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samedi 20 avril 2019

Ayelet Shaked, l'icône au rêve brisé



AYELET SHAKED, L'ICÔNE AU RÊVE BRISÉ

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps



Ayelet Shaked rêvait d’être la nouvelle Golda Meir mais son élan a été brisé aux élections du 9 avril 2019. La stratégie de conquête de l’opinion était fondée sur des élections anticipées à l’heure où beaucoup de dirigeants pensaient que Benjamin Netanyahou avait fait son temps. Avec les affaires judiciaires et face aux appétits politiques, elle avait songé à une nouvelle gouvernance où sa place, selon elle, était indispensable. Elle avait choisi, avec Naftali Bennet, ce moment pour engager le combat et convaincre en espérant être choisie parce que, depuis Golda Meir, aucune femme n’avait atteint le poste de premier ministre.


Déception le soir des résultats

Elle était tellement convaincue d’y arriver qu’elle avait eu la prétention de coiffer au poteau le leader de son parti. Naftali Bennett avait été piégé par Benjamin Netanyahou qui l'avait placé au ministère de l’Éducation pour mieux le neutraliser. Elle a fait une campagne très personnalisée, axée sur sa personne, avec ses extravagances indignes d’une ministre de la justice, en particulier son déguisement en femme arabe, son radio-crochet et sa pose suggestive. On ne raille pas la communauté arabe quand on détient un ministère aussi important. D'autre part, elle s’est comportée sans scrupule vis-à-vis de Bennett, qu’elle a marginalisé, fière du sondage Walla qui l’avait placée en seconde position des femmes, juste après Tsipi Livni.

            L’ambition de Shaked est immense et pour preuve, elle a milité au sein d’un parti religieux, certes sioniste, en tant que laïque, et ensuite au sein des milieux d’extrême-droite alors qu'elle ne partageait pas cette idéologie. Le 6 mars 2017, à l’occasion d’une manifestation pour la Journée internationale de la femme, elle avait ouvertement révélé son intérêt pour le poste de premier ministre.
            Dans un article dans le journal Hashiloah, «Pathways to Governability», elle avait exposé son credo personnel, à savoir sa vision cohérente du monde conservateur traduisant sa façon de renforcer le caractère juif d'Israël. Il s’agissait d’un document presque académique dont le message paraissait compliqué pour des politiciens de base peu évolués, et en particulier les anachroniques de son parti. En qualifiant ce document de «manifeste thatchérien», elle avait déclenché une tempête politique car elle écornait l'idée sioniste historique d'Israël concernant la notion d’État juif et démocratique. Elle avait créé le débat car elle avait réussi à aborder toutes les questions civiles, judiciaires et politiques.

            Shaked est de la nouvelle race des politiques qui savent exploiter la force des réseaux sociaux. Elle y est en permanence présente. Elle voudrait, sans aucun complexe et en l'absence d'une Constitution formelle, que son document serve de boussole morale, éthique et civile pour le pays. Mais pour elle, les notions «d’État juif et d'État démocratique» sont à égalité dans la hiérarchie des valeurs. Elle a évolué au contact des sionistes religieux puisqu’elle a adopté leur concept qu’Israël sera un État véritablement démocratique si c’est un État juif : «Je crois que nous serons un État plus démocratique, plus nous serons un État juif, et nous serons un État plus juif, plus nous devenons démocratiques».
            Shaked a mal anticipé le moment venu pour elle. Elle s’est présentée comme la pionnière d'une nouvelle vision de la droite qui défie pour certains la démocratie israélienne. En cela elle s’est distinguée de Tsipi Livni qui estime impossible de préserver à la fois le caractère juif et démocratique d'Israël sans avoir d'abord obtenu une solution diplomatique au conflit : «C'est pourquoi nous devons abandonner une partie de la terre et des moyens avec les Palestiniens. Si nous ne le faisons pas, ils voteront aux élections à la Knesset et deviendront la majorité».

Complices à la Knesset

Elle avait l'opportunité de collaborer avec elle, en profitant de sa scission avec les travaillistes. Elle avait beaucoup à apprendre à ses côtés car leurs idées étaient convergentes, sans s’appuyer sur les arrangements politiques. Par ailleurs elle avait négligé la piste d’Orly Levy-Abecassis, transfuge d’Israël Beitenou, pour créer un clan de femmes politiques du centre-droit contrant les partis qui les ont ignorées. A la différence de Tsipi Livni, qualifiée de femme politique la plus éminente, Shaked est classée parmi les femmes les plus intrigantes. Elle ne rejette pas la comparaison avec celle qui avait dirigé Kadima d’une main de fer. 
Mais contrairement à Golda Meir et Tsipi Livni positionnées au centre-gauche, Shaked a eu le tort de se situer ouvertement dans le camp d’extrême droite. Elle s'est donc pénalisée en réduisant son espace politique aux membres d’un électorat pur et dur auquel elle a rajouté la maigre communauté francophone qui ne lui était d’aucun secours. Elle s’est marginalisée au sein d’un milieu d’hommes profondément religieux alors qu’elle n'a jamais renié ses convictions laïques et qu'elle n'a pas été agréée chez les orthodoxes qui ont carrément supprimé son portait de la photo officielle.

Femmes censurées

            Elle était à l’étroit chez Bayit Hayehudi et c’est pourquoi elle s’est lancée tardivement dans un nouveau parti, la Nouvelle droite, croyant ratisser large mais elle n’a pas percé car sa «clientèle» est limitée. Elle n’a pas compris qu’elle devait s’appuyer sur un parti fort, le seul qui pouvait lui servir de tremplin. Elle a assimilé sa défaite mais elle est du genre des dirigeants politiques qui ne lâchent pas prise. Ayant fait ses classes au Likoud, il est fort probable qu’elle y retournera une fois sa déception estompée, sachant que dans l’histoire du parti, aucune femme ne l’a dirigé. Elle était parvenue en tête de la liste Likoud aux élections primaires de 2015 en supplantant des candidats masculins de haut niveau, aux états de service militaires élogieux.
Par ailleurs, en intégrant un parti ultra religieux, elle s'est coupée de l'électorat féminin et des laïcs lassés du Likoud. Elle a même subi la vindicte des rabbins misogynes, à l’instar du rabbin Yigal Levinstein, qui n’a cessé d’insulter les femmes soldates.
            Shaked a montré qu’elle était déterminée puisqu’elle avait exigé et obtenu le ministère de la justice, généralement réservé aux méritants, sachant qu'il pouvait être un tremplin pour sa carrière. Issue de la bourgeoise laïque et des dirigeants du hightech, sa place n'était pas dans le milieu religieux. Par ailleurs, elle ne pouvait pas se contenter de militer dans un parti modeste, doté d’un strapontin au gouvernement pour servir d’appoint à une majorité de droite. Elle a compris que son échec n'était pas personnel et qu'il était dû à la manœuvre de Netanyahou durant la campagne électorale consistant à créer la panique en faisant croire que le Likoud, avec quatre sièges de retard, serait placé après Benny Gantz. Il a donc appelé au «vote utile» ce qui a pénalisé les partis d’extrême-droite et en particulier la Nouvelle Droite
            Elle réfléchira sur ses erreurs et sur le fait que les Israéliens sont très conservateurs et sans esprit révolutionnaire, surtout quand on s’attaque impunément aux symboles immuables du pays : la police, l’armée et la Cour Suprême. Un ministre d’Israël, qui veut devenir leader, doit toujours chercher le consensus et ne pas faire preuve d’intransigeance et de militantisme extrémiste. Elle aura le temps d’apprendre à adopter une politique plus lisse même si elle n’est pas encore entrée dans le moule de la politique politicienne. 
           Ayelet Shaked, «gamine» gâtée de la politique, dispose de temps et d’un grand avenir pour réussir, peut-être pour devenir la nouvelle Golda Meir de droite, mais toute seule, sans être chaperonnée par un homme qui a été pour elle plus un boulet qu’un soutien précieux.

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