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lundi 22 avril 2019

Fissures dans le front sunnite contre l'Iran par Zvi MAZEL



FISSURES DANS LE FRONT SUNNITE CONTRE L’IRAN ?

Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte


Otan arabe
Il se murmure dans les cercles arabes que l’Egypte se retire de «l’OTAN arabe» l’organisation de défense du Moyen-Orient qui, avec l’appui américain, devait être la réponse sunnite à la menace iranienne. L’Egypte officielle ne réagit pas mais, selon des «sources anonymes», les Etats Unis et l’Arabie saoudite ont été informés de cette décision avant la réunion tenue à leur l’initiative dans la capitale saoudienne le 9 avril, au cours de laquelle tous les pays ayant vocation à faire partie de cette alliance – y compris le Qatar - devaient en discuter les modalités. 



L’Egypte en était absente. Son président s’est rendu à Washington deux jours plus tard à l’invitation de Donald Trump et, selon le communiqué de la Maison Blanche, il a bien été question de coopération stratégique, mais sans évoquer de questions spécifiques. On ignore donc si le Caire a vraiment abandonné le plan ; ce que l’on sait c’est que le président Sissi a des préoccupations autrement plus urgentes.
Sur le papier il s’agissait de réunir les six pays du Golfe – Arabie saoudite, Emirats, Bahreïn, Koweït, Oman et Qatar – ainsi que l’Egypte et la Jordanie pour créer une force unifiée face à l’Iran. Un projet qui avait été soumis au président Obama, lequel préféra négocier un accord nucléaire avec Téhéran sans prendre en considération les intérêts vitaux de l’Arabie saoudite – et d’Israël. Cet accord ne mentionnait ni les activités subversives de l’Iran dans la région ni les efforts déployés par le régime pour développer des missiles susceptibles d’atteindre non seulement les pays du Moyen Orient mais encore l’Europe. Il n’exigeait même pas l’abandon du programme nucléaire iranien, se contentant d’une «suspension» de dix ans.
Armée arabe unifiée

Le projet d’alliance a été présenté à nouveau au président Trump, sans doute juste avant ou immédiatement après le sommet arabo-islamique du 21 Mai 2018 dont il avait pris l’initiative. Dans un discours prononcé à Riadh, il a appelé les pays de l’islam à combattre l’extrémisme, les organisations terroristes islamiques et la politique subversive de l’Iran.  Il les a assurés du soutien américain et a signé avec le pays hôte des contrats portant sur plus de 350 milliards de dollars, dont 110 pour la vente d’armes destinées à renforcer les défenses de ce pays. Une armée arabe unifiée devait voir le jour pour encourager les pays arabes à assumer leur propre défense – dégageant les Etats-Unis de la nécessité d’envoyer des troupes au Moyen Orient.
Au cours des deux dernières années, Washington s’était employé discrètement à étoffer le plan : non plus uniquement une alliance défensive contre l’Iran dirigée par les Américains, mais aussi un pacte stratégique promettant coopération politique et économique pour tous les membres. Un mémorandum «top secret» de la Maison Blanche ayant fuité par l’Agence Reuters l’an dernier mentionnait qu’une alliance de ce type permettrait de contrecarrer l’influence grandissante de la Russie et de la Chine dans la région.
Las, de profondes différences d’opinion entre les pays sunnites ont eu raison de ce qui était pourtant pour eux un objectif vital. Le 6 juin 2017, quelques jours après ce sommet, l’Arabie Saoudite, les Emirats, Bahreïn et l’Egypte rompaient leurs relations diplomatiques avec le Qatar, lui imposant un boycott total. Il lui était reproché ses relations avec l’Iran et son soutien politique et financier aux Frères musulmans et à des organisations terroristes islamiques. Toutes choses connues de longue date et qui avaient envenimé les relations entre le petit royaume et les pays du Golfe mais aussi avec l’Egypte qui avait déclaré la Confrérie organisation terroriste.
Sultan Qabous

Lors d’un sommet en 2014, Doha avait bien promis de changer de cap mais n’avait rien fait. Il faut dire que le Qatar a des liens de coopération étroits en matière de défense et d’économie avec l’Iran, une partie de ses énormes champs pétrolifères se trouvant sous les eaux territoriales de ce pays. Autre problème, Oman, dont le sultan, Qabous, est en bons termes avec l’Iran et facilite les contacts entre Téhéran et les pays du Golfe en période de crise. Il est peu vraisemblable qu’il accepte de se joindre à une alliance stratégique contre le régime des Ayatollahs.
Le fait que si peu de nouvelles aient filtrées au cours des deux dernières années montre bien les difficultés rencontrées par la Maison Blanche pour promouvoir le plan. Le sommet qu’elle comptait réunir en en janvier dernier avec tous les participants a été repoussé sine die.
SU-35

Il y a de surcroît un regain de tension entre les Etats-Unis et l’Egypte qui vient d’annoncer son intention d’acquérir des avions de chasse russes de type SU-35. Quelques jours avant la visite du président Sissi à Washington le Secrétaire d’Etat Pompeo a déclaré en réponse à une question lors d’une session de sous-comité des acquisitions du Sénat pour les Affaires étrangères : «Nous avons fait comprendre clairement à l’Egypte que si elle achète ces avions elle s’exposera à des sanctions conformément à la loi de notre pays».
Selon des «sources anonymes» citées par les médias après la réunion du 9 avril, l’Egypte aurait décidé d’abandonner le projet parce qu’elle a de sérieux doutes concernant une initiative qui n’a toujours pas réussi à produire une proposition concrète et qui risque d’intensifier les tensions avec l’Iran.  Le Caire craindrait aussi que le Président Trump ne soit pas réélu et que son successeur rejette le projet. Deux arguments plus que douteux. La vérité est que le président égyptien a des préoccupations plus pressantes. Alors qu’il déploie des efforts exceptionnels pour développer l’économie tout en combattant l’Etat islamique dans la Péninsule du Sinaï, il doit aussi préserver la stabilité de son pays - et consolider sa propre position par les amendements à la constitution soumis au vote populaire en ce moment.

Pour lui l’Iran ne représente pas un danger immédiat. Trop éloigné géographiquement, ce pays prend soin de ne pas attaquer l’Egypte comme il attaque les monarchies du Golfe. Le Caire n’a aucune raison de le provoquer même s’il sait que l’Iran pourrait le menacer dans un avenir plus ou moins lointain. D’ailleurs, tant que le Qatar ne coupe pas ses liens avec les Frères musulmans et que son conflit avec l’Arabie saoudite n’est pas résolu, on ne voit pas comment le Caire pourrait coordonner ses activités avec l’Emir. Il ne faut pas oublier que l’Egypte n’a pris une part active ni à la coalition alliée sous l’égide américaine contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie, ni à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite pour combattre la révolte des Houthis au Yémen. Le président égyptien s’inquiète bien davantage de ce qui se passe chez trois de ses voisins – la Libye, le Soudan et l’Éthiopie.
Haftar reçu par Sissi

En Libye la guerre civile qui n’en finit pas facilite la contrebande d’armes et de missiles qui transitent par leur longue frontière commune pour atteindre l’insurrection islamique au Sinaï. Pour tenter de contrôler cette frontière Abdel Fattah el Sissi coopère avec l’homme fort de la Libye orientale, le Général Haftar, qui commande «l’armée nationale libyenne». Ce qui ne l’empêche pas de lui avoir probablement fait savoir lors de leur récente rencontre qu’il n’était pas en faveur de son offensive contre Tripoli. Au Soudan l’onde de choc populaire qui a renversé Omar el Bachir risque de gagner d’autres pays de la région. En Éthiopie, «Renaissance» le gigantesque barrage en construction sur un affluent du Nil Bleu pourrait dramatiquement réduire les quantités d’eau qui arrivent en Egypte ; or malgré de longues et difficiles négociations aucun compromis n’est en vue.
Les effets de la longue brouille avec le président Obama, qui avait suspendu une partie de l’assistance militaire de son pays à l’Egypte et mis fin aux exercices militaires conjoints, ne sont pas encore totalement dissipés.  On se souvient que, pour protester contre la destitution de président Morsi, l’homme des Frères musulmans, Obama n’avait pas voulu maintenir les relations stratégiques entre les deux pays, poussant le président égyptien à se tourner vers la Russie. Poutine n’a été que trop heureux de cette occasion de reprendre pied en Egypte et a accepté de lui livrer armes, hélicoptères et avions de chasse puis d’organiser des manœuvres militaires conjointes. 
Le centre de recherche nucléaire d'Inshas, à 60 km au nord du Caire

Aujourd’hui, la Russie finance la construction de quatre centrales nucléaires à l’ouest d’Alexandrie et participe à la réalisation d’un vaste programme industriel près du canal de Suez. L’Egypte a également laissé des forces spéciales russes traverser son territoire pour se rendre à la frontière libyenne et fournir renseignements et conseils au Général Haftar. Bref, le président égyptien doit manœuvrer savamment entre Trump et Poutine pour promouvoir son propre agenda. Pas toujours facile.
Reste que pour l’Egypte, la coopération avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, ses alliés naturels qui lui apportent une assistance économique bien nécessaire et l’aident à combattre les Frères Musulmans, est d’une importance primordiale. De l’Amérique, où se trouve une importante communauté égyptienne, le Caire tient à continuer à recevoir une assistance militaire et civile ainsi que les investissements technologiques que la Russie est incapable de lui procurer.
En conclusion, bien que tous les pays qui en sont membres se sentent menacés par l’Iran, il est hautement improbable que la coalition sunnite se transforme en alliance militaire sur la base d’accords précis et signés. Aux Etats Unis de trouver une solution permettant à toutes les parties de tomber d’accord sur un type de coopération moins contraignant.

3 commentaires:

Michael BOUTBOUL a dit…

Monsieur l’ambassadeur, merci pour vos articles détaillés et inédits qui nous donnent une excellente information. Merci pour le site d’une rare qualité.

David a dit…

La politique d'Obama dans la région s'est révélée désastreuse. Bien malheureusement car l'Égypte est un élément essentiel dans ce jeu d'échec.

David ALLOUCHE a dit…

belle analyse trės juste et à des annėes lumiėre de ce qu'on peut lire dans nos journaux communautaires. Bravo.