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samedi 30 juin 2018

Malheureux comme un Juif en France par Ariane BENDAVID



MALHEUREUX COMME UN JUIF EN FRANCE ?

Par Ariane BENDAVID
Copyright ©  Temps et Contretemps

               

          Je n’ai pas pour habitude d’aller à contre-courant par plaisir. Mais je dois avouer que depuis ces derniers mois, les articles, manifestes et pétitions qui évoquent, avec une certaine surenchère, la «résurgence» de l’antisémitisme, laissant entendre que les Juifs seraient en danger en France, et que l’islam prendrait bientôt le pouvoir, me poussent à réagir, même si c’est dans la solitude.




          J’étais récemment en Italie, reçue avec mon groupe par la communauté de Turin. Dans son discours d’accueil, le Rabbin nous a adressé des mots de soutien, ou plutôt de compassion, en dressant de la situation des Juifs en France un tableau si tragique que c’en était désespérant. A l’en croire, nous n’avions plus qu’à faire nos valises – ce qui est d’ailleurs le cas de bon nombre de nos coreligionnaires. Voilà donc l’image que les étrangers se font de notre situation.
               Dans Le Parisien du 22 avril, un manifeste signé par trois cents personnalités de tous bords appelait à une vigilance accrue face à la montée de l’antisémitisme islamique, évoquant l’«épuration ethnique à bas bruit» que les Juifs de France étaient en train de vivre. Quitte à apporter une note discordante à ce concert de plaintes, je voudrais souligner quelques points.
               En 1882, Léo Pinsker, dans son opuscule «Autoémancipation», définissait l’antisémitisme comme une maladie «héréditaire et incurable». Il avait hélas bien raison. Après une période d’accalmie - tout au moins dans les actes - qui a suivi la Shoah, nous avons vu resurgir cette haine viscérale. Les attentats, à commencer par celui de notre synagogue Copernic, n’ont pas manqué. On les a peut-être oubliés lorsqu’on parle aujourd’hui de «résurgence» ou d’aggravation de la situation : en 1975 à Orly, un attentat est revendiqué par Septembre Noir. En mai 1978 à Orly à nouveau. En mars 1979, le foyer de jeunes de la rue Médicis est attaqué : 33 blessés. En octobre 1980, c’est Copernic qui est visé : quatre morts «Français innocents» ! En 1982, c’est Goldenberg, rue des Rosiers : 6 morts. En mars 1985, c’est au tour du festival du cinéma israélien. Suivent enfin les attentats que nous avons tous davantage peut-être en mémoire : un Rabbin agressé à Ris-Orangis, une école juive incendiée, Ilan Halimi, Toulouse, l’Hyper-cacher, Sarah Halimi et enfin Mireille Knoll, sans parler des profanations de cimetières, agressions plus «mineures» ou autres insultes. Pardonnez-moi si j’en oublie, c’est hélas une longue litanie.
Marche blanche pour Mireille Knoll

               D’où l’interrogation des Juifs de France : cela s’arrêtera-t-il un jour ? Le contexte a changé, nous sommes confrontés à un autre type de violence, une violence souvent individuelle, qui rend la vie quotidienne plus difficile dans certains quartiers. Et, différence importante, si les attentats du passé étaient majoritairement perpétrés par des étrangers, ce sont aujourd’hui des Musulmans français, parfois de simples voisins délinquants radicalisés, qui s’en prennent aux Juifs français. Mais le fond reste le même : les Juifs sont encore et toujours une cible. L’antisémitisme, qu’il vienne de l’extrême droite, de l’extrême gauche, ou des musulmans radicaux, est là, bien ancré dans certains esprits.
               Pour autant, même si la communauté juive est, toutes les statistiques le prouvent, davantage victime d’agressions - qu’elles soient physiques ou verbales - que le reste de la population française, n’est-il pas pour le moins excessif de parler d’«épuration ethnique» ? L’excès de cette expression ne sert pas la cause que les signataires prétendent défendre. Bien sûr, elle voulait indiquer le fait que nombre de nos coreligionnaires quittent les quartiers difficiles dans lesquels ils ne se sentent plus acceptés. Mais il faut savoir que les Juifs ne sont pas les seuls à déserter ces quartiers. Il y a 20 ans, une habitante des Mureaux me disait qu’elle essayait en vain de vendre sa maison parce qu’elle ne se sentait plus en sécurité. Elle n’était pourtant pas juive. Nous le savons, ces quartiers sont peu à peu devenus de vrais ghettos. Les ministres de l’Education nationale ont tous échoué à réaliser la fameuse mixité sociale, parce que personne n’en veut.
               Cela ne me rassure pas, mais les Juifs, il ne faut pas l’oublier, ne sont pas non plus les seuls à être victimes du terrorisme, de meurtres, ou d’agressions. La menace islamiste, qu’aujourd’hui enfin on appelle par son nom, est l’affaire de tout le monde occidental : France, Angleterre, Belgique, Allemagne… personne n’y échappe, Juif ou non. Je vous avoue que j’ai été choquée, en lisant le communiqué du CRIF consécutif au meurtre de Mireille Knoll, de constater qu’à aucun moment il ne mentionnait ou n’incluait dans son appel à une marche blanche les quatre victimes non-juives de la prise d’otages qui n’avait pourtant eu lieu que deux jours auparavant. Comment pouvons-nous demander aux Français non juifs de se mobiliser pour nous, si nous-mêmes ne sommes pas capables de rappeler la mémoire des non-juifs assassinés à peine 48 heures auparavant ?
Père Hamel

               En juillet 2016, quelques personnalités de la communauté juive, aux côtés de Musulmans, ont rendu hommage au père Hamel, mais les Juifs ont-ils organisé une marche blanche au lendemain de son assassinat ? Nous sommes juifs, certes, et devons nous battre pour nous-mêmes, sinon personne ne le fera. Mais nous sommes aussi français. Souvenons-nous de la totalité de la phrase de Hillel : «Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Mais si je ne suis que pour moi, qui suis-je ?» Loin de moi l’idée d’entrer dans une compétition de chiffres mais n’oublions pas que le terrorisme islamiste vise tous les «infidèles», juifs, chrétiens, ou laïcs. Et les Musulmans dans leurs propres pays. Je suis souvent choquée aussi d’entendre de la bouche de nos coreligionnaires un discours très proche de celui du Rassemblement national. Il faut reconnaître qu’il y a une spécificité française de l’approche de l’islam, due à notre longue tradition de laïcité. Et l’islamophobie est, avouons-le, assez bien partagée par la population juive.
               Que dire maintenant de ceux qui choisissent de s’installer en Israël ? Voilà mon sentiment : d’une part, pour avoir un sens et être réussie, je pense que l’alyah doit se faire non pas pour fuir la France, mais dans le but réfléchi, pesé, de vivre en Israël. L’agence juive peine à publier les chiffres des Français revenus d’Israël après quelques mois ou quelques années, faute d’avoir pu s’y intégrer. Mais ils sont très nombreux. Quant à l’argument sécuritaire… il me paraît hélas bien dérisoire. Quitter la France parce qu’on a peur d’y être victime d’une agression antisémite ou d’un attentat, pour s’installer dans un pays entouré d’ennemis, voire même dans lequel les ennemis sont partout, me paraît pour le moins hasardeux.

               La situation en Israël est très préoccupante, la bande de Gaza et (dans une moindre mesure, mais tout de même) la Cisjordanie sont de véritables poudrières. La paix n’a jamais été aussi éloignée, et nous nous avançons dangereusement vers un Etat binational dont la démographie ne va pas tarder à s’inverser en notre défaveur. Les Israéliens vivent dans une menace constante, même s’ils ont appris à vivre avec. Le «camp de la paix» a baissé les bras. Alors partir en Israël, oui bien sûr, si c’est par idéal et par amour du pays. Mais ne rêvons pas, l’herbe n’est pas plus verte là-bas. Il vous suffira pour vous en persuader de regarder le magnifique mais terrible documentaire «Des mots pour le dire», projeté au festival du film israélien et repris par Arte. Dix écrivains qui dressent un tableau triste et inquiétant de la situation de leur pays… que pourtant pour rien au monde ils ne quitteraient… paradoxe juif…
               Je ne minimise pas les dangers que courent aujourd’hui certains Juifs de France. Mais je refuse de croire que nous soyons globalement réellement menacés, ou que nous devions vivre dans la terreur, comme le suggère encore ce manifeste, et comme le pense hélas une bonne partie de nos coreligionnaires. J’entends parfois certains dire que règne en France aujourd’hui la même atmosphère délétère que dans l’Allemagne des années trente, avec des Juifs inconscients du danger. Le meurtre de Mireille Knoll, rescapée de la rafle du Vel d’hiv, a ravivé des souvenirs enfouis. Mais comment peut-on comparer les deux situations ? Nous vivons dans un Etat de droit dans lequel les actes ou propos antisémites sont punis par la loi. Si vous craignez que cela cesse, alors effectivement, il vaut mieux partir…
               Pour ma part, je crois encore aux valeurs de la France et à sa capacité à ne pas céder aux extrémismes de tout bord. Quant à l’Europe, elle s’est construite sur des ruines, mais elle s’est construite, et nous sommes loin, bien loin, du contexte belliqueux de l’Allemagne des années trente. Nous sommes protégés, autant qu’il est possible, comme ou même mieux que les autres citoyens. Vous me direz, c’est triste que nous ayons à l’être. C’est vrai, mais nous ne vivons pas dans un monde idéal.

               Pour illustrer mon propos, je voudrais apporter mon sentiment face à un épisode survenu en juin dernier, à Bezons : vous avez certainement eu connaissance de cette plaque en souvenir de la Nakba, que le Maire communiste de Bezons a voulu poser dans une rue de sa ville. Il s’est très vite avéré que cette plaque diffamatoire, écrite en français et en arabe, qui qualifiait Ben Gourion de «criminel de guerre», n’était pas une plaque officielle : le maire avait voulu faire un coup d’éclat, avait réuni 50 personnes et posé cette plaque sans aucune autorisation ni vote du Conseil municipal. La Préfecture du Val d’Oise lui en a immédiatement ordonné le retrait, et la plaque a effectivement été retirée dans la journée. Il y a deux façons d’appréhender cette affaire : les pessimistes la prendront pour exemple de l’antisionisme qui règne en France. Les optimistes, dont je fais partie en l’occurrence, n’en déplaise à ceux qui m’estimeront naïve, y verront au contraire la preuve de ce que les services publics ne laisseront jamais passer tout ce qui peut de près ou de loin ressembler à une incitation à la haine ou à un simple antisémitisme.
               Georges Bensoussan, par deux fois jugé, a été deux fois relaxé. Après le Plan Valls de 2015, faisant de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme une «Cause nationale», l’actuel gouvernement s’est engagé à combattre la diffusion de la haine sur internet : «Quelle que soit la forme qu’il prenne (…), l’antisémitisme est le contraire de la République, il est le déshonneur de la France», a dit E. Macron lors du dîner du CRIF. 
               Même si, n’habitant pas dans un quartier dit «difficile», je suis consciente d’appartenir à la catégorie des Juifs les moins menacés, je voudrais juste souligner que j’enseigne à la Sorbonne dans une UFR d’études «arabes et hébraïques» dans laquelle, depuis 20 ans, aucun mot déplacé, aucun problème n’a surgi entre les étudiants arabisants et hébraïsants, pas non plus entre les collègues des deux bords. Il en est de même à l’INALCO. Les études juives fleurissent dans les universités françaises, des colloques ou autres activités culturelles se tiennent ici et là, au Sénat, dans les mairies, celle du 16e notamment, qui a récemment accueilli un colloque de l’Organisation sioniste mondiale, ou celles des 3e ou 4e, qui accueillent régulièrement le festival des cultures juives, ou encore dans des cinémas qui accueillent le festival du film israélien. Les restaurants, boucheries et autres supermarchés cachères foisonnent. Et le plus grand centre communautaire juif d’Europe est en construction à Paris.
               Nous savons tous d’où vient le problème. Et il appartient aux autorités de tout mettre en œuvre pour le régler, si tant est qu’il puisse l’être dans un avenir proche, ce dont, hélas, je doute. La route sera longue. Il est impératif aussi que les Musulmans de France condamnent davantage et clairement les violences commises au nom de l’islam. Cette route aussi sera longue. Mais le manifeste dans lequel trente imams «indignés» affirmaient que leur silence «serait complice et donc coupable», et condamnaient les musulmans qui «gangrenaient toute la société», laisse un petit espoir. Quoi qu’on en dise, la situation des Juifs de France n’est pas désespérée. Regardons le verre à moitié plein. Il fait encore bon vivre au pays des Droits de l’homme.


4 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Madame,

Ayant vu votre portrait nous avions hâte de vous lire. Nous ne sommes pas déçus. Ce brillant plaidoyer en faveur des "valeurs de la France", malgré le sort funeste que de trop nombreux Juifs ont eu à subir ces dernières années chez nous, est tout à votre honneur et sera sans doute partagé par de nombreux lecteurs.
Soyez-en donc remerciée !

Quant à certains détails - et le diable est dans les détails - nous aurons tout le temps dans l'avenir, je le pense, de les évoquer.
Pour aujourd'hui contentons-nous de nous réjouir en vous accueillant comme Monsieur Benillouche souhaiterait nous voir le faire pour une personne de votre mérite.

Avec toute mon admiration,
M.A.

Michelle Mazel a dit…

On aurait voulu quelques réflexions sur l'antisémitisme et les incivilités envers les enfants juifs à l'école ou dans la rue qui poussent bien des parents à partir. Ou encore sur le dernier ouvrage collectif de Georges Bensoussan "Une France soumise" qui trace un tableau autrement glaçant de la situation. Quitter la France pour tenter de refaire sa vie en Israël est une lourde décision. Le fait que tant de Juifs la prennent montre que le problème est réel. Ils ne réussissent pas tous, certes, mais c'est le cas pour toutes les vagues d'émigration.

Véronique ALLOUCHE a dit…

Madame,
J’admire votre optimisme lorsqu’on sait que les juifs représentent à peine 1% de la population française et que les agressions et attentats, pour la moitié d’entre eux, le sont à leur encontre. Quand dans les rues de Paris lors d’une manifestation pro-palestinienne, ceux qui défilaient scandaient «mort aux juifs », mon pessimisme l’emporte sur votre relativisme.

Je poursuis la phrase du manifeste des 30 imams que vous avez bien voulu citer mais qui cependant est incomplète:
«tout silence de notre part serait désormais complice et donc coupable, même s'il ne s'agissait jusqu'à présent que d'un mutisme de sidération». Après la sidération vient le moment où l’interprétation des faits doit être mis en lumière. Rien de cela jusqu’à présent. En revanche quid de la tribune parue dans le JDD d’août 2016 dans cet appel intitulé "Nous, Français et musulmans, sommes prêts à assumer nos responsabilités", qui dénonce les attentats à l’exception de ceux perpétrés à l’encontre des juifs. Philippe Val s’en était indigné à juste titre.

Pour revenir d’un mot sur la Marche Blanche, de nombreuses pancartes de l’UEJF rendaient hommage aux victimes de l’attentat du Super U en les nommant. Chaque commerçant juif du boulevard Voltaire portait un auto-collant de ces mêmes noms, posé sur la poitrine. Non, l’hommage n’était pas rendu à la seule Mireille Knoll.

S’il faut s’inquiéter que modérément du sort des juifs en France, la réalité est pourtant là qui démontre le contraire: les parents qui en avaient les moyens ont fui les zones à risques pour vivre effectivement sous des cieux plus cléments ( pour l’instant...), soit le 16eme et 17 eme arrondissement tant leurs enfants étaient en danger dans l’école de la République. D’autres, plus audacieux ont rejoint les USA ou le Canada. Certains avec des moyens moindres ont fait leur aliah. Je n’oublie pas ceux d’entre les nôtres qui n’ont d’autre choix que de subir la précarité de leur condition financière , contraints de s’exposer au danger de l’islamisme intégriste des « quartiers » parce que juifs.
Le principe de précaution, cette petite lueur qui s’allume dès que le danger guette, est présent chez la plupart des juifs de France et se sentir à l’abris est une forme de déni que notre histoire commune doit nous interdire.

denis sabrié a dit…

Bon article ainsi que les commentaires,

Je voudrais rappeler aussi que l'Etat Français traîne encore en 2018 pour régler les spoliations des biens Juifs et fait tout son possible pour ne pas coopérer pour retrouver par exemple les cartes d'identités de mes grands parents et arrières grands parents : Alice Stiller Goldenberg arrêtée par la gendarmerie Française le 2 février 1942, Hermann Stiller, Fanny Stiller Goldenberg...et j'en passe..alors oui, nous avons affaire à un Etat qui souhaite plus notre départ, que de nous voir, nous, Juifs Français RESISTER,mais c'est mal nous connaitre : ZAKHOR, AL TICHKAR !