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mercredi 26 août 2015

ASHKENAZI : L’HOMME PROVIDENTIEL


ASHKENAZI : L’HOMME PROVIDENTIEL
Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

Benny Gantz prend la place de Gabi Ashkenazi
Israël est toujours à la recherche de son oiseau rare pour remplacer l’omnipuissant Benjamin Netanyahou. Par tradition, sinon par obligation, les problèmes sécuritaires du pays exigent souvent qu’un ancien général occupe la fonction de premier ministre pour rassurer la population. Cela a toujours été le cas après Ben Gourion qui fut d’ailleurs un chef militaire en civil et surtout après le cycle de guerre qu'a connu Israël depuis la Guerre de Six-Jours  ; Rabin, Barak et Sharon ont été les exemples de militaires devenus hauts dirigeants politiques. 



Kahlon et Galant

Certains travaillistes estiment d'ailleurs que leur échec de mars 2015 pouvait s’expliquer par l’absence d’une personnalité militaire éminente aux premières places. Moshé Kahlon avait assimilé cette règle en plaçant l’ancien général Yoav Galant en deuxième position dans sa liste, avec la réussite que l’on connaît.

Couvert de médailles

Aujourd’hui Gabi Ashkenazi est libre, à la disposition du peuple israélien s’il lui en faisait la demande. Ses problèmes judiciaires semblent derrière lui. Il arrive au moment où les partis politiques d’opposition sont en manque d’une personnalité charismatique capable de mettre un terme aux années de gestion du Likoud. Le challenger Moshé Kahlon semble discrédité par suite de ses promesses non tenues à l'égard des classes moyennes et défavorisées.
Château de Beaufort

Gabi Ashkenazi est né dans le mochav Hagor en Israël d'un père bulgare survivant de la Shoah et d'une mère juive syrienne, ce qui lui permet de se prévaloir, malgré son nom, d'être un pur séfarade. Il a participé à la guerre du Liban en 1982 et a été le commandant qui a réussi à conquérir le Château de Beaufort au Sud-Liban. Combattant aux multiples réussites, il faisait l’objet d’une adoration de la part de ses soldats à travers son image de combattant de premier ordre. Couvert de médailles, il a toujours été considéré à l’armée comme un excellent opérationnel intègre, peu politicien, faisant partie du corps des terriens. 
Dan Haloutz

          Dan Haloutz ayant démissionné pour prix d’une offensive contre le Hezbollah controversée et jugée désastreuse, Ashkenazi a été nommé pour redorer le blason de l'armée et rétablir la réputation de Tsahal.  C’est un soldat d’infanterie de la brigade Golani,  qu'il commanda en 1986, contrairement à son prédécesseur issu de l'armée de l'Air. Son choix s’expliquait par les faibles résultats de la stratégie aérienne employée au Liban. Il apprendra les rouages politiques de l’armée comme directeur des opérations de Tsahal et comme directeur du ministère de la défense. Il connaissait parfaitement le dossier libanais pour avoir été commandant militaire de la région Nord dès 1998. Ses premières frictions avec Barak datent de son opposition au retrait unilatéral du sud-Liban qu’il supervisera cependant, par obéissance au pouvoir civil. Il prônait d’abord des négociations avec la Syrie avant tout retrait. 
Il avait quitté Tsahal en 2005 lorsque Dan Haloutz avait été nommé au poste de chef d’État-major qu’il convoitait. Il avait alors accepté, dans une sorte de compensation, de devenir directeur général du ministère de la Défense. Mais le 21 janvier 2007, il avait été rappelé pour succéder à Dan Haloutz, démissionnaire, comme chef d'État-major de l’armée.
Ashkenazi et Halout

Son palmarès militaire est élogieux; il avait participé à la guerre de Kippour, au raid d’Entebbe, à l’opération Litani, à la guerre du Liban, à la première et seconde Intifada, à la guerre de Gaza de 2008-2009 et avait occupé le poste de commandant militaire de la région nord.
Olmert, Ashkenazi et Galant lors de la guerre de Gaza en 2009

Il était réaliste et pragmatique face aux problèmes que devait affronter Israël. Le 25 décembre 2008, il avait abordé dans des termes durs la situation à Gaza : «Nous devrons utiliser le maximum de notre force afin de toucher les infrastructures terroristes et modifier les conditions sécuritaires autour de la bande de Gaza. Ici, près de nous, à quelques kilomètres à peine, le Hamas perturbe sérieusement la vie de citoyens israéliens vivant dans le sud du pays, en tirant des dizaines de roquettes et en cherchant ainsi à semer la peur au sein de la population civile, hommes, femmes et enfants».
Mais il était devenu sceptique sur l’opportunité d’une opération terrestre d’envergure contre le Hamas car, selon lui, une telle opération risquait d’embourber Tsahal dans la bande de Gaza sans nécessairement parvenir à faire cesser les tirs de roquettes vers Israël. Il a dû modifier son opinion face à l’augmentation du nombre de victimes causées par des attentats et par les tirs de missiles vers Israël. Mais il savait jauger ses échecs. Ainsi le 11 août 2010, il avait admis auprès d'une commission d'enquête israélienne sa responsabilité dans les erreurs commises lors de l'abordage de la flottille pour Gaza.
Natanz

Dans une vidéo volée, il avait reconnu que l’État hébreu avait pris part aux attaques informatiques menées contre des installations nucléaires iraniennes. Israël serait bel et bien derrière le cyber-sabotage de juillet 2010 qui aurait retardé de plusieurs mois le programme nucléaire de l'Iran. Lors de son pot de départ à la retraite, il avait révélé être à l’initiative de Stuxnet, le logiciel malveillant qui avait perturbé le fonctionnement des installations nucléaires de Natanz, dans le centre de l'Iran.

L’affaire Harpaz

Boaz Harpaz

Il est extrêmement populaire auprès des soldats et des Israéliens qui lui sont redevables de la réorganisation de l’armée après le coup de massue de la guerre du Liban de 2006 qui avait mis en évidence de nombreux disfonctionnements. Cependant, bien que blanchi pour l’opération Harpaz, il risque de traîner cette affaire tout au long de sa carrière car ses adversaires ne manqueront de la soulever pour bloquer son ascension politique. Cette affaire a occupé les devants de la justice durant plusieurs mois.
Le lieutenant-colonel de réserve, Boaz Harpaz, qui a agi seul selon les juges, aurait fabriqué un faux document qui avait été attribué au général Gabi Ashkénazi. Le 6 août 2010, la chaîne de télévision Aroutz 2 avait dévoilé le «Document Harpaz». Il s’agissait d’un dossier confidentiel censé décrire des manœuvres pour nommer le général Yoav Galant au poste de chef d’État-major afin de contourner le pouvoir d’Ashkénazi. À l’époque, les relations entre le ministre de la défense Barak et Ashkénazi sont notoirement très mauvaises. Le document est donc successivement attribué aux deux camps, dans le cadre d’un affrontement plus général entre les deux hommes sur les procédures de nominations aux hautes fonctions militaires.
Yoav Galant

Traditionnellement, c’est le chef d’État-major qui soumet une liste de candidats au ministre de la Défense, notamment pour sa succession à la tête de Tsahal. Mais Barak veut contourner cet usage et promouvoir Galant, qui ne figure pas sur la liste proposée par Ashkénazi. La police a décrété rapidement que le document était un faux et que son auteur Boaz Harpaz, souhaitait faussement incriminer Galant pour empêcher sa nomination. Le général n’a pas été nommé. 
Le ministre de la défense Barak et son proche collaborateur, Yoni Koren, ont été suspectés de vouloir saboter la carrière d’Ashkénazi, accusé d’avoir eu «partiellement connaissance» de la manœuvre d’Harpaz et de ne pas avoir réagi à temps. En clair, la guerre entre Barak et Ashkénazi, qui avait commencé au moment du désengagement du Liban, avait causé de profonds remous dans l’establishment militaire, de quoi gravement porter atteinte à leurs carrières politiques respectives.

Sollicité par l’opposition


La justice a blanchi Ashkénazi qui devient donc libre de se mouiller en politique. Yaïr Lapid, leader du parti centriste Yesh Atid, courtise ouvertement l’ancien chef militaire estimant que sa popularité pourrait l’aider à remplacer Netanyahou qui n’a pas renoncé à concourir pour un cinquième mandat. Le premier ministre risque de se trouver face à un candidat d’une autre trempe, qui dispose d’une aura incontestée de chef militaire et qui, surtout, ne pourra en aucun cas être traité de gauchiste. Il aura face à lui un concurrent sérieux qui n'ignore rien de la sécurité d'Israël, un thème cher au Likoud.
Des rumeurs font aussi état de la volonté d’Yitzhak Herzog de lui laisser la place pour permettre aux travaillistes le retour aux affaires. Il dispose de nombreux appuis dans le parti. Sachant que Koulanou est indispensable à une coalition de centre-gauche, Herzog tente de raccommoder les liens entre le numéro-2 Yoav Galant et Ashkenazi : «Je suis heureux d'accueillir toute personne qui entre en politique, en particulier une personne digne qui peut rejoindre le camp sioniste et aider le parti et gagner la prochaine élection. Gabi Ashkenazi est un homme digne; Je suis très désolé pour le différend entre lui et Yoav Galant». Herzog semble prêt à prendre des risques car il sait qu’il perdra les primaires si Ashkenazi se présente dans son parti. Mais c’est une manière pour lui d’exister encore, alors que sa voix reste résolument inaudible.
Mais la guerre politique n’est qu’à son début après l’accusation de Yoav Galant : «Ashkenazi  est un traître qui a besoin de s'asseoir en prison». On voit mal comment les positions de Koulanou et du Camp sioniste pourraient se rapprocher faute de quoi il ne pourrait avoir de coalition durable. Le combat risque de se terminer par l’assassinat politique de l’un des deux protagonistes. Yoav Galant ne manquera pas de semer le doute bien que la justice ait tranché. Toutefois il est certain selon les sondages qu’au baromètre de la popularité, Ashkenazi est très loin devant parce que le public ne l’a jamais lâché.
Lapid est aussi convaincu qu’avec lui sa place de premier ministre est compromise mais qu’il pourrait revenir aux affaires pour suppléer le manque d’expérience politique et diplomatique du héros militaire. Il est même prêt à composer avec Ashkenazi qui ne cache pas ses idées de gauche et sa volonté d’accord avec les Palestiniens. Il s’est par ailleurs toujours opposé à une attaque militaire contre l’Iran. Bien qu’il ait géré le budget de l’armée, ses connaissances en matière économique sont limitées mais ce n’est pas un handicap déterminant car tout s’apprend. 

Fanion des Golani

A l'heure où l'armée pense que le danger primordial ne vient pas d'Iran mais du Nord, Ashkenazi est bien placé pour connaitre une région qu'il a commandée et labourée avec ses fantassins.
En fait dans la guerre médiatique qui l’attend, Ashkenazi devra prouver  qu’il est le potentiel tueur politique de Netanyahou, tout en se vengeant d’Ehud Barak qui avait tout fait pour saboter son ascension politique et militaire. Ceux qui s’ennuyaient parce que Netanyahou était seul dans l'arène politique, auront beaucoup de plaisir à retrouver les joutes politiques qui ont manqué ces derniers mois. Ce qui augure de belles empoignades en perspective. Barak a déjà sorti ses bazookas contre Ashkénazi en l'accusant de s'être opposé au bombardement de l'Iran alors qu'ils étaient plusieurs au Cabinet de sécurité à trouver l'opération risquée et presque inutile. La découverte de l'homme providentiel vaut bien un réveil politique.

2 commentaires:

Elizabeth GARREAULT a dit…

Passionnant article, on y apprend plein de choses. Perso, je fonde mes espoirs sur Benny Gandz mais il n'est pas dispo pour l'instant. :(

Gaëlle DANAN-BONDOUX a dit…

Excellent article de fond, comme d'habitude. Merci.