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jeudi 7 décembre 2017

Asservissement par Claude MEILLET



ASSERVISSEMENT

L'opinion de Claude MEILLET


            
          La vision de ces masses immenses, alignées au cordeau, en long comme en large, comme en répétition infinie d’un même personnage, dans une même attitude, les visages tous dans la même direction, avec un même regard, les mêmes gestes comme télécommandés, cette vision l’avait toujours effrayé.  Mortellement.



            Il y a de bonnes raisons pour l’être, effrayé, se disait Jonathan. Ces centaines de drapeaux agitant la croix gammée, ce continuum de troupes cadençant sans fin un pas de l’oie millimétré, devant des dizaines de milliers de rangées d’adorateurs robotisés, au levé de bras synchronisé, cadencé par les crachats et éructation d’un pantin à ressort. Ce spectacle, annonciateur du règne de la mort, de l’horreur absolue, lui semblait représenter, si l’on peut dire, la «référence». L’asservissement total de la totalité d’une population, à un homme, à un projet, aussi monstrueux l’un et l’autre.
            Bien entendu, le militaire, pour commencer. Rien de plus mobilisateur. La parade calibrée d’une succession de  troupes à l’allure martiale, le défilé d’armements cuirassés,  aussi bruyants qu’ impressionnants, l’exhibition de fusées aussi énormes que menaçantes, les drapeaux, la fanfare….Einstein avait beau proclamer que «ceux qui aiment marcher en rang sur une musique, ce ne peut être que par erreur qu’ils ont reçu un cerveau, la moelle épinière leur servirait amplement», l’étalement de la force militaire recèle imparablement une force quasi magique de mobilisation des esprits. Pour lui, une magie à effet de d’écervellement généralisé.

            Le politique, à son tour. Voir les 1.000 députés chinois réunis en assemblée, à 90% masculins, se lever comme un seul homme et taper des mains consciencieusement, dans une coordination parfaite, devant leur président, Xi Jinping. Ou bien voir un Kim Jong-Un, souriant triomphalement, encadré à la tribune par une rangée de fidèlement souriants généraux et fidèlement claquant des mains ministres fantoches, devant une foule debout, applaudissant et souriante, fidèlement. Le spectacle, chaque fois, le glaçait…
            Le divertissement, également. Suscitant chez lui l’interrogation et le regret.  La vue de stades archi bondés de supporters galvanisés, qui à force de chants, de vagues de hourras, de trompettes et de roulements de tambours, quand ça n’est pas de sifflets, vociférations, jets d’objets divers, transforment le sport en jeux de cirques. La contemplation de la forêt de bras levés frénétiquement, en accompagnement de shows sur sonorisés dans des salles de concert balayées par les jeux de lumières multicolores.
            Le religieux, pour ne pas être en reste. Ce n’était pas de l’effroi, mais un malaise profond, presque malheureux, que la vision provoquait en lui. Celle de ces croyants, à l’évidente sincérité, qui dans un ballet d’une exécution parfaite, s’agenouillaient parfaitement ensemble, se prosternaient, baisaient le sol, se relevaient, se reprosternaient…. Celle de la circumambulation d’une innombrable foule compactée de fidèles, tous habillés de blanc, autour de la Pierre Noire. Celle de la marée orange des bonzes tibétains, psalmodiant sous la vibration lancinante, répétitive des gongs.

            L’addiction contemporaine, enfin. Celle que symbolise ces silhouettes de femmes et d’hommes, de jeunes et de vieux, marchants, assis, seuls, ensembles, tous sous hypnose de leur mobile. Tous, unanimement shootés. Pour parler, voir, écouter, chercher, échanger. Tous connectés au monde, une bonne partie de leur temps de vie, au travers de cette petite boîte électronique. Une fascination qui lui apparaissait autant un rétrécissement  qu’un agrandissement de la vision et de la compréhension du monde. 
            Dans asservissement total, il y a total. C’est là que se situe le problème, se dit-il. L’effroi qui l’envahissait tenait essentiellement à l’écrasement de l’individu, de la personne, par la masse. Militaire, politique, divertissement, religieux, addiction, le diable est dans la généralisation. Tout asservissement, dans tout domaine, passe par la dissolution de chacun dans la masse. L’abandon de la pensée individuelle pour l’adhésion à la soumission de tous.
          Il existe des antidotes. Collectif, comme la communauté druze. Sa religion n’est qu’individuelle et ne vise qu’à aider chaque personne qui y adhère à devenir meilleur. Individuel, comme chacune de ces femmes bédouines, qui rétablit sa position familiale et sociale par le levier de l’éducation. La résistance au rouleau compresseur de l’asservissement passe par la préservation du libre arbitre.

            Jonathan se sentait l’envie de passer la parole à Brassens «Que de rassemblements, de monômes, de groupes, de cortèges, de ligues, de cliques, de meutes, de troupes, le pluriel ne vaut rien à l’homme, plus de quatre, on est une bande de cons». Rien à  retirer se dit-il. Ni à ajouter.

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