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samedi 30 mai 2015

LES TRAVAILLISTES ISRAÉLIENS DOUTENT AVEC ISAAC HERZOG



LES TRAVAILLISTES ISRAÉLIENS DOUTENT AVEC ISAAC HERZOG

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

            

          Les Anglais sont maîtres dans l’art de pratiquer la véritable démocratie. Ils savent tirer les leçons des échecs et prendre les mesures immédiates dans l’intérêt de leur parti. Ed Miliband a annoncé sa démission, le 8 mai, après avoir subi une défaite aux élections législatives. Lui aussi a été victime des sondages qui prédisaient un score très serré entre les deux partis concurrents. Le Labour a obtenu presque 100 sièges de moins que les conservateurs (232 contre 331). Il s’est expliqué aux fidèles de son parti : «Ce n’est pas le discours que j’aurais souhaité faire. Le Labour a besoin d’un leader fort. Il a besoin de se reconstruire». Sa décision de partir s’imposait pour garantir l’avenir de son parti.



            Le travailliste Isaac Herzog n’a pas cru devoir se démettre de son poste. Il laisse son parti s’étioler au fil de ses échecs et des renoncements de quelques-uns de ses dirigeants. Le parti avait d’abord souffert de l’attraction de ses membres par le parti centriste Kadima puis de la fuite de son responsable Ehud Barak vers d’autres  cieux ministériels. Les conséquences se mesurent encore aujourd’hui au niveau de la politique du pays. 
          Une gauche atone entraîne l’affaiblissement du camp de la paix en Israël et laisse le champ libre aux nationalistes. Les travaillistes ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. D'ailleurs Bernard Shaw avait écrit : «S'il n'y avait pas les socialistes, le socialisme gouvernerait le monde entier». Un changement de gouvernance à la tête du parti serait un coup de fouet salvateur et redonnerait confiance à ceux qui attendent désespérément qu'on s'occupe enfin des classes moyennes et défavorisées.
La nécessité d’un équilibre des pouvoirs est pourtant indispensable pour faire bouger les lignes car l’omnipuissance de Benjamin Netanyahou, face au vide de l’opposition, mène à l’inertie. La politique ronronne à la Knesset. L’opinion publique, soumise au seul dogme imposé par la majorité, est acquise aux thèses de droite. Les appels signés par des intellectuels, taxés souvent à tort de gauchistes, n’ont aucune portée locale car, non relayés par le parlement, ils sonnent creux.
La gauche connaît des déconvenues depuis les élections de 2008 qui la rendent inaudible. Les tenants de la droite nationale ont alors un boulevard pour faire entendre leur discours. Selon eux, les Palestiniens doivent être expulsés, manu militari, comme le furent les habitants juifs des implantations de Gaza. Ceux qui seraient exceptionnellement maintenus dans leurs foyers seraient privés des droits politiques, des avantages et des prestations israéliennes. Les Israéliens qui s’élèvent contre ces mesures sont alors considérés comme des traîtres au pays.

Le parti travailliste était déjà passé dans une phase de coma lors de la scission qui a poussé Ehud Barak, ministre de la Défense, à partir avec la moitié de ses députés pour fonder le micro parti «Hatzmaout, Indépendance», qui avait été entièrement inféodé au Likoud de Benjamin Netanyahou. Il avait ainsi concentré sur lui des haines qui perdurent encore aujourd’hui et qui ont poussé à la désaffection du parti. Écrasés par les caciques du parti, qui verrouillaient les postes de responsabilité, les figures  montantes, symboles du renouveau de la classe politique et du camp de la paix, ont déserté pour s’enfermer dans le silence.
Ce déclin de la gauche explique la stagnation du dialogue avec les Palestiniens. Les travaillistes avaient soutenu les processus de paix quand ils étaient au pouvoir. Ils ont été à l’origine des accords d’Oslo de 1993 signés par Yitzhak Rabin et le chef de l’OLP, Yasser Arafat. À partir de 2001, la déroute systématique du parti travailliste aux élections l’a marginalisé pour le transformer en parti d’appoint dans des coalitions de droite avec Ariel Sharon puis du centre avec Ehud Olmert et enfin du Likoud avec Benjamin Netanyahou. Il se disqualifiait progressivement pour ne plus constituer une alternative politique crédible. Le parti s’était alors rétracté sur lui-même, campait sur ses vieilles positions, s’appuyait  sur des dogmes périmés, n’innovait plus, ne bougeait pas, et ne se remettait pas en cause. Au lieu d’analyser les vraies raisons de leur déclin, les travaillistes attribuaient leur défaite à une dérive centriste, sinon droitière, de l’électorat israélien sans prendre les mesures adéquates.
Et pourtant le parti est solidement implanté grâce à ses milliers de militants encartés et ses cadres actifs expérimentés détenant le pouvoir dans plusieurs grandes villes. Mais il ne  pourrait envisager une alternance que si un travail de rénovation était entrepris pour faire émerger de nouveaux jeunes leaders. Le parti ne manque pas de talents mais les ambitions ont été étouffées par les professionnels de la politique vissés à leur fauteuil.

Il est donc facile au premier ministre Netanyahou d’exploiter le désarroi des vaincus en cherchant à débaucher quelques-uns pour arrondir sa coalition gouvernementale. Il occupe le terrain dans l’atonie complète de l’opposition en ne proposant aucune initiative pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Sa majorité lui permet de camper sur une position intransigeante puisque le pouvoir ne peut pas lui échapper. Par ailleurs, la relative faiblesse de la politique internationale de Barack Obama le conforte dans son bras de fer avec le président américain.
Le réveil des travaillistes n’est pas encore planifié car Isaac Herzog n’a pas tiré les conséquences de son échec aux élections du 17 mars 2015. Il n’est pas arrivé à surfer sur le mécontentement d’une large classe de la population israélienne, pénalisée par l’option ultra libérale du gouvernement. Israël va bien mais la population pauvre augmente. Les statistiques du chômage sont faussées car les agences de l’emploi n’inscrivent que les seuls demandeurs d’emploi qui peuvent prouver un an de travail continu et qui obtiennent seulement trois mois d’indemnités. Les autres sont ignorés et ne bénéficient pas d’allocation de chômage. C’est la version moderne du plein  emploi. Cela entraîne des mesures perverses de la part des entreprises qui licencient le personnel après 10 mois de travail, sans indemnité.
Mais les travaillistes ont commis l’erreur d’ignorer la mentalité israélienne qui fonde ses choix sur la sécurité du pays. Or la liste de gauche de mars 2015 ne contenait aucun général qui pouvait apporter sa caution sécuritaire au parti. Beaucoup de jeunes gauchistes certes mais peu d’anciens hauts militaires d’active. Le seul qui aurait pu relever le défi était l’ancien chef d’État-Major Shaoul Mofaz qui a été écarté. Tout comme le centriste Yaïr Lapid ou le nationaliste Avigdor Lieberman, Isaac Herzog est courtisé par le premier ministre qui veut l’amener dans sa coalition dans une sorte de baiser de la mort.
Herzog ne fait pas le poids, même comme chef de l’opposition avec son manque de charisme et son absence de qualité oratoire en raison de sa voix nasillarde. Les Israéliens ne l’ont jamais vu comme premier ministre et pourtant, lui, s’accroche à son poste. Il n’a pas compris qu’il devait être cautionné par un ancien militaire de haut rang qui les rassure. D’ailleurs les deux seules victoires travaillistes ont été obtenues lorsque des anciens chefs de Tsahal étaient aux commandes du parti travailliste : Yitzhak Rabin en 1992 et Ehud Barak en 1999. Ce sont les seuls capables d’imposer des concessions au pays dans les négociations israélo-palestiniennes.
Au moment où le Hamas réactive le front sud et que le Hezbollah pointe ses milliers de missiles sur Israël, seul un leader disposant d’une expérience au combat peut siéger au sein du gouvernement. D’ailleurs la plupart des anciens chefs militaires finissent à la tête de mairies ou d’entreprises d’État où ils réussissent parfaitement à l’exemple de l’ancien commandant de l’aviation, Ron Huldai, qui dirige la ville de Tel-Aviv. Mais Netanyahou avait compris le danger face à tous ces généraux de sensibilité de gauche. Il a fait voter une loi qui leur impose un délai de trois ans pour entrer dans la vie politique au sortir de l’armée.
Benny Gantz


Le dernier chef d’État-Major, Benny Gantz, qui avait résisté au premier ministre en refusant d’attaquer l’Iran en 2009 aurait été le candidat idéal pour prendre en mains les destinées des travaillistes. Mais il devra attendre le 1er janvier 2018 pour faire oublier sa tenue militaire. En attendant, la gauche s’enfoncera encore dans les oubliettes de l’opposition et les Palestiniens dans le désespoir.

6 commentaires:

David SILICE a dit…

Je suis d'accord avec votre article Jacques. J'ajouterai encore une chose qui me semble importante et qui prolonge une partie de votre propos : c'est l'aveuglement de l'aristocratie ashkénaze du parti (c'est ainsi que je nomme les vieux caciques) vis à vis à la fois des classes populaires mais aussi vis à vis des séfarades ou des éthiopiens. J'en veux pour preuve la manière scandaleuse dont le marocains ont été accueillis dans les années 1960 ici ainsi que de l'accueil des éthiopiens. Je rappelle que c'est le Rav Ovadia Yossef qui a fait que nos frères éthiopiens ont été acceptés car jusque là ils n'étaient pas considérés comme juifs.

Elizabeth GARREAULT a dit…

Au vitriol pour clôturer la semaine mais que dire face à un tel constat?
Si rien ne change d'ici là, en attendant Benny, le temps va sembler long. Espérons simplement que les dégâts ne seront pas irrémédiables.

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

Et si ce que vous décrivez n'était que gesticulation politicienne impuissante à prendre en compte le vrai désarroi des Israéliens, car comme l'explique Christophe Guilluy dans son ouvrage : "La France périphérique" : "Si l'État israélien vit depuis sa création dans la crainte de la guerre, les couches populaires israéliennes vivent aussi dans la crainte d'être submergées par une immigration pacifique qui remettrait néanmoins en cause leur identité et leur statut majoritaire. "

Très cordialement.

Henri GOTHEIL a dit…

Pour une fois qu'un article concernant les israéliens n'impute pas leurs avanies et leurs déboires aux "zôtres" qu'eux-mêmes je ne puis être que d'accord. Le désenchantement pour la gauche travailliste a peut être aussi d'autres causes: abandon du militantisme "gratuit" envers les jeunes, consumérisme à la place de débats d'idées en guise d'idéologie, leaders vieillissants en esprit sinon en âge, raisonnant comme si le temps ne passait pas, leaders incapables de bien intégrer tout ce qui se passe intérieurement (société à vitesses multiples par exemple) et extérieurement face à l'Iran, à Daech et autres coalitions sulfureuses et d'autant plus dangereuses, leaders incapables d'expliquer ce que la population est en train de vivre tout simplement et quelles en sont les causes et les effets, leaders incapables de se projeter dans l'avenir et surtout pas décidés du tout à ce que le mode de scrutin actuel change....Appropriation de l'état par une coalition bien décidée à ne pas tenir compte d'un contre pouvoir démocratique et parlementaire sur lequel la gauche est muette, pourquoi ? Et j'oublie un nombrilisme certain de la part de ceux qui sont installés dans la machinerie, dans l'establishment travailliste , dans la nomenklatura travailliste qui assure une rente pour ceux qui en profitent. Peut être aussi un poil de dédain et de mépris vis à vis non pas des chefs de la droite mais de leurs électeurs, surtout de ceux qui ont abandonné les travaillistes depuis si longtemps. La sécurité obsessionnelle n'explique peut être pas tout....

Jean Corcos a dit…

Un article hélas criant de vérité ... et qui n'incite pas à l'optimisme quant à l'avenir du pays : Israël ne survivra, comme une "villa dans la jungle" selon la jolie expression que j'ai lue quelque part, que s'il demeure une réelle démocratie ; mais il ne sera une réelle démocratie que si l'alternance fonctionne. L'opposition a donc une énorme responsabilité, même si elle ne gère pas les affaires aujourd'hui !

Nadine VERED a dit…

Le pays a besoin d'une politique sociale et égalitaire pour aider les classes défavorisées et moyennes. Mais les travaillistes ne pourront revenir qu pouvoir tant qu'ils seront lies a l’idée de "camp de la paix". Avec la montée de l’extrémisme islamiste -qui n'est pas, que je sache, une invention de Natanyahou pour se maintenir au pouvoir-, Israël a besoin de leaders forts a la Golda Meir, qui préférait " les condamnations aux condoléances" et non de dirigeants gnangnan, prêts a s'apitoyer sur le prétendu "désespoir " des Palestiniens -qui n'est qu'un espoir cache de nous mettre tous dehors).