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vendredi 15 septembre 2017

Enfouissement par Claude MEILLET



ENFOUISSEMENT

L'opinion de Claude MEILLET

            

«Elle est effectivement tout-à-fait charmante». L’articulation un peu forcée de l’appréciation s’accompagnait d’un sourire un peu forcé et d’un cillement des yeux un peu accentué. Le «mais» que Jonathan sentait au bord des lèvres de la belle-mère resta pudiquement bloqué. Elle affirmait ainsi courageusement, publiquement, son approbation du choix de son fils chéri qui venait lui présenter sa «future». Mais, justement, Jonathan ressentait tout le poids inamovible d’un amour maternel exclusif qui continuait à régner dans le cœur et la tête de cette éternelle maman.



Charlottesville

            Il se dit, par comparaison instantanée et accidentelle, que l’expression de l’amour écuménique du président américain pour son peuple qui, après les récentes violences racistes de Charlottesville, déclarait «qu’il y avait des gens bien des deux côtés», risquait fort de recouvrir lui aussi, une tendance profondément souterraine pour un des deux côtés. Comme, à sa grande surprise et son grand désarroi, Aung San Suu Kyi, la défenderesse iconique de la liberté démocratique birmane, opposant un déni indigné à une «supposée répression de la minorité musulmane» du pays, révélait soudainement et involontairement, une tendance discriminatoire profonde.
            À la différence du courage manifesté volontairement par cette mère se forçant à l’adhésion au choix de son fils, Jonathan se demanda si la manifestation d’un a priori, d’un préjugé, d’une préférence, enfouis au fin-fond du subconscient de chacun, n’était pas la plupart du temps, involontaire. Et si, le plus généralement, à l’inverse du dicton l’enfer est pavé de bonnes intentions, l’affichage de bonnes intentions ne dissimulait pas, plus ou moins involontairement, un enfer interne.
            Un enfer qui peut être individuel. Il se souvint de ce vieil oncle, qui dans toutes les réunions de famille, se mêlait aux plus jeunes, les interrogeaient sur leurs musiques, leurs hobbies, utilisait leur mode d’expression, et qui, sollicité par un petit neveu lui avait refusé toute aide dans sa recherche de travail car «les jeunes devaient apprendre à se faire une place par eux-mêmes».  Peut-être le regret souterrain de sa propre jeunesse enfuie, s’était-il demandé.
            En enfer qui peut être collectif, également. Cette France, mère de la fraternité, promotrice permanente de la moralité publique et de la solidarité humaine qui, confrontée à la problématique de l’arrivée massive de migrants, se recroqueville dans une position de régulation drastique. Régulation justifiée par une accumulation de raisons objectives, mais probablement révélatrice d’une hiérarchie solidement établie au tréfonds de l’âme collective, privilégiant le sens de la préservation devant celui du partage.
            L’antisionisme lui revint en mémoire comme l’exemple type d’enfouissement du préjugé ordinaire, naturellement dissimulé. Combien de fois avait-il entendu des personnes, «en toute bonne foi», affirmer que leur opposition parfois, leur détestation souvent, d’Israël, tenait à sa politique, à ses comportements guerriers, aux drames et morts dus à la main de fer apposée sur la population palestinienne, à l’enferment de la zone de Gaza. Et quand ces mêmes personnes se voyaient opposées, non pas une contre argumentation peu susceptible d’être écoutée, mais le constat d’une indignation sélective, la réponse apportées était toujours la même. À la demande «pourquoi Israël, spécialement», ce pays infime à l’échelle des drames mondiaux, pourquoi pas les États du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Sud ? Tous ces États, petits ou grands ? Il y a le choix. Des morts par centaines de milliers. Des désastres en tous genres. Pourquoi cette focalisation spécifique ? La réponse : Ah, ce n’est pas la même chose tombait régulièrement. Réponse qui lui apparaissait effectivement comme profondément vraie. Ce n’est pas la même chose. Sous la bonne foi annoncée, se cache le substrat immémorial, toujours vivace, de l’atavique antisémitisme. Malgré les dénégations, la preuve dite absolue, «mais, mon meilleur copain est un juif pur cru», preuve qui devient encore plus accablante quand elle est brandie, l’antisionisme de bonne foi, recouvre un antisémitisme probablement plus souvent inconscient que conscient.
            Jonathan se disait que ce phénomène de l’enfouissement s’expliquait psychologiquement autant par le souci de dissimuler à l’autre qu’à se dissimuler à soi-même, un sentiment au relent quelque peu douteux. Et qu’il s’expliquait sociologiquement autant par la contrainte de l’acceptable sociale que par le souci de la condamnation morale.
            Repensant au couple antisionisme/antisémitisme, il rebondit sur l’autre dicton, «un train peut en cacher un autre», dicton qu’il aurait bien poursuivi en l’espèce par «pensée cachée, pensée non ‘’cacher’’ ».



2 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

C'est tout de même étrange que, pas un moment, Jonathan ne se pose la question de savoir si "l'enfer collectif" de la France, ne tiendrait pas justement au fait qu'elle ne puisse plus préserver les siens de "la problématique de l'arrivée massive de migrants" ?

Claude Meillet a dit…

Chacun a son enfer