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dimanche 20 mars 2016

La charge de l'ancien chef du Mossad contre Netanyahou



LA CHARGE DE L’ANCIEN CHEF DU MOSSAD CONTRE NETANYAHOU

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

            

          A la suite du décès de Meir Dagan le 17 mars 2016, nous republions notre article daté du 3 mars 2015 qui reste d'actualité.
         
          Meir Dagan, de son vrai nom Meir Huberman, né en 1945, d’origine polonaise ayant fui en URSS, a immigré en Israël en 1950. Il a été incorporé à l’armée en 1963, a fait partie de l’unité d’élite Sayeret Matkal puis a rejoint les parachutistes. Il a atteint le grade de général de division avant de quitter l’armée en 1995. Dagan a servi  en tant que conseiller de la lutte antiterroriste auprès du premier ministre Benjamin Netanyahou,  puis conseiller à la sécurité nationale auprès du premier ministre Ariel Sharon qui l’a ensuite nommé directeur général du Mossad en août 2002, poste confirmé par Ehud Olmert. Il y restera jusqu’en novembre 2010.  



              À son départ du Mossad, Dagan a renoncé à son devoir de réserve et a fait plusieurs déclarations publiques controversées concernant une éventuelle attaque militaire israélienne sur les installations nucléaires de l’Iran. Il avait alors contredit ouvertement la position du premier ministre Benjamin Netanyahou en jugeant «l’idée stupide» lors d'une conférence en mai 2011. Dagan a réitéré son opinion sur CBS en mars 2012 en disant qu'il considérait l’Iran comme un «régime très rationnel». Il a enfin récidivé en menant une charge féroce contre Netanyahou dans une interview, le 27 février 2015, au quotidien Yediot Aharonot.
Cette constance dans la critique n’est justifiée par aucun contentieux existant entre ces deux personnages de l’État qui ont longtemps collaboré. D’ailleurs Netanyahou l’a beaucoup aidé pour lui permettre une opération de greffe du foie en octobre 2012 en Biélorussie. Mais son passé militaire glorieux et ses actes de bravoure au sein de l’armée confortent l’idée que Dagan n’a pas adopté cette position à la légère. Le problème iranien est un sujet qui le préoccupe et il n’élimine pas d’un revers de main le danger iranien : «un Iran nucléaire est une réalité qu'Israël ne sera pas en mesure de se réconcilier avec».
Dagan à sa prise de fonction avec Sharon et Halevy

Cependant la manière dont la question est gérée par Netanyahou explique sa condamnation sans appel : «La personne qui a causé le plus de dommages à la stratégie israélienne sur la question iranienne est le premier ministre». L’Iran, selon lui, avait manifesté dès 1988 sa volonté d’acquérir des armes nucléaires mais ce n’est qu’en 2002 qu’Ariel Sharon avait mesuré l’étendue du défi auquel était confronté Israël. 
Le premier ministre de l’époque avait déjà estimé qu’il ne s’agissait pas d’un problème bilatéral mais d’une cause mondiale imposant  à Israël d’adopter «un profil bas». Dagan estime que le fait que 65% des réserves mondiales de pétrole se trouvaient en Iran jouait en défaveur d’Israël qui était en porte-à-faux puisqu’il n’avait pas signé de convention internationale sur le contrôle des armes nucléaires. Pour lui «il était préférable pour Israël de ne pas se placer à l'avant-garde».
- Quelle coïncidence, nous avons une place de physicien nucléaire   - Autant me tuer tout de suite

Mais il confirme cependant qu’Israël n’est pas resté inactif pendant cette période, soit en menant des opérations secrètes contre les savants iraniens, soit en agissant sur le plan international. Son influence a été déterminante pour imposer des sanctions contre l’Iran dès 2003. En particulier Israël a convaincu la Belgique et l’Allemagne de cesser de vendre les matériels nécessaires au projet nucléaire iranien : «Nous avons atteint une situation dans laquelle la communauté internationale avait peur de faire des affaires avec l'Iran». À compter de ce moment-là, la stratégie de Netanyahou est devenue défaillante car «il a transformé le problème iranien en problème purement israélien» en envisageant une option militaire contre l’Iran alors que tous les organismes militaires et sécuritaires israéliens étaient opposés à cette aventure. «Netanyahou aurait dû assumer l'entière responsabilité d’une telle décision. Mais il ne voulait pas prendre cette responsabilité».

Dagan confirme que les militaires auraient obéi aux décisions des dirigeants politiques car ils respectent le principe de la démocratie qui met l’armée aux ordres du pouvoir politique : «Nous étions opposés à l'option militaire, mais il n'a jamais été question de nous rebeller contre lui. C’était au premier ministre de prendre une telle décision. Nous n’avons fait qu’exprimer nos opinions professionnelles. Mais il ne voulait pas prendre une telle décision dramatique sans le soutien des chefs militaires car il refusait de prendre seul la responsabilité de quoi que ce soit. Il est formidable quand il s’agit de mots, mais pas quand il s’agit de prendre des mesures concrètes».

Pourtant Dagan n’élude pas la question du nucléaire iranien et l’accusation de «gauchisme» à son encontre doit être écartée car c’est un héros qui défend son pays : «Un Iran nucléaire pose une menace existentielle pour l'État d'Israël, je suis d'accord plus ou moins avec Netanyahou à cet égard». Mais l'ancien chef du Mossad a une position très atlantiste dans sa façon d’envisager l’avenir d’Israël. D’une part, il ne veut pas impliquer uniquement les Américains dans le combat contre l’Iran. Il aurait souhaité que l’Europe soit partie prenante avec la Russie et la Chine pour éviter de concentrer toutes les responsabilités sécuritaires aux mains des États-Unis. Il juge la guerre diplomatique actuelle avec Obama comme une anomalie car la Maison Blanche a toujours appliqué son droit de veto sur les résolutions qui mettaient en jeu la sécurité d’Israël. 
Il met le doigt sur le fait que le président détient le pouvoir de décision et non pas le Congrès, même si ce dernier est unanime à applaudir les discours de Netanyahou. Il fustige d’ailleurs le voyage à Washington du 3 mars qui ne pourra être selon lui qu’un échec : «Un premier ministre israélien qui entre dans une confrontation avec l'administration américaine doit tenir compte des risques. Si nous sommes en contradiction avec la Maison Blanche, nous pourrions perdre cette protection et, dans un court espace de temps, nous retrouver face à des sanctions internationales. Notre position dans le monde n’est pas si solide ; en ce moment la question de la légitimité d'Israël est à l'ordre du jour et nous ne devrions pas entacher nos relations avec notre plus important allié».

Dagan estime que ces querelles insidieuses avec les Américains  rassurent les Iraniens qui : «regardent tout cela en se frottant les mains de joie. Ils sentent qu’ils ont réussi à écorner les relations entre Israël et son principal allié, entre le petit Satan et le grand Satan». 
            Mais Dagan ne critique pas seulement la position de Netanyahou sur l’Iran. Son passé de général lui donne le droit de stigmatiser la conduite de la guerre avec le Hamas en 2014. Elle a selon lui trop duré, 51 jours de combats face à un ennemi relativement modeste : «L’opération a été un échec retentissant parce que nous n'avons obtenu qu'un cessez le feu que le Hamas violera chaque fois qu'il le souhaitera».  Dagan pense qu’Israël n’a pas appris les leçons des trois guerres avec le Hamas alors que ce dernier a toujours innové face aux actions militaires israéliennes. L’exemple des tunnels est flagrant alors qu’Israël n’a pas trouvé une parade militaire pour s’infiltrer à Gaza.

Il réfute totalement l’idée que Netanyahou a ménagé le Hamas pour éviter que le vide ne soit comblé par  Daesh. Pour lui l’État islamique se concentre sur la Syrie et l’Irak et n’a aucun intérêt à occuper le territoire de Gaza. Mais la stratégie de Netanyahou était plus complexe puisqu’elle consistait à maintenir le Hamas au pouvoir pour contrer Mahmoud Abbas. Au lieu d’opter pour un résultat militaire décisif en brisant les forces militaires islamistes, il a lambiné alors qu’il connaissait l’existence des tunnels. Dagan est convaincu que le Hamas aurait pu être vaincu par des méthodes plus rationnelles et plus définitives car Israël dispose de moyens militaires illimités et d’experts courageux et bien formés.

Israël était en mesure de réinstaller Mahmoud Abbas à Gaza en renvoyant Ismaël Haniyeh chez ses amis iraniens, avec le concours de la Ligue arabe, des Saoudiens, des États du Golfe et de l’Égypte, tous inquiets de la prolifération de l’islam radical. Ils étaient prêts à collaborer avec Israël s’il acceptait la main tendue. Dagan estime qu’il faut par ailleurs protéger le roi Abdallah de Jordanie et collaborer avec lui car sa chute mettrait en danger la sécurité de la frontière orientale d’Israël et transformerait «la Cisjordanie en Hamastan» : «Et qu’a fait Netanyahou? Il permet aux gens avec toutes sortes d'idées farfelues à visiter le Mont du Temple dont la responsabilité a été confiée au roi de Jordanie».
            Enfin Dagan est inquiet du statu quo actuel parce qu’il représente un danger pour Israël. Selon lui il est indispensable de parvenir à un accord avec les Palestiniens : «Les actes de Netanyahou nous conduisent vers un État binational, et je ne veux pas d’un État binational qui nous conduira inévitablement à un État d'apartheid ».
            Dagan est un dirigeant militaire responsable, qui a fait la preuve de son combat de l’ombre contre l’Iran ; il est censé savoir de quoi il parle. En ces temps d’élections, son discours risque d’être interprété comme une charge avec des motivations politiques, bien qu’il ne soit candidat à rien. Cette attaque violente contre Netanyahou, qui a été son chef durant dix ans, n’aura aucun effet sur les militants convaincus du Likoud. Mais elle pourrait faire réfléchir les indécis qui voudraient bien tenter une autre politique mais qui entendent constamment les arguments prétendant que seul Netanyahou peut garantir l’intégrité de l’État, sous-entendu que la gauche et les centristes sont incompétents et ne cherchent qu’à brader la sécurité du pays. Or selon Dagan, qui l’a pratiqué pendant une décennie, il a souvent montré la faiblesse de sa tactique, son indécision et son incapacité à décider seul quand cela est nécessaire.  Après le contrôleur de l’État qui a critiqué la politique du logement des gouvernement Likoud, cette mise en cause de la politique sécuritaire risque de coûter quelques sièges à celui qui n'arrive pas à décoller dans les sondages pour s'affirmer comme le meilleur capable de prendre à nouveau les rênes du pays.  


2 commentaires:

shimon steinberg a dit…

c'est une analyse claire mesurée, pertinente et convaincante de la part de notre ex deus ex machina, je pense exactement comme lui mais qui contre Nethanyaou est en mesure de conduire l'Etat d'Israël dans les méandres de cet écheveau compliqué d'autant que l'Europe - pas l'Allemagne apparemment paradoxalement ni je crois la Pologne- est désunie et ses populations -ses classes moyennes et son Lumpen bigaré et démographiquement submergé par des ressortissants de tous les pays du Mahgreb et du Mahcrek incapables de satisfaire les besoins élémentaires de leur peuple ? QUI ?

David Poryngier a dit…

« Les actes de Netanyahou nous conduisent vers un État binational, et je ne veux pas d’un État binational qui nous conduira inévitablement à un État d'apartheid ». - Merci Jacques Benillouche pour votre excellente couverture des débats israéliens en cette période pré-électorale, l'information francophone de qualité sur la question est une denrée rare !