce ne soit le calme avant la tempête».
Le peuple algérien a fini par réagir, en prenant soin de ne pas tomber dans la violence pour éviter toute répression policière ou militaire. Jour après jour, en Algérie comme à l’extérieur, les manifestions se sont succédé, ont réuni de plus en plus de personnes au point de contraindre le pouvoir à tenter de calmer la colère populaire en retirant la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, puis en promettant un grand débat national, des perspectives de modifications…
Général Gaïd Salah

Rien n’a permis d’arrêter le mouvement. La fuite en avant du pouvoir a entraîné de nombreuses personnes à s’en désolidariser. La dernière manifestation de ce mouvement a été la déclaration du chef d’État-major, le général Ahmed Gaïd Salah, demandant que le Conseil constitutionnel applique l’article 102 de la Constitution, et déclare le Président inapte à gouverner le pays.
Cette prise de position n’est rien d’autre qu’un coup d’État ; le général n’a pas une telle compétence qui appartient au seul Conseil constitutionnel. Le Conseil est censé être indépendant ; aucune personne extérieure ne peut lui donner d’ordre ou même de suggestion, à plus forte raison du chef d’État-major des Armées.
Tayeb Belaiz

Il convient de se souvenir qu’il y a peu de temps, un conseiller du Président, Tayeb Belaiz a été nommé à la tête du Conseil constitutionnel. Chargée de vérifier le processus électoral, valider des candidatures, proclamer les résultats, l’institution a également la capacité d’engager le processus d’empêchement du chef de l’État pour «cause grave et durable». Cette nomination permettait au clan familial d’engager le processus une fois le choix du successeur réalisé.
Aussi, cette déclaration du chef d’État-major permet de rappeler qu’elle tient le pouvoir alors qu’au cours de ses quatre mandats, Abdelaziz Bouteflika a cherché à la marginaliser au profit de sa propre famille. Cette déclaration est ainsi le signe de la rivalité qui règne entre les différents groupes constitutifs du pouvoir en Algérie. Ce signe est d’autant plus inquiétant que le peuple n’a pas été dupe, et que le Conseil constitutionnel ne s’est pas encore manifesté.
La boîte de Pandore est ouverte, et personne ne peut dire ce qui peut bien arriver. L’Algérie est en train de faire son printemps. Elle pourrait, comme la Tunisie, mettre longtemps avant de trouver un nouvel équilibre. Une différence importante entre l’Algérie et la Tunisie tient au rôle de l’armée ; fondamental dans le premier, accessoire dans le second. Mais la répression peut-elle faire office de réponse à la demande de la rue ?
L’Algérie est en train de devenir un chaudron, avec une situation insaisissable car il est difficile d’entrevoir une issue politique et que la dégradation économique ne permettra pas de résorber un taux de chômage de plus de 11 %, et de plus de 30 % pour les moins de 24 ans. 
Une situation insaisissable et explosive. De la même façon que la Tunisie est en train de devenir le refuge de djihadistes retournant de Syrie, certains pourraient s’abriter chez le voisin de l’Ouest. Tout peut alors arriver, avec peut-être une forte vague d’émigration, notamment des 1.800.000 binationaux.

Et maintenant, on nous annonce la démission du Président d’ici la fin du mois d’avril, sans préciser si c’est le résultat d’une démarche volontaire ou de la procédure constitutionnelle. Dans le même temps, la vie continue comme si la rue n’existait pas ; le gouvernement est remanié avec des entrants et des sortants, la perspective de décisions importantes…Acculé, le pouvoir prend le risque de s’accrocher, et encore une fois de préserver ses intérêts…
Le temps suspend son vol au-dessus d’Alger.

1 commentaire:

Marianne ARNAUD a dit…

Ce que vous, et monsieur Benillouche, écrivez sur l'Algérie ces derniers jours, est sans doute bel et bon, mais néanmoins cela ne peut me faire oublier cet Arabe à l'allure fière et altière, assis en face de moi, il y a quelques années, dans le métro de Lyon. Il était enveloppé dans un grand burnous blanc et me faisait irrésistiblement penser à une gravure de mon livre d'Histoire, du temps où j'étais à l'école. Je lui dis : "Monsieur, quand je vous regarde, je vois Abdelkader !" Un peu surpris que je connaisse le grand émir, il me remercia chaleureusement.
Comment ne pas voir aussi, que depuis le mois de février, vendredi après vendredi, dans toutes les villes d'Algérie, c'est le peuple algérien dans son ensemble, qui célèbre derrière le même drapeau, le retour du sentiment national algérien, sur la scène politique mondiale ?

Cordialement.