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samedi 13 avril 2019

Adieu Françafrique, bonjour Russafrique par BAZAK


  
Russafrique
Au temps des Soviets, l’URSS était très présente en Afrique, puis la Perestroïka venue et son effondrement -faute de moyens- elle dut quitter ce continent. Wladimir Poutine, ancien du régime précédent, n’a pas renoncé à la reconquête des positions russes en Afrique. Comment s’y prend t il ? Alors que de nombreux pays de l’ouest s’appuient sur des milices privées, l’histoire en matière de milices et de mercenaires est différente. Notre attention s’arrête en particulier sur ce qui s’appelle le Groupe Wagner, considéré comme une milice privée également appelé «société de sécurité privée». En fait il s’agit d’un groupe de mercenaires qui progresse lentement mais surement dans ses implantations, notamment dans des pays comme la République Centrafricaine, le Soudan et la Libye.


Groupe Wagner

Ce groupe fondé en 2013 -dont la notoriété s’affirme ces dernières années- est dirigé par un ex-colonel des services de renseignement (le GRU) Dimitri Utkine. Les experts pensent qu’il est financé par Evgueny Prigozhin qui a la confiance totale de Poutine (lui-même ancien dirigeant du KGB) avec qui il est très lié depuis qu’il est au pouvoir. C’est l’homme à tout faire et aussi celui des «basses besognes» contrairement à d’autres oligarques évoluant dans les allées du pouvoir ; il ne fait pas partie des anciens criminels qu’on retrouve aujourd’hui dans des rôles troubles. Il était déjà présent en 2016 dans l’affaire très médiatisée de l’intervention d’une société internet russe dans l’élection présidentielle américaine. Il a été inculpé et sanctionné aux États-Unis.
Ce groupe, à la solde du Kremlin, opère en Centrafrique, en Syrie, en Ukraine, au Yémen, en Libye et au Soudan. Il a comme méthode, très largement vérifiée dans le conflit syrien, d’utiliser des proxies. C’est moins coûteux, politiquement beaucoup plus rentable. En effet, quand les actions sur le terrain s’avèrent positives, le régime en empoche les bénéfices. En cas d’insuccès, voire d’échecs, les inconvénients sont limités tant au plan international qu’intérieur. Un exemple d’échec est celui de la bataille de Deir ez-Zhor en Syrie. En fonction du contexte local, ce groupe intervient en liaison avec le gouvernement russe ou indépendamment.
Contrairement à ce qui se passe ailleurs, par exemple avec les sociétés de sécurité US bien connues, Blackwater ou DynCorp, la Russie n’obéit pas du tout aux mêmes règles. D’après le ministère russe des affaires étrangères les lois russes ne permettent ni la constitution, ni le financement, ni l’utilisation de sociétés de sécurité ou de mercenaires. De fait, ces lois ne sont pas respectées. En 2018 à la demande du ministère de la défense, le parlement a rejeté un projet de loi destiné à réglementer la formation de milices privées.
Prigozhin

On peut s’interroger sur le distinguo subtile fait entre une autre société de sécurité, le groupe RSB et le groupe Wagner, considérée comme para militaire constituée de mercenaires et financée par l’État russe. Seule la proximité et la réelle confiance entre Prigozhin et le pouvoir peuvent expliquer cette configuration connue du monde extérieur. A la mesure du resserrement de la relation entre Prigozhin et Poutine, ce groupe passe résolument d’une présence plutôt discrète à une présence visible. C’est sans doute aussi le signe d’une relative impuissance des pays de l’ouest à s’y opposer. C’est aussi une partie de l’explication du développement de ses activités dans divers théâtres d’opérations.
Quel est le business modèle qui lui permet de s’implanter ? Il offre ses services aux dirigeants en place moyennant une rémunération sous forme d’avantages commerciaux, matières premières, de préférence pétrole, autres avantages plus confidentiels. Il y a d’évidence d’autres éléments non divulgués.

En Centrafrique

Groupe Wagner en Centrafrique

C’est le cas le mieux connu, sans doute en raison de l’assassinat de trois journalistes russes en juillet 2018, alors qu’ils menaient une enquête sur le groupe Wagner. Bien qu’il n’y ait aucune preuve de l’implication du groupe dans cette affaire. L’ex-oligarque Khodorkovski affirme disposer de preuves démontrant l’implication du pouvoir russe. Cet incident très connu a contribué à braquer les projecteurs sur le groupe Wagner.
Pour autant, dès décembre 2017, la Russie a obtenu une exemption de l’ONU sur l’embargo en vigueur, lui permettant d’exporter en Centrafrique des armes légères en 2018. Ces livraisons ont été accompagnées de la mise à disposition de personnels militaires. Le groupe Wagner en faisait partie, avec la double mission de protéger le président, les institutions et les mines en activité ainsi que la formation des troupes du président Faustin-Archange Touadéra. 
Faustin-Archange Touadéra

En janvier 2019, le ministre de la défense a évoqué la possibilité d’établir une base russe. Après le moyen orient et la présence permanente Russe en Syrie, ce serait un succès de taille en Afrique. On comprend que ces développements se situent clairement dans le plan et la détermination de Poutine de redonner à la Russie une place majeure sur l’échiquier mondial et plus spécialement en Afrique où sa réputation notamment militaire, s’est établie en fonction de ses dernières interventions, dont la Syrie -tout cela à un coût relativement faible.

Soudan

Bien que la Centrafrique soit très souvent citée, il faut relever la présence active du groupe Wagner à la disposition du président Omar Bashir, qui n’a pas eu de qualificatifs assez forts pour se féliciter de la présence de «spécialistes russes» qui aident à la préparation et l’entrainement des troupes soudanaises depuis décembre 2017. Les forces russes étant également chargées de la protection de plusieurs sites miniers (or, uranium, diamants)
En janvier 2019, le ministère russe des affaires étrangères a confirmé la présence de groupes militaires privés au Soudan, mais qui ne seraient pas liés au gouvernement et dont le rôle est clairement d’assurer la protection de personnes et de biens, ainsi que l’entraînement des forces militaires du pays.

Libye

On suspecte le groupe Wagner d’y être présent depuis fin 2018. L’autre groupe, RBC est sur place depuis octobre 2018 au soutien de l’homme fort de Benghazi, le maréchal Haftar, avec la participation de quelques douzaines de forces spéciales et de deux bases opérationnelles à Tobrouk et Benghazi, selon des sources bien informées. On sait également que le ministre russe de la défense, Sergey Shoigu, s’est entretenu avec le maréchal Haftar et la participation active de Prigozhin en personne. Ce qui en dit long sur son rôle et ses liens avec le gouvernement russe.
Sergey Shoigu

On comprend donc tous les avantages que la Russie retire de ce mode opératoire. Le flou qui règne en Russie sur la constitution et les modalités de fonctionnement de sociétés de sécurité, de milices para militaires est mis à profit pour dédouaner le gouvernement en cas de problèmes sérieux. Ce système très souple et adaptable permet à la Russie d’être très efficace, ce qui serait sans doute très difficile en se limitant aux moyens conventionnels. On pratique alors ce qui s’appelle «un déni plausible»  exonérant les autorités officielles de toute responsabilité. Ces conditions lui permettent de développer une présence militaire indirecte et par là même d’étendre son influence dans nombre de ces pays dont certains des dirigeants sont en place depuis plusieurs décennies.
Ce qui était dans le passé chasse gardée, en particulier de la France, devient chasse ouverte où l’on retrouve Russie, Chine, Israël et d’autres selon les affinités. On sait combien ces dirigeants sont demandeurs d’assistance militaire pour conserver leur pouvoir. Ils y trouvent leur compte.
Les sanctions imposées par l’Ouest, suite à l’annexion de la Crimée et du conflit du Donbass, ont été un accélérateur dans la volonté russe de prendre pied dans ces différents pays. La création de ces milices est devenue un outil très efficace au service des ambitions russes sur la scène internationale. On comprend d’autant mieux l’exaspération du ministre français des affaires étrangères.
Lors d’un point sur la Centrafrique, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a évoqué «une situation très confuse». Il a surtout pointé du doigt la «présence anti-française de la Russie. Ce n'est pas vraiment l'armée mais des supplétifs qui agissent sous l'autorité d'un Monsieur qui s'appelle Prigozhin». Cette déclaration s'inscrit sur fond de rivalités franco-russes en République centrafricaine.
Cette controverse illustre parfaitement la nouvelle situation créée en Afrique. L’ancienne puissance coloniale ne peut plus conserver le contrôle sans partage qu’elle exerçait jadis. C’est aussi un marqueur sur sa capacité à s’opposer à l’arrivée de nouveaux intervenants. Le monde à beaucoup changé et continue à changer, encore faut il s’y adapter ! Aux dernières nouvelles le président russe prévoit l’organisation d’une conférence à Moscou, réunissant les pays africains. L’histoire est en marche. Le nouveau prince russe aura sans doute lu Machiavel : «Il y a deux manières de combattre : l'une avec les lois, l'autre avec la force. La première est celle des hommes la seconde celle des bêtes. Mais comme très souvent la première ne suffit pas, il est besoin de recourir à la seconde».
           Gageons qu’il aura été une de ses sources d’inspiration

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