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vendredi 1 février 2019

Yaalon-Gantz : deux généraux aux sensibilités proches



Israël élections avril 2019

YAALON-GANTZ : DEUX GÉNÉRAUX AUX SENSIBILITÉS PROCHES

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

          

          Beaucoup de lecteurs s’étonnent de l’attelage inédit, sinon détonnant, de deux généraux aux sensibilités politiques considérées comme opposées. L’un Moshé Yaalon ouvertement catalogué à droite puisque issu du Likoud, l’autre Benny Gantz, sans étiquette politique mais à la fibre sociale accentuée. Les adversaires de Gantz le traitent de «gauchiste» parce qu’ils n’ont pas d’arguments sérieux à lui opposer alors qu’il fait plutôt partie de l’ancienne droite, celle de Begin, proche aujourd’hui du centre-droit, donc sensible aux questions sociales. 



       
Ashkenazi Gantz
          Certes, on aurait été moins surpris avec le duo Gabi Ashkenazi et Benny Gantz qui, le 16 juin 2016, avaient annoncé leur intention de former ensemble un nouveau mouvement social. Ils avaient alors nié qu’il s’agissait d’un parti mais plutôt d’un groupe de réflexion : «Notre objectif est de créer un programme d'espoir plutôt que de peur». 
            Mais quand on creuse vraiment l’itinéraire de Moshé Yaalon, il ne reste aucun doute sur la viabilité de ce duo. Il avait décidé de créer son parti le 25 décembre 2018 pour régler les problèmes économiques et sociaux d’Israël et notamment le racisme et le sexisme. Yaalon était considéré comme le seul véritable rival de Netanyahou au sein du Likoud alors que son contentieux avec lui était latent. Il n’avait pas apprécié d’avoir été écarté du ministère de la défense au profit d’Avigdor Lieberman et il avait préféré démissionner de son poste en mai 2016. La manœuvre du premier ministre avait été interprétée en fait comme une volonté d’écarter un rival potentiel.



            Yaalon, le «faucon» attitré du Likoud, avait déjà entamé un virage en usant d’un langage qu’aucun homme de gauche n’aurait désavoué : «L'État d'Israël mérite une direction qui cesse de zigzaguer et de renforcer la haine entre les différents groupes de la société israélienne pour rester au pouvoir à tout prix. Je sens le désir de changement et je me présente pour offrir une autre voie à l'État d'Israël. S'il y a quelque chose qui me tient éveillé la nuit et fait que je sois inquiet pour l'avenir d'Israël, ce ne sont pas les transports d'armes à travers le Liban. Ce sont les fractures en cours de création dans la société israélienne et l'érosion systématique de la qualité de vie. Je ne peux pas supporter le fait que les dirigeants en 2016 attisent le feu en incitant, en intimidant et en divisant les Juifs et les Arabes, les ailes droite et gauche, et les différents secteurs de la société dans le seul but de survivre et de rester au gouvernement. Nous avons besoin d'une direction majestueuse qui ne permet pas à quiconque de menacer les juges israéliens et la Cour suprême et devons combattre toute tentative de nuire à l'État de droit. Nous avons besoin d'une direction qui ne cherche pas à asservir les media pour ses propres besoins de survie».
Yaalon - Sharon

En fait, on avait mal interprété le vrai positionnement de Yaalon. On le qualifiait d'extrémiste mais cela n’a jamais été son cas puisqu'il était réaliste et pragmatique. Les «faucons» du gouvernement n’ont jamais été ceux auxquels on s’attendait. Il était fermement opposé à toute action militaire. Après les fonctions militaires qu’il a occupées, il détient des informations sécuritaires confidentielles qui justifient sa position mitigée : «Mon expérience avec la guerre est qu’elle ne devrait se produire qu’en tant que dernier recours». Cela ne fait pas pour autant de Yaalon un pacifiste et il l’avait démontré à l’occasion de son opposition à Ariel Sharon en refusant le désengagement de Gaza. Opposé à cette décision brutale, il avait eu la noblesse de demander à être relevé de son poste.
Désengagement de Gaza

La démocratie israélienne fonctionne avec des règles strictes qui empêchent le premier ministre de prendre seul les décisions engageant l’avenir d’Israël. En 2012, le Cabinet de Sécurité des neuf principaux ministres, organe suprême du gouvernement, est souverain en matière d’actions sécuritaires et de guerre. La question d’une attaque immédiate contre les usines nucléaires iraniennes avait été mise aux voix. S’étaient positionnés pour l’attaque : Benjamin Netanyahou, Ehud Barak, Avigdor Lieberman, Yuval Steinitz et Avi Dichter tandis quatre ministres s’opposaient : Beni Begin, Moshé Yaalon, Dan Meridor et Eli Yishaï. Il était étonnant que les deux vrais faucons du gouvernement, Moshé Yaalon et Beni Begin soient opposés à une action militaire.
Meir Dagan et Netanyahou

Mais Moshé Yaalon a justifié sa position mitigée. Pour lui il ne s’agit pas de savoir si Israël devait attaquer l’Iran mais quand : «Mon expérience avec la guerre est qu’elle ne devrait se produire qu’en tant que dernier recours». De ce point de vue, il était sur la même ligne que l’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, qui estimait que l’attaque devait être menée en dernière extrémité, lorsqu’il n’y a plus d’autre choix. Il est difficile de penser que ces deux monstres sécuritaires s'exprimaient à la légère.
Moshé Yaalon n’avait pas apprécié la volonté de dramatisation de Benjamin Netanyahou qui, dans une comparaison douteuse pour parvenir à ses fins, voulait assimiler certains aspects de la Shoah à la menace nucléaire iranienne : «Il y a beaucoup de sensibilité implicite dans la comparaison entre 1938 et nos jours. Cette sensibilité est compréhensible. Mais il n’y a rien qui puisse être comparé à la Shoah sauf certains comportements typiques de l’Ouest que nous avons vus à la veille de la Seconde Guerre mondiale».
Sur la pancarte : gauche. Bibi dit : cela marche toujours

Yaalon n’est pas un pacifiste ni un gauchiste comme on veut faire de lui. Il fonde sa thèse sur deux stratégies : la dissuasion et la guerre soft. Selon lui, l'Iran renoncera à son programme nucléaire s'il doit choisir entre cette option ou survivre. Il est convaincu que l’Iran mettra un terme à son programme lorsque les Occidentaux et les États-Unis afficheront une fermeté en menaçant de détruire le régime s’il persistait dans son entêtement. Mais il n’est pas dupe sur les négociations car il a  appelé l'Occident à ne pas «tomber dans le panneau une nouvelle fois» lors du prochain round de discussions sur le nucléaire iranien.
Cybernétique

Il préfère la guerre cybernétique. Il préconise de contrer la menace nucléaire iranienne par le recours à de puissants virus informatiques, comme la cyber-arme Flame : «Il est justifié, pour quiconque considère la menace iranienne comme une menace significative, de prendre différentes mesures, y compris celle-là, pour la stopper». Cette déclaration à la radio militaire avait été jugée osée car elle alimentait les spéculations sur une possible implication d'Israël dans le programme informatique de destruction des systèmes de contrôle des centrifugeuses nucléaires.  Il estime que «Israël est en pointe dans les nouvelles technologies et ces outils nous offrent toutes sortes de possibilités». Son opposition à l’attaque contre l’Iran s’explique aussi selon lui parce que l’Iran n’a pas encore atteint la côte d’alerte et, d’autre part, parce qu’il existe des armes redoutables cybernétiques qu’il faut d’abord utiliser avant d’envoyer à la mort nos jeunes soldats.
Très récemment Gantz et Yaalon s’étaient retrouvés sur la même longueur d’onde en étant très réservés sur une opération de grande ampleur tendant à réoccuper Gaza. Ils étaient persuadés que le Hamas n’avait pas d’autre choix que d’accepter les propositions pour un cessez-le-feu et qu’il n’avait aucun intérêt à l’escalade. Il est donc normal que les deux généraux se retrouvent à présent sur le plan politique. 
Cependant Yaalon est partisan de l'efficacité. Après avoir été le chef militaire puis le ministre de Gantz, il sait qu'il ne dispose pas d'un charisme politique pour mener seul sa marche vers le pouvoir. Alors il a préféré être numéro-2 d’une structure qui pourra les mener à la victoire. En sera-t-il de même de Yaïr Lapid ?

3 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

Ici même, un de vos commentateurs, Georges KABI, disait son effarement de voir à quel point la réalité de la politique française pouvait s'appliquer telle quelle à la réalité politique israélienne.
Vous lisant aujourd'hui, je me prend à me demander ce qui se passerait si deux généraux de l'armée française, à l'instar de Yaalon et Gantz, proclamaient : "L'État français mérite une direction qui cesse de zigzaguer et de renforcer la haine entre les différents groupes de la société française pour rester au pouvoir à tout prix..." ?
Peut-être votre ami Maxime Tandonnet a-t-il la réponse ?

Très cordialement.

Jacques BENILLOUCHE a dit…

Chère Marianne,

Il est très difficile de comparer Israël dans ce domaine. Israël est un pays en guerre depuis sa création. L’armée est une armée populaire puisque les réservistes sont tenus à une période d’un mois par an jusqu’à l’âge de 45 ans. Il n’y a donc pas de dichotomie entre les civils et les soldats.

Les militaires israéliens font partie intégrante de la vie politique et sont très attachés à la démocratie ce qui fait qu'ils sont rigoureusement au service des politiques. Leur carrière est brève pour éviter l'encroûtement des officiers et pour forcer le dynamisme de l'armée. En France l’armée est une armée de métier, professionnelle et donc théoriquement non politique.

En l'état, rien ne peut s'appliquer à la France.

Merci

Yaakov NEEMAN a dit…

Le fait que ces deux personnalités proviennent l'un comme l'autre de l'establishment sécuritaire vient surtout signifier que dans l'inconscient collectif israélien, il y a une demande de réagir de façon plus musclée aux menaces actuelles. Bibi excelle en diplomatie. Or la guerre est la poursuite de la diplomatie par d'autres moyens.