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mercredi 19 juillet 2017

Lâcheté par Claude MEILLET



LÂCHETÉ

L'opinion de Claude MEILLET

            

          Il y a les petites lâchetés. Et les grandes lâchetés. Jonathan s’était toujours demandé si on ne s’accordait pas les petites pour se faire pardonner les grandes. Et si on ne vilipendait pas les lâchetés collectives pour se permettre les lâchetés individuelles. Ce qui l’avait amené à se demander si la plus grande, et aussi la plus rare des qualités, sans laquelle toutes les autres demeuraient inopérantes, n’était pas le courage. Tout en s’inquiétant d’évaluer si cette interrogation n’était peut-être pas au-dessus de ses moyens !





BHL hué par un groupe de Tunisiens à l'aéroport Tunis-Carthage

            Son interrogation, elle venait justement d’être réveillée. Un ami très ancien, adulte jusque-là apparemment bien équilibré, venait de céder aux sirènes d’une jeunette conquérante et de quitter avec fracas femme et enfants. Et la première des lamentations que cet ami venait de lui exprimer était qu’il venait, une nouvelle fois, de reprendre la cigarette. La seconde, immédiatement après, portait sur la quasi fatwa que venaient de lancer conjointement le chœur des antisionistes, antisémites patentés, sur BHL, à propos d’une visite qu’il avait faite récemment à Tunis. La totale ! Ignoré, mis en arrière-plan, le désastre immédiat humain, familial, provoqué par sa démission de responsabilité, cette fuite vers «une nouvelle vie».
            Charité bien ordonnée commençant par soi-même, Jonathan ne put pas s’empêcher de regarder dans sa propre cour. En revenant le matin de chercher son journal, il venait de passer devant, au-dessus presque, d’une vieille femme, les cheveux gris et rares sur les yeux, accroupie sous une porte cochère où elle venait probablement de passer la nuit. Et ne s’était pas arrêté pour mettre dans le gobelet en carton, devant elle, la monnaie de son achat. Par négligence. Une petite lâcheté, ordinaire. Mais, en y réfléchissant, le plus grave avait suivi. Car rétrospectivement chatouillé par un regret tardif, il s’était laissé aller à un regret plus général. Nulle autorité, gouvernementale, municipale, n’osait s’attaquer au problème en développement exponentiel de la pauvreté dans les rues. Problème bien réel, d’une démission collective. Mais regret bien entendu purement théorique. Et qui n’effaçait pas sa propre défaillance.
            Lâcheté collective, son journal en donnait justement un exemple insupportable. La veille, un jeune homme s’était fait prendre à parti dans un train de banlieue, bourré à craquer, par un groupe de gros bras et forts tatouages. Des invectives, on était passé au tabassage en règle qui avait laissé le jeune très sérieusement amoché, inanimé. Le groupe s’évaporant ensuite en insultant joyeusement la compagnie au prochain arrêt. Sans que personne, apparemment, ne s’interpose.

            Lâcheté d’un soir. Qui, renvoyait cependant, toujours dans son journal, à une lâcheté beaucoup plus pérenne et beaucoup plus générale. Dans les deux jours précédents, 550, cinq cent cinquante se répéta Jonathan, migrants, c’est-à-dire des femmes enfants, hommes jeunes et vieux, s’étaient noyés en Méditerranée. Bien entendu, la répétition de ce type de drame, la désincarnation de l’humain par le chiffre, la dimension de feuilleton prise par la représentation en images, finissent par gommer la «terrible réalité» comme le disait Jacques Prévert. Mais il n’empêche. Il ne suffit pas de dénoncer les gouvernants. Nous sommes, tous, participants à cette impardonnable lâcheté collective. La preuve en était apportée par un article sur des particuliers, bénévoles, courageux eux, qui avaient décidé, révoltés, de donner six mois, un ou deux ans de leur vie. Pour venir au secours de ces femmes, enfants, hommes jeunes ou vieux, désespérés et, en définitive, courageux eux aussi, au point de risquer leur vie pour leur survie.
            L’interrogation poussa Jonathan dans ses retranchements. Faut-il des circonstances exceptionnelles pour que les hommes, personnes ou peuples, rompent avec une lâcheté habituelle ? Les résistants français luttant contre l’intraitable, omniprésente force d’occupation nazie, savaient risquer une mort probable, parfois certaine. Leur courage, «hors du commun», se trouvait accompagné par le courage «ordinaire» d’une part importante de la population française qui cachait des Juifs, protégeait ces résistants. La défense de leur nouveau pays a réveillé et magnifié chez les Israéliens l’expression d’un courage que deux mille ans d’errance avaient endormi chez le peuple juif. Les grands personnages politiques ne se différenciaient-ils pas dans les grands moments historiques, de la masse du monde politique par l’addition du courage à la compétence ?


            Il se demanda si tous, individuellement ou en groupe, nous n’avons pas besoin de l’aiguillon d’une situation extra ordinaire pour sortir de notre sillon ordinaire. Et rejoindre l’injonction d’un de ses héros, Nelson Mandela, «le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre».

1 commentaire:

Véronique Allouche a dit…

Deux mille ans d'errance n'ont certainement pas endormi le peuple juif. Bien au contraire elles lui ont appris à résister, à se battre pour sa survie contre toutes les vicissitudes endurées.
Quant aux résistants français qui cachèrent et sauvèrent leurs compatriotes juifs en proie à deux ennemis, le nazisme et le gouvernement de Pétain lui faisant allégeance, je reprends la phrase citée hier par Pierre de Villiers, chef d'état-major démissionnaire : "Personne ne mérite d’être aveuglément suivi."
Ces paroles auraient pu être dites par tous ceux dont la lâcheté n'était pas de mise au temps des ténèbres que fut la seconde guerre mondiale.
Bien cordialement