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jeudi 18 février 2016

La politique du même par Paul DUMOUCHEL



LA POLITIQUE DU MÊME

Par Paul Dumouchel [*]

            
Paul Dumouchel
          Le plus étonnant dans la réaction française et internationale aux attentats du 13 novembre, c'est l'unanimité. Non pas de la condamnation, mais de la réponse politique, comme s'il s'agissait d'un réflexe impossible à freiner ou à remettre en cause. L'urgence imposait de renforcer la sécurité et de fermer les frontières, mais le moment passé que fallait-il faire ? On aurait pu penser que la tragédie, par son ampleur et le fait qu'elle ait eu lieu au cœur de la capitale d'un État de droit, policé et stable, allait amener chacun à s'interroger. Non!




            Déjà la nuit de l'attentat, lors d'une de ses premières déclarations, avant même l'assaut du Bataclan le Président Hollande déclara : «Nous savons qui a fait cela» ! Longtemps donc avant que l'on connaisse l'identité ou les motivations des terroristes, le gouvernement savait ! Cette déclaration surprenante signifie en vérité : ce qui arrive ne peut que nous renforcer dans nos convictions. Ces attentats prouvent que nous avions raison, ce qui s'est passé montre clairement le bien-fondé de notre politique passée, continuons ; faisons-en simplement un peu plus ! Cela s'est traduit, en France, par la mise en place de l'état d'urgence, l'intensification des frappes en Syrie, et une opposition accrue à l’accueil de réfugiés.
            À peu près partout dans le monde, en Europe, aux États-Unis ou au Japon la réaction aura été une variation sur le même thème [1]. Les gouverneurs de treize États américains ont déclaré qu'ils n'accepteraient pas de réfugiés musulmans. Le président Obama a insisté sur l'importance d'augmenter l'effort militaire contre l’État islamique. L'Allemagne a décidé d'y participer et l'Angleterre, ne voulant pas pour une fois être en reste par rapport à ses partenaires européens, a à son tour commencé à bombarder l'État islamique. Tous les dirigeants politiques français et étrangers ont entamé le même refrain, chacun trouvant dans l'accord de l'autre le bien-fondé de sa propre conviction.
Daesh

            Nombreux, il est vrai, sont ceux qui s'opposent à cette politique. Ils lui reprochent de faire le jeu de Daesh. Cette réaction, disent-ils, est exactement ce que cherchent les terroristes. Depuis le temps qu'elles durent, les frappes européennes, russes, américaines et turques semblent donner de bien piètres résultats. Elles n'ont pas empêché des djihadistes français et belges de revenir de Syrie semer la terreur à Paris. La réaction française et internationale à ces attentats constitue pour l'État islamique une immense victoire de propagande, car elle montre au monde entier et surtout à tous au Moyen-Orient que l'Occident est en guerre contre l'islam et que l'État islamique à nouveau l'a atteint dans ses forces vives !
Daesh européens

            C'est pourquoi une telle politique ne peut que favoriser la radicalisation dans les banlieues, conduire plus de jeunes et de moins jeunes à partir combattre en Syrie et, pire encore, à revenir porter ici le conflit. S'entêter dans une politique dont les résultats les plus flagrants sont la multiplication des attaques terroristes en Europe et en Amérique et l’augmentation du nombre des réfugiés sans jamais nous rapprocher de la fin du conflit, n'est pas un signe évident d'intelligence. Et pourtant, comme le montre bien la prolongation de l'état d'urgence, laquelle revient à dire au citoyen «il faut s'y faire», cette politique, dans l'esprit du moins de ceux qui l'imposent, a de longs mois devant elle. Les États occidentaux semblent prêts à en prendre leur parti et à accepter que le monde ait changé.    
            Le monde a-t-il changé ? Je ne le crois pas. Ce qui arrive aujourd'hui n'est pas la conséquence d'une transformation qui nous est extérieure et à laquelle nous avons à nous adapter, mais la suite logique de décisions passées. L'engagement international en Syrie, au début indirect et limité à l'envoi d'armes aux uns ou aux autres, mais impliquant de plus en plus des missions de combat, des bombardements aériens et bientôt des troupes sur le terrain, n'a jamais envisagé de mettre fin à la guerre. Le but a toujours été d'empêcher tel ou tel de gagner. Les Kurdes, Daech ou Assad cela dépend des puissances impliquées, l'important est d'éviter la victoire de celui-ci ou de celui-là.
            Faut-il alors s'étonner que la guerre dure maintenant depuis cinq ans ? Toutes les interventions étrangères n'ont été que l'expression d’un veto à l'égard de tout vainqueur présumé qui ne convient pas soit aux Européens, soit aux Américains, soit aux Russes, soit aux Turcs, soit aux Iraniens. Faut-il alors s'étonner que le nombre de réfugiés syriens s'élève à plus de sept millions, soit le tiers de la population du pays, dont environ 10 % à peine vient aujourd'hui frapper aux portes de l'Europe ?     
            L'important n'est pas de trouver une meilleure stratégie pour vaincre l'État islamique, mais de quitter les œillères de la logique du conflit, qui nous condamnent à la montée aux extrêmes et nous enferment dans la politique du même. Mettre un terme à ce conflit exigera inévitablement de traiter avec des personnages très désagréables. C'est regrettable. Cependant, la devise des «purs», qu'ils siègent dans les gouvernements ou qu'ils cheminent dans les déserts de Syrie, est : «Tuez-les tous» - et ceux-là, parce qu'ils sont purs n'ont aucun scrupule à pactiser avec le diable.


[1] Seul le nouveau Premier Ministre canadien, Justin Trudeau, a décidé de faire bande à part, de réduire l'engagement militaire du Canada en Syrie et d'ouvrir les portes aux réfugiés.

[*] Paul Dumouchel a longtemps été professeur au département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal et est maintenant professeur au Graduate School of Core Ethics and Frontier Sciences de l’Université Ritsumeikan à Kyoto. Il est l'auteur de L'Enfer des choses. René Girard et la logique de l'économie (avec Jean-Pierre Dupuy, 1979), Émotions. Essai sur le corps et le social (1995), et Le Sacrifice inutile. Essai sur la violence politique (2011).


3 commentaires:

Véronique ALLOUCHE a dit…

Non ce n'est pas "l'Occident qui est en guerre contre l'islam", c'est l'islam qui a déclaré la guerre à l'Occident. C'est en cela que le conflit contre ceux qui voudraient Le Grand Califat est inévitable.
Pour faire un rapprochement d'idée, qu'en serait-il aujourd'hui de l'Europe si les USA et l'Union Soviétique n'étaient pas venus au secours des alliés en bombardant l'Allemagne nazie pour en faire un champs de ruines?
Le premier ministre canadien a pris des engagements contraires; à son égard je ne peux m'empêcher de citer Churchill:
"Vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre"
Cordialement
Véronique Allouche

דוב קרבי a dit…

Véronique Allouche a raison de citer Churchill parlant des prétendus "pacifistes" ayant voulu apaiser Hitler. Ces derniers avaient (peut-être) l'excuse de l'ignorance. Nous ne l'avons plus aujourd'hui, mais certains s'imaginent encore qu'il est possible d'apaiser le crocodile dans l'espoir d'être mangé en dernier.
Dumouchel a raison sur un point : les mêmes politiques calamiteuses produisent les mêmes effets délétères. En l'occurrence il s'agit des minables et désonhorantes contorsions cherchant à adoucir un ennemi inhumain qui considérera tout acte d’apaisement comme un signe de faiblesse et de soumission.

Norbert Lipszyc a dit…

Encore un bel exemple du YAKA-FAUCON. Et que propose Mr Dumonchel ? Traiter avec ceux qui nous ont déclaré la guerre et ont clairement déclaré et promis que la guerre ne s'arrêtera qu'avec notre soumission totale ? Mais qui dans la région veut traiter avec eux ? Aucun des peuples de la région, je parle des vrais peuples, pas les états tous faillis.
Bel exemple aussi du syndrome "c'est notre faute à nous" qui refuse de voir que cette guerre n'a pas commencé de notre fait, mais qu'elle dure depuis des années pendant lesquelles nous refusions de la voir.
L'histoire montre qu'une guerre a toujours une composante idéologique et ne se termine vraiment que par la défaite totale de l'un des camps. Ici on assiste à la première manifestation physique de ce que George Orwell promettait dans son livre 1984, une guerre multi-partite où chaque camp est en guerre contre tous les autres.
Alors YAKA-FAUCON quoi ? Vive la novlangue qui résout tout. Les médias d'aujourd'hui en occident sont ceux décrits dans 1984. A relire d'urgence