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mercredi 12 octobre 2016

Israël et le paradoxe de l'islamisme au Maroc



ISRAËL ET LE PARADOXE DE L'ISLAMISME AU MAROC

Par Jacques BENILLOUCHE

copyright © Temps et Contretemps 


Benkirane secrétaire du PJD
Au Maroc, les islamo-conservateurs du PJD (Parti de la Justice et du Développement) sont arrivés en tête aux législatives du 7 octobre 2016, obtenant 125 sièges sur 395. Comme en 2011, le premier ministre du Royaume sunnite sera donc islamiste. Le Maroc, qui est présenté comme un pays stable et fort, est le rare État musulman sunnite à être dirigé par un islamiste. La Tunisie et l’Égypte ont déjà écarté leur gouvernance islamiste. La désignation du premier ministre n’est pas un choix du roi mais une résultante de la Constitution marocaine qui lui impose de désigner le leader du parti arrivé en tête, même s’il ne représente que 31% des sièges.


Mohamed VI

La politique du Maroc s'inscrit dans une monarchie constitutionnelle dotée d'un parlement élu. Le pouvoir exécutif est partagé entre le gouvernement et le palais. Le pouvoir législatif est partagé entre le gouvernement et les deux chambres du parlement, la Chambre des représentants et la Chambre des conseillers. Le roi est le chef politique suprême. Il préside le Conseil des ministres. Il peut renvoyer n'importe quel ministre, dissoudre le Parlement, suspendre la constitution, appeler à de nouvelles élections, ou diriger par dahir (décret royal). Le roi est le chef des armées et le chef religieux du pays (Le Commandeur des Croyants).
Les élections au Maroc sont tenues à un niveau national pour la législature. Les 395 membres de la Chambre des Représentants, qui constitue la Chambre basse du parlement marocain, sont élus pour cinq ans au suffrage universel direct, au scrutin de liste à la proportionnelle. Le Maroc souffre du même mal électoral qu'Israël car le mode de scrutin entraîne une multiplication des partis, 12, ce qui ne permet pas l’émergence d’une majorité absolue claire. Quatre partis se partagent en 2016 les principaux sièges : PJD (125), PAM (102), PI (46), RNI (37) et USFP (19).

Le PJD (Parti de la Justice et du Développement), dirigé par Abdalilah Benkirane, devra à présent constituer une coalition pour obtenir une majorité gouvernementale de 198 députés face au nouvel acteur de la vie politique marocaine, le PAM (Parti Authenticité et Modernité). Sa victoire doit donc être relativisée car le PAM, créé par des proches du roi avec un programme libéral monarchiste, a fait une remontée fulgurante puisqu’il n’était arrivé que 4ème aux élections de 2011, avec à peine 47 députés. Aujourd’hui représentant l’alternance avec 102 sièges, le PAM s’est déjà prononcé contre tout gouvernement de coalition incluant le PJD, pour se conformer à sa prise de position pendant la campagne contre «l'islamisation rampante de la société».
Le système proportionnel intégral, contrairement au système majoritaire, a permis d’attribuer cette place prépondérante aux islamistes. En 2011, le PJD s’était allié au PI (Parti de l’Istiqlal) qui avait cependant quitté la coalition en 2013 pour être remplacé par le RNI (Rassemblement National des Indépendants), parti historique de l’indépendance. Aujourd’hui le PJD devra trouver 73 députés pour constituer sa majorité sachant qu’il ne peut compter ni sur le PAM et encore moins sur le RNI. La tâche n’est pas aisée et il faudra beaucoup d’art politique à Benkirane pour réussir. À noter l’effondrement des partis de gauche traditionnels qui ne font plus recette parce qu’ils n’ont pas su s’unir ; l’USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) n’obtient que 19 sièges alors qu’elle a pendant longtemps gouverné le Maroc.

Le recours aux islamistes s’explique. L’exode rurale a éloigné les électeurs des partis habituels. Dans les grandes métropoles, ils votaient pour les partis monarchistes mais face aux inégalités flagrantes dans les zones de concentration islamiste, ils ont choisi les partis qui leur donnaient l'illusion d’un espoir. Il ne s’agit pas d’innovation spécifique au Maroc mais d’une évolution constatée dans tous les pays musulmans. Pour l’instant, les islamistes marocains nient tout rapprochement idéologique avec les Frères musulmans mais la crainte est grande de les voir, un jour, remettre en cause le pouvoir royal.
On voit mal les islamistes cohabiter longtemps avec un pouvoir dynastique sinon pour mieux le détruire. Les monarchies du Golfe sont un exemple incontestable de la brouille avec les islamistes. Pour l’instant, le roi Mohamed VI est respecté et aimé car il sait manœuvrer entre toutes les tendances. Il a réussi à unifier son peuple sur le problème du Sahara occidental qui constitue un véritable ancrage patriotique. Par ailleurs, le Roi a conservé un certain nombre de leviers politico-économiques qui lui permettent de jouer un rôle important dans la vie politique, loin des joutes stériles des partis politiques. Avec son titre de Commandeur des Croyants, il reste au-dessus de la mêlée religieuse.  Il garde surtout la main sur toutes les forces de sécurité, l’armée et la police.

Sur le plan international, les relations sont fondées sur la grande amitié avec les États-Unis et par conséquent avec Israël. En effet, invité avec le vice-président américain, Joe Biden, au diner de Gala organisé à Washington le 18 avril 2016 par le lobby pro-Israël J-Street, le secrétaire d’État John Kerry avait été très élogieux à l’égard du Maroc. Adressant ses mots à Samuel Kaplan, américain juif, ancien ambassadeur des USA au Maroc, il avait déclaré : «Nous sommes honorés pour le travail accompli au Maroc par Sam Kaplan. Le Maroc ce pays fascinant, dont l'histoire se confond à des points clés, non seulement avec celles des USA, au début de sa naissance, mais aussi avec l'histoire du peuple juif».

Israël est très attentif à ne pas donner trop de publicité à ses relations avec le Maroc dont les échanges commerciaux vont bon train. Le BCS (Bureau central israélien des statistiques) précise que les échanges commerciaux entre le Maroc et Israël ont atteint 52,3 millions de dollars sur dix-huit mois. À l’échelle de l’Afrique, le Maroc arrive juste après l’Égypte, suivi de la Mauritanie, l’Éthiopie, l’Ouganda et le Ghana. Les exportations marocaines vers Israël sont passées de 6,6 millions de dollars en 2014 à 24,3 millions de dollars en juin 2015. S’agissant des importations marocaines depuis Israël, la même tendance haussière est enregistrée, atteignant 28 millions de dollars en janvier 2016. Le Maroc figure ainsi parmi les premiers partenaires commerciaux d’Israël.
Hassan II et Rabin au Maroc

La question de la normalisation des relations a souvent été soulevée mais la tendance «anti-normalisation» est encore forte au Maroc. Une relation est entretenue entre les hautes sphères des pouvoirs marocains et israéliens sans qu’elle soit affichée. Officiellement, le pouvoir marocain justifie sa position comme médiateur dans le dossier israélo-palestinien, sans renoncer pour autant à son droit à la critique. L’ambassadeur du Maroc aux Nations unies, Mohamed Loukichi, s’était élevé contre l’absence de volonté politique d’Israël qui menaçait «d’enterrer tout espoir de paix». Mohamed VI préside par ailleurs le Comité Al-Qods censé veiller à la protection de la ville sainte de Jérusalem. Il ne fait aucun doute que la majorité des Marocains a pris position en faveur des Palestiniens, allant jusqu’à renier l’existence d’un État hébreu.
Abbas à Marakech en janvier 2014

Isarël et le Maroc sont très jaloux du secret et du mystère de leurs relations alors que la normalisation de leurs liens diplomatiques est souvent soulevée. L’arrivée à nouveau d'un gouvernement islamiste ne joue pas en faveur d’une telle décision. Le Maroc avait été après l’Égypte et la Jordanie, le troisième pays arabe à tenter d’instaurer une relation diplomatique avec Israël. Il avait été suivi, au milieu des années 1990 par la Tunisie, Oman, le Qatar et la Mauritanie. Bien que Hassan II se soit aligné sur le clan arabe lors des guerres de 1967 et de 1973, et qu’il ait même envoyé un contingent royal sur le terrain, il tenait en secret à promouvoir des relations apaisées entre son pays et Israël.
Brigade d'infanterie marocaine au côtés des syriens en 1973

Il recevra d’ailleurs secrètement en 1976 le premier ministre Itzhak Rabin et le chef du Mossad, le général Itzhak Hoffi. En 1986, ce sera au tour de Shimon Pérès d’être reçu par Hassan II qui avait déclaré dans ses mémoires : «Moi, si j’étais les États arabes, je reconnaîtrais Israël et je l’intégrerais dans la Ligue arabe, car de toute façon c’est un État qui ne peut pas disparaître». Le Roi Mohammed VI a maintenu ces liens car, sans trahir de secret d’État, il existe de nombreux échanges sur le plan militaire. 
Pérès et Hassan II

          En juillet 2003, les deux ministres des Affaires étrangères s’étaient rencontrés à Londres. Cinq ans plus tard, le directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien, Aaron Abramovitz, fut accueilli lors d’une visite à Rabat. En septembre 2013 à New York, le ministre marocain des Affaires étrangères, Saad al-Din al-Otmani, avait dîné avec la chef de la diplomatie israélienne Tsipi Livni.
André Azoulay

Tout comme son père, qui avait su s’entourer de conseillers juifs, Mohammed VI n’a pas dérogé à la règle. Il a gardé auprès de lui André Azoulay qui le représenta d’ailleurs aux obsèques de Shimon Pérès. Il est vrai que la Maroc a toujours eu une orientation pro-occidentale en matière de relations internationales car il a besoin, comme Israël, des alliés occidentaux pour faire face aux défis régionaux et comme Israël, il a fait le choix du libéralisme économique.
Bien sûr la gouvernance islamiste marocaine actuelle ne facilitera pas la reconnaissance officielle des relations entre les deux pays.  Cela risque de confirmer dans leur certitude ceux qui pensent que la notion «d’islamisme modéré» n’est pas réaliste mais une simple vue de l'esprit. Il n'y a qu'un islamisme.

2 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Tout le monde aura bien noté, au détour de cet excellent article, que lorsqu'il est question de l'histoire du "Maroc ce pays fascinant", il n'a nullement question de la France et du rôle qu'elle a joué au Maroc.
Le maréchal Lyautey a dû se retourner dans sa tombe !

david a dit…

Commentaire au point. C'est exactement ce qu'il fallait ajouter.Ou plutot mentioner...