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samedi 20 mai 2017

Préjudice par Claude MEILLET



PRÉJUDICE

L'opinion de Claude MEILLET

            

          L’anglais a parfois des fulgurances, constata Jonathan. Les Anglais peut-être, mais l’anglais, la langue anglaise, c’est certain. «Préjudice» pour «préjugé». Car c’est exactement ça. Le préjugé est un préjudice. Autant pour la chose jugée que pour celui qui juge. L’article qu’il venait de lire traitait de l’opinion des Tories sur les Whigs, ou, pour parler français, des Conservateurs sur les Libéraux. Qui leur rendaient d’ailleurs la pareille sans barguigner.



            La politique est bien le champ ou se cultive par excellence le préjudice. De ce point de vue, la France n’est pas en reste. La recherche désespérée de différenciation et la pêche à la grenade des voix, viennent de pousser les prétendants à la Présidence à l’exploitation éhontée des préjugés latents chez tout bon électeur. Des plus innocents aux pires. Les cols blancs sur les cols bleus. Les ruraux sur les urbains. Les commerçants sur les intellos. Les privés sur les fonctionnaires. Mais aussi blanc contre couleur, kipa contre foulard, et têtes rasées et vides contre kipa et foulard.
            Le politique n’a pas le monopole en la matière, se dit-il. Bien entendu, la blague réussit à se glisser sur ce territoire. Les «blondes». Il se souvint de deux ou trois petites histoires qu’il se hasardait à lancer dans des conversations de copains. Plutôt entre hommes. Prudence oblige. Le risque de préjudice étant de se couper d’elles, les blondes. Mais le phénomène peut aussi prendre des dimensions quasiment dramatiques. Une étude sociologique venait d’être menée sur le rapport entre majorité et minorité dans la société israélienne. Qui fait clairement apparaître l’affrontement miroir de deux mondes de préjugés aussi stratifiés et sclérosés l’un que l’autre. Avec pour conséquence, un préjudice, comme le dit le français, aussi désastreux pour l’un comme pour l’autre.  La perte d’un potentiel social, économique, culturel d’une part, l’enkystement dans une position ambigüe et déstabilisante d’autre part.
            Il est probablement vrai que, depuis la nuit des temps, les hommes s’embourbent dans leur cocon de préjugés. Qui les rassurent. Qui les tiennent bien au chaud dans leurs certitudes. Moi comme les «autres» tempéra Jonathan. Mais rien n’est jamais perdu. Le plus anciens des préjugés est en train d’être ébranlé. A des degrés différents, selon l’état d’ouverture des civilisations. La femme devient l’égale de l’homme. Elle gagne des batailles, elle n’a pas encore gagné la guerre, pour paraphraser le Général. Mais les verrous, religieux, historiques, sociaux, physiques, économiques, se desserrent et sautent, l’un après l’autre. Je l’ai déjà dit, et un autre avant moi, «la femme est l’avenir de l’homme». Le préjudice, là, diminue sa portée.

            Il poussa une exclamation intérieure. Quelle chimie que celle des préjugés ! Sans que nous en ayons conscience, nous appartenons tous à une communauté.  Nos préjugés, sont en bonne partie des préjugés de groupe. Les rugbymen voient les «footballeux» comme des mauviettes. Les jeunes classent les moins jeunes dans les has been. Les religieux prédisent la déchéance des laïcs. La cause certainement première des préjugés est la méconnaissance. On rejette sans connaître. Plus exactement, parce qu’on ne connait pas. Un psychologue américain, Gordon Allport, pour illustrer la «nature of prejudice» cite ce dialogue : «Vous voyez cet homme, là-bas ? – Oui – Je ne l’aime pas. – Mais vous ne le connaissez pas. – C’est bien pourquoi je ne l’aime pas».
            Ex aequo figure aussi, l’autre cause majeure. La peur. La peur du changement. L’époque contemporaine, à ce titre, génère sans cesse, allègrement, de nouveaux préjugés. Tout en affermissant ceux qui fleurissent déjà. Pour boucler la boucle, Jonathan se demanda si, au final, le temps ne condamnait pas les préjugés à s’auto détruire. Le préjudice causé par un préjugé ne devient-il pas si grand qu’il conduise à sa disparition ? L’équivalence sémantique, anglo-française, n’est-elle pas le signe d’un équilibre sans cesse renouvelé ? Sans compter avec les irréductibles. Tel l’écrivain contestataire, Paul Léautaud, avouant fièrement : «J’ai des préjugés auxquels je tiens».


2 commentaires:

Véronique Allouche a dit…

Rappelez-vous Einstein:
“Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue.”
Je suis de son avis.
Bien cordialement

Claude Meillet a dit…

Merci à tous deux, Einstein et vous