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jeudi 19 mai 2016

Tsahal, la grande muette, très en verve



TSAHAL, LA GRANDE MUETTE, TRÈS EN VERVE

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps

            

          Il ne fait aucun doute que le conflit entre le premier ministre et le ministre de la défense, affiché au grand jour dans tous les medias, fait désordre. Tsahal semble très en verve depuis quelques temps et cela ne date pas de ces dernières semaines. L’histoire remonte en fait à l’année 2009 lorsque Netanyahou avait voulu forcer la main des chefs militaires et sécuritaires pour lancer une attaque contre l’Iran, sans le soutien logistique des États-Unis. 





Officiers israéliens et américains

          L’État-major israélien avait émis des réserves sur les risques d’une telle action et il n’avait surtout pas accepté l’exagération de la menace iranienne qui entrait dans une stratégie gouvernementale plus politique que militaire. En fait, il s'avère qu'Israël n’avait jamais eu l’intention d’attaquer l’Iran. Il cherchait avant tout à obtenir des concessions américaines en échange d’une soi-disant retenue et à mobiliser l’opinion publique israélienne en sa faveur.
            Les langues ont commencé à se délier lorsque certains généraux israéliens ont révélé la véritable stratégie mise en place par l’ancien ministre de la défense, Ehud Barak. Elle s’inspirait de l’adage latin «Si vis pacem, para bellum» (Qui veut la paix prépare la guerre). Des sommes faramineuses ont été dépensées par Ehud Barak pour accréditer l’idée qu’une guerre était imminente avec l’Iran et la presse avait été la première victime de cette intoxication. Il s’agissait de sensibiliser les Occidentaux sur les risques qu’ils couraient à laisser l’Iran poursuivre son programme d’armement nucléaire et de détourner leur attention du conflit palestinien. Cette politique a permis à Benjamin Netanyahou de sanctuariser le budget de la défense et de neutraliser les oppositions à sa politique au nom d’une union nationale face au danger que courrait Israël.
            Pour rassurer la population israélienne et convaincre Jérusalem de ne pas bombarder l’Iran, les États-Unis ont été amenés à financer une part du budget israélien de la défense qui n’a jamais diminué, au contraire, alors que tous les autres secteurs, le secteur social en particulier, ont souffert d’une diminution des dotations financières. Le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, avait fait savoir qu’il était hors de question de réduire le budget de son ministère en raison… du danger iranien.
Barak et Ashkénazi

            Mais dès l’instant où le premier ministre débordait sur les attributions des militaires dans l’action sécuritaire, alors les officiers s’estimaient en droit de leur côté d’entrer en politique. L’ancien chef du Mossad en poste pendant dix ans, Meir Dagan, avait été le premier en 2010, avec les principaux chefs militaires et les responsables des services de sécurité, à s’opposer ouvertement à son gouvernement. Il ne l’avait pas fait par calcul politique mais au nom de l’intérêt suprême du pays. L'État-major avait refusé de cautionner une attaque militaire, pourtant préparée, contre les sites nucléaires iraniens s’il n’avait pas un ordre écrit du gouvernement pour ne pas être seul responsable d'un éventuel échec. L’ordre écrit n’est bien sûr jamais venu car les États-Unis n’ont pas voulu apporter leur soutien logistique. Le chef d’État-major de l’époque, Gaby Ashkenazi, avait de son côté déclaré qu’une telle attaque serait «une erreur stratégique». Il avait souligné la réalité de la difficulté d’une frappe contre les installations nucléaires iraniennes, dispersées et enterrées sous des tonnes de béton et d’acier. mais le gouvernement restait sourd.
Meir Dagan

            Dès son départ du Mossad, qui le libérait du devoir de réserve, Meir Dagan, avait averti qu’une telle opération de frappe pourrait conduire à une grande guerre au Proche-Orient et estimé que bombarder l’Iran était «l’idée la plus stupide». Cette frappe n’avait d’ailleurs pour Dagan aucune utilité ; il l’avait confirmé dès 2010 à la commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset en expliquant que l'Iran n'aurait pas la capacité nucléaire avant 2015 en raison d’une série de dysfonctionnements qui avaient mis le programme nucléaire hors de son objectif pour plusieurs années.
            Dagan était pragmatique et certainement pas idéologue puisque ses analyses sur la capacité nucléaire de l'Iran ont évolué durant son mandat. En 2003, les responsables du renseignement israéliens pensaient que l’Iran aurait sa première bombe en 2007. En 2007 ils ont repoussé le délai à 2009, et un an plus tard ils l'ont décalé à 2011. Enfin, la date avait été déplacée à 2015. Ces ajustements ne sont pas le résultat d’évaluations erronées, mais les conséquences des difficultés progressives rencontrées par l’Iran dans l'avancement de son programme, en  raison des coups portés par le Mossad et des conséquences des sanctions économiques. Mais l’ancien chef du Mossad n’avait volontairement pas été entendu.

            Certains hauts militaires, Uzi Eilam en particulier, ont avoué avoir été bernés. Le général de réserve, qui avait dirigé pendant une décennie la Commission israélienne de l'énergie atomique, ne croyait plus que l’Iran fût à la veille d’obtenir sa bombe nucléaire. Il doutait même que Téhéran ait eu la volonté d’un construire une. Il a confirmé que la stratégie d’Ehud Barak était d’utiliser des informations alarmistes pour poursuivre les objectifs politiques qu’il s’était fixés. Selon Uzi Eilam : «Le programme nucléaire iranien ne sera opérationnel que dans 10 ans et je ne suis pas sûr que l'Iran veuille la bombe» et il sait de quoi il parle. 
          Il a toujours été au cœur des mécanismes secrets de la sécurité israélienne. Il détient des éléments probants pour afficher sa certitude car il a été impliqué dans le programme nucléaire d’Israël et dans le développement des missiles en tant que chef de l'administration de l'armée israélienne pour le développement des armes et de l’infrastructure technologique (connu en Israël par son acronyme hébreu, MAFAT). Ce département de recherche et développement est à la base des réalisations des armes les plus perfectionnées.
            Il avait affirmé que la route pour une arme nucléaire iranienne était encore très longue : «Après avoir été impliqué dans de nombreux projets technologiques, j'ai appris de manière pragmatique que les choses prennent du temps. Netanyahou et d'autres dirigeants politiques ont introduit une peur inutile dans les cœurs de la population israélienne». Le général Eilam était persuadé que l’Iran était par ailleurs prêt à jouer le jeu politique en raison des sanctions économiques. La signature de l’accord avec les Américains l’a conforté dans son appréciation.
            Le revirement de la stratégie israélienne vis-à-vis de l’Iran a été préparé en douceur. Le général Eilam avait abordé avec franchise ce revirement politique face au nucléaire iranien: «Les principaux problèmes sont encore devant nous, mais il est certainement possible d'être optimiste en donnant une chance sérieuse au processus diplomatique Et je ne suis même pas sûr que l'Iran voudrait la bombe. Il pourrait devenir une puissance régionale chargée d'intimider ses voisins». Il n’a pas hésité à accuser directement le premier ministre : «Netanyahou utilise la menace iranienne pour atteindre une variété d'objectifs politiques. Ses déclarations font peur inutilement aux citoyens d'Israël».
Tamir Pardo

            Devant ce que certains qualifient de mensonge d’État, de hauts dirigeants militaires se sont libérés de leur devoir de réserve parce que l’intérêt du pays étant en jeu, la population devait être mieux informée selon eux. Ce fut le cas de l’ancien patron du Mossad, Tamir Pardo, qui déclara à l’unisson que «le programme nucléaire de l'Iran n'est pas une menace existentielle». Il a affirmé que la principale menace pour Israël était le conflit avec les Palestiniens et la dérive des djihadistes: «Oui, la plus grande menace est la question palestinienne». Il avait énuméré les menaces qui pèsent sur Israël, y compris une prise de contrôle de certaines parties de l'Irak par Daesh et les menaces contre la Jordanie : «C'est un problème préoccupant pour Israël. Cette organisation est là pour rester et elle mystifie le public en apportant un bien-être à la population et en développant le système éducatif. Le Hamas est une organisation légère en comparaison». 
            Mais malgré cela, Netanyahou persistait à contrer ses chefs militaires au point d’installer le doute sur sa crédibilité parce que l’on comprenait mal ses analyses. Certes Tsahal doit obéir au pouvoir civil mais l’État-major est seul qualifié pour préparer les plans militaires car son expertise ne souffre d’aucune exception. Mais aujourd'hui l’armée n’est plus une institution monolithique depuis qu’elle est traversée par trois courants antagonistes : les laïcs, les religieux et l’extrême-droite. Dans le passé aucune voix dissonante ne s’exprimait car un consensus imposait le silence au sein de la «grande muette». Mais dès lors que certains milieux ont poussé l’armée, par intérêt électoral, à entrer dans le débat national, alors chacun des courants a pris la parole pour ne pas laisser le terrain aux autres. Les exemples ne manquent pas.
Colonel Ofer Winter

            Ainsi l’incident du 9 juillet 2014 avait été suscité par les sionistes religieux au pouvoir. Le colonel Ofer Winter, commandant de la brigade Guivati pendant la guerre de Gaza, avait diffusé sa «note de commandant» à ses soldats en s’inspirant du Psaume 44 : «L'Histoire nous a choisis pour servir à la pointe du combat contre l'ennemi terroriste à Gaza, qui nargue, maudit et blasphème contre le Dieu des armées d'Israël. ... Je lève les yeux vers le ciel pour dire avec vous, ‘’Shema Israël, Dieu est notre Seigneur, Dieu est un’’. Dieu d'Israël, s'il vous plaît tracez avec succès le chemin que nous prenons comme nous nous préparons à combattre pour votre nation d'Israël et contre un ennemi qui blasphème Votre nom». 
          C’était la première fois qu’un officier général faisait appel à la Torah et non pas à la force des hommes pour galvaniser ses troupes au combat. Cette note a donc été condamnée par les milieux laïcs israéliens car elle choquait involontairement les soldats non juifs, druzes ou chrétiens. Le rabbin Uri Regev avait été parmi le premier en Israël à attaquer le colonel, accusé de faire partager ses sentiments religieux privés et militaires.
Général Yair Golan

            La controverse, engendrée à la suite de la déclaration du chef d’État-major adjoint Yaïr Golan connu pour son franc-parler, a relancé l’attitude de l’armée dans le processus démocratique d’Israël. Il avait déclaré que la Shoah devait «nous pousser à réfléchir sur la nature de l’homme, même quand cet homme est nous-mêmes. S’il y a quelque chose qui m’inquiète dans les commémorations de la Shoah, c’est de voir les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général, et plus particulièrement en Allemagne, il y a 70, 80, 90 ans et de voir des signes de cela parmi nous en cette année 2016. Nous devons débattre de notre capacité à extirper les graines de l'intolérance, de la violence, de l'autodestruction et de la détérioration morale». Il faisait bien sûr allusion aux mouvements extrémistes juifs en Israël qui agissent de plus en plus ouvertement en Israël, avec une certaine impunité. Pour Arie Avidor, ancien ambassadeur d’Israël : «Tsahal devient l'ultime gardien d'une conscience morale laissée à l'abandon par un gouvernement défaillant voire complice à l'égard de l'extrême-droite».
            Le ministre de la défense Moshé Yaalon a pris position pour son officier en exhortant les dirigeants militaires à «continuer à agir selon la conscience humaine et la boussole, plutôt que de suivre la direction où le vent souffle. Continuer d'être courageux et pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi autour de la table des discussions. Ce n'est pas une question de droite ou de gauche. Une armée éthique et morale est avant tout la garantie de notre sécurité». À cela lui a répondu le premier ministre : «L'armée israélienne est l'armée du peuple, et doit être gardée hors des différends politiques».
Réunion au Likoud


            En fait toutes ces gesticulations obéissent à des questions hautement politiques. Au Likoud on mesure la faiblesse du premier ministre au sein de son propre camp puisqu’il est amené à composer avec les Travaillistes pour neutraliser les sionistes religieux et pour empêcher toute velléité de lui enlever son leadership. Le ministre de la défense Yaalon envisage sérieusement de concourir pour la direction du Likoud. Son temps est venu selon lui et nombreux sont ceux qui sont prêts à s’appuyer sur sa figure nationale pour faire monter les enchères. Les officiers de Tsahal lui sont acquis.
            Depuis sa nomination, le chef d'État-major Gadi Eizenkot a engagé l’armée vers une «déjudaïsation» devant trop de mainmise des religieux. L'éducation juive a été retirée au rabbinat militaire pour la remettre entre les mains de la division éducation de l’armée pour amorcer un virage laïc. Les soldats avaient même reçu l’ordre de raser leur barbe. 
Amnon Lipkin Shahak

            Ce n’est pas la première fois que le premier ministre a maille à partir avec ses officiers généraux. Il avait eu une confrontation ouverte en 1990 avec le chef d’État-major, feu le général Amnon Lipkin-Shahak, et avec le chef du Shabak (sécurité intérieure), Ami Ayalon et même avec son ministre de la défense Yitzhak Mordechai. Il faut croire que l’ingérence du politique dans les affaires techniques militaires soit une constante de Netanyahou.
            L’ambiance qui règne aujourd'hui entre ces deux institutions de l’État pourrait conduire à des conséquences néfastes au moment où de nouveaux défis se présentent. Les Américains et surtout les Français semblent vouloir mener une croisade contre le premier ministre. Mais les appétits politiques perdurent alors qu'une querelle de personnes est à la base de ces gesticulations ; elle ne pourra être résolue qu’à l’occasion d’une confrontation  électorale ; une de plus qui d’ailleurs ne résoudra rien. 

1 commentaire:

Eliahou ZEMMOUR a dit…


ll y a deja longtemps que l'on s'est apercu en Israel, que contrairement a ce que l'on croyait naivement, et surtout en diaspora, que les hommes politiques Israeliens sont plus interesses par le pouvoir et les postes Ministeriels, que par l'interet et la securite du pays et du Peuple d'Israel.
Sans oublier pour certains , de s'enrichir sur le dos de la nation. Absolument decevant et ecoeurant.