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lundi 21 avril 2014

LA GUERRE DE CRIMÉE N’AURA PAS LIEU Par Max SEMORY




LA GUERRE DE CRIMÉE N’AURA PAS LIEU

Par Max SEMORY
copyright © Temps et Contretemps


Par cet excellent article très documenté et explicite, Max Semory nous permet de clarifier les clés du problème ukrainien en nous donnant une version moins manichéenne du conflit avec la Russie. En effet, les enjeux économiques entre la Russie et l’Occident sont tellement imbriqués qu’ils dépassent les simples querelles de frontières. De ce point de vue, Max Semory  se rapproche de la position diplomatique israélienne qui tend à analyser les relations avec la Russie avec moins de sectarisme et en évitant l’ornière des préjugés.




          La crise ukrainienne a éclaté le 22 février dernier, à la suite de la chute du régime pro-russe du président Viktor Ianoukovitch et son remplacement à Kiev par un gouvernement pro-européen. La Russie a immédiatement réagi en occupant la province russophone de Crimée et en massant à la frontière ukrainienne 40.000 soldats bien équipés et entraînés. 
Face à ces événements, l’OTAN, par la voix de son secrétaire-général Anders Fogh Rasmussen, a alors annoncé «le renforcement des mesures aériennes, maritimes et terrestres des pays-membres d’Europe orientale». Poussant à l’escalade, le président tchèque Milos Zeman, dont le pays est membre de l’OTAN depuis 1999,  a même estimé que «si les troupes russes entraient à l’est de l’Ukraine, l’OTAN devrait intervenir militairement».
Anders Fogh Rasmussen




Troisième guerre de Crimée ?

La crise ukrainienne actuelle est-elle susceptible de déboucher sur la troisième guerre de Crimée ou assiste-t-on essentiellement à de grandes manœuvres entre les puissants, prélude à une gigantesque partie de poker en vue de  repartir les cartes d’un nouvel ordre européen ?
En première analyse, la Russie a toutes les raisons de vouloir aller jusqu’au bout. D’abord en raison de son attachement historique à l’Ukraine; c'est autour de Kiev, l’actuelle capitale de l’Ukraine, que s’est forgé aux 9ème et 10ème siècles, le premier empire slave occidental qui, après avoir embrassé le christianisme, devint la Russie Kiévienne, berceau de l’empire russe. Quant  à la Crimée, elle a toujours été dans  l’orbite russe depuis qu’en 1791, elle a été arrachée à la Turquie ottomane pour rejoindre l’empire russe. S’agissant du transfert de la Crimée  à  l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev,  Poutine  considère  qu’il a été fait «sans tenir compte de l’origine ethnique des populations et en  violation flagrante des bases constitutionnelles en vigueur à  l’époque».
Flotte russe en Mer Noire

L’incertitude qui pèse sur la flotte russe en Mer Noire joue aussi un rôle catalyseur. Après l’éclatement de l’URSS en 1991, la Crimée avait fait l’objet de plusieurs accords entre Kiev et Moscou dont l’un prévoyait, pour 20 ans jusqu’en 2017, la présence de la flotte russe en Mer Noire et dans la base de Sébastopol. Le bail russe a depuis été renégocié. Contre un versement  annuel de 100 millions de dollars, le maintien de la marine russe a été prolongé jusqu’en 2042, voire 2047, mais il semble maintenant compromis par la chute du régime pro-russe, le 22 Février. L’intervention russe en Crimée vient régler cette question une fois pour toutes.
La question du gaz alimente également les tensions avec l’Ukraine. La fourniture de gaz était un des volets importants de l’accord russo-ukrainien du 17 décembre 2013. La Russie s’y engageait à fournir à l’Ukraine une aide économique de 15 milliards de dollars, conditionnée par une intensification de la coopération industrielle entre les deux pays ainsi que par l’engagement de l’Ukraine de ne pas rejoindre l’UE ni l’OTAN. Des prix préférentiels ont été établis pour les fournitures de gaz par le gazier russe Gazprom,  lesquelles comptent pour prés de 60% de la consommation ukrainienne totale.
Au fil des ans, la société Naftogaz, qui gère l’importation, la distribution et le stockage du gaz pour le compte du gouvernement ukrainien, a accumulé une dette de prés de 2 milliards de dollars vis-à-vis de Gazprom, dette qu’elle est incapable de payer. A la suite de la chute du gouvernement pro-russe à Kiev et de l’annexion de fait de  la Crimée, les tensions énergétiques entre les deux pays se sont exacerbées. La Russie a procédé au dédoublement du  prix du gaz destiné à  l’Ukraine et exigé  le remboursement immédiat de la dette due à  Gazprom, sous peine d’arrêt complet des fournitures de gaz. L’oléoduc ukrainien transportant environ 50% du gaz russe à destination de l’Europe, il est évident que toute interruption des livraisons russes pourrait avoir des conséquences graves, ce qui ajoute encore à  la nervosité des Russes.

Menace stratégique occidentale


Bush, Gorbatchev et Baker


La menace stratégique occidentale est également de nature à accentuer l’intransigeance russe. Le 9 Février 1990,  James Baker, alors secrétaire d’État de l’Administration Bush, avait déclaré à Mikhaïl Gorbatchev qu’en échange de l’acceptation par Moscou de l’entrée de l’Allemagne réunifiée dans l’OTAN, les États-Unis accepteraient, pour leur part, de reconnaître à la Russie «le droit à une ceinture de sécurité» et s’engageraient à ne pas élargir l’OTAN vers l’est. Au grand désarroi de la Russie, l’organisation atlantique intégra néanmoins en 1999, la Pologne, la République Tchèque et la Hongrie ; puis en 2004, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et les trois États Baltes. Elle négocia même en 2008 l’entrée de l’Ukraine dans l’alliance, sans résultat concret en raison de l’opposition finale de la chancelière allemande, Angela Merkel. 
Missiles russes anti-missiles

En outre, le déploiement par l’OTAN en Pologne, en Roumanie et en République Tchèque de missiles anti-missiles et de systèmes radars dirigés vers la Russie, a constitué pour Moscou autant de violations des engagements pris par la première Administration Bush et entraîné de nombreuses menaces de représailles de la part du Kremlin.
L’Ukraine, qui vient d’être empiétée de la Crimée, montre aussi des velléités de belligérance ; elle avait accepté, en novembre 1994, de ratifier le traité de non prolifération nucléaire en échange de garanties internationales sur la sécurité et l’intégrité du pays. Ainsi, l’impuissance  de l’Occident à faire honorer cet engagement et déclarer l’annexion «de facto» de la Crimée par la Russie comme un «casus belli», conduit  à de très nombreux bruits de bottes chez les partisans du nouveau régime ukrainien.

Changer l’ordre des choses

Jean-Sylvestre Mongrenier

Pourtant, malgré toutes ces apparences, ni les Russes ni les Ukrainiens ne souhaitent s’engager dans un conflit armé. L’Ukraine, parce qu’elle n’en a pas les moyens ; la Russie, en partie pour les mêmes raisons mais surtout, car elle poursuit depuis quelques années, et avec succès, une toute autre stratégie fondée notamment sur l’agitation et  la déstabilisation. Pour Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur  à l’institut Thomas More, cette stratégie vise à  «changer l’ordre des choses, repousser les frontières  et reconquérir les territoires de l’étranger proche». La Crimée ne serait donc «que la première étape d’un plan plus large visant les régions orientales de l’Ukraine, sa façade sur la Mer Noire».

Poutine a très clairement défini, depuis les années 1990, la tactique à suivre dans le cadre de cette stratégie de reconquête : créer de l’agitation dans ces régions en vue de les déstabiliser et, ainsi, de les empêcher de se rapprocher de l’Union Européenne et de l’OTAN. Suivant cette tactique, la Russie a suscité à partir de cette date plusieurs «conflits gelés» : une guerre en Moldavie où a été proclamée l’indépendance de la province russophone de Transnistrie, avec expulsion des Moldaves roumanophones. En conséquence, toute velléité moldave de rapprochement avec l’Europe a été brisée dans l’œuf. En 1992, guerre en Géorgie avec pour résultat l’occupation russe, la création de deux États indépendants fantoches pro-russes, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie (avec peuplement abkhaze et ossète et expulsion des Georgiens) et suffisamment de chaos pour empêcher toute coopération avec l’occident. L’occupation de la Crimée en 2014 suit le même processus et aura les mêmes résultats.


Trop d’intérêts communs

L’Occident n’a pas réagi militairement à la déstabilisation de la Moldavie et de la Géorgie et un scénario identique devrait se reproduire sur la question ukrainienne. L’UE et l’OTAN sont pourtant parfaitement capables de ramener la Russie à de meilleurs sentiments mais la volonté politique de croiser le fer avec les Russes n’existe pas, aussi bien chez les responsables européens que chez le président Obama. La fin de la guerre froide et la mondialisation ont créé trop d’intérêts communs entre la Russie et l’Occident. Les préoccupations principales des Russes en matière de politique étrangère concernent presque toutes l’Occident.
Voulant un accord de désarmement stratégique avec les États-Unis, la Russie cherche à consolider sa position dominante dans l’ancien espace soviétique, en accord tacite avec l’Occident. Elle veut affermir son rôle sécuritaire au sein de l’OSCE, empêcher l’élargissement de l’OTAN à des pays situés sur ses marges, freiner le déploiement de la défense anti-missile, et jouer un rôle moteur  à côté des États-Unis dans les négociations avec l’Iran. Et non des moindres, la Russie cherche à renforcer le contrôle de Gazprom sur les exportations de gaz vers l’Ouest et aussi sur les oléoducs, notamment celui qui traverse l’Ukraine.
En fait, l’Europe dépend du gaz russe. Selon Morgan Stanley, les pays de l’ouest – Belgique, Pays-Bas, Espagne, France, Angleterre, Italie – tirent entre zéro et le quart de leur consommation de gaz de Russie. L’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Slovaquie et la République Tchèque importent entre 40 et 90% et la Finlande et les pays baltes 100% de gaz russe. 
Chantiers navals Saint-Nazaire

L’Europe est le principal investisseur dans l’économie russe, avec un volume cumulé d’investissements de 277 milliards de dollars en 2013, dont 150 milliards d’investissements directs. L’Union européenne est aussi le premier partenaire commercial de la Russie et compte pour près de 50% du commerce extérieur russe ; les échanges commerciaux dans les deux sens, représentant cette même année environ 410 milliards de dollars.
La Russie, de son coté, constitue le troisième plus grand partenaire de l’UE, après les États-Unis et la Chine. En Allemagne, 300.000 emplois sont directement liés aux relations germano-russes ; 300.000 Russes travaillent à Londres ; 1.000 emplois nouveaux seront créés aux chantiers navals de Saint-Nazaire en France grâce à un contrat de livraison de porte-hélicoptères, pour une valeur de 1,2 milliards d’euros.

Maison commune européenne


En 1991, Mitterrand, Kohl et Gorbatchev parlaient de «la maison commune européenne», précisant que l’Europe et la Russie se complétaient idéalement sur les plans technologique, scientifique et énergétique. Les États-Unis, plus grands consommateurs d’énergie du monde et la Russie, plus grand producteur mondial d’hydrocarbures, sont voués à  dialoguer ensemble, car de l’avenir des ressources énergétiques mondiales dépend majoritairement l’avenir de l’économie mondiale. Les États-Unis sont intéressés à développer la production de pétrole et de gaz de schiste, en Russie et en Ukraine, opérations susceptibles de contribuer à la baisse du prix mondial du gaz. Le premier pétrolier américain, Exxon, a déjà contracté un accord de coopération avec Rosneft, le géant russe d’État, en vue d’explorer le sous-sol de l’Arctique russe, ou se trouvent de vastes réserves énergétiques de toutes sortes. De son coté, Chevron a conclu un important accord d’exploitation et de partage de production de gaz de schiste, d’une durée de 50 ans, avec la société ukrainienne publique Naftogaz.

Les complémentarités existantes entre les économies de la Russie, de l’Union Européenne et des Etats-Unis poussent aujourd’hui inexorablement ces États à régler leurs différents, même très graves, par la négociation. Le grand jeu de poker auquel se livrent ces trois partenaires depuis la dislocation de l’URSS, et dans lequel chacun utilise la menace, l’appât ou le bluff pour faire avancer ses cartes, débouchera très probablement sur un nouvel ordre européen, nécessaire à la survie du vieux continent face aux nouveaux géants du 21ème siècle.
La guerre de Crimée n’aura pas lieu.


2 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

La Russie est, surtout et avant tout, russe.
Les Européens sont, surtout et avant tout, dépendants du gaz russe.
Quant aux "sanctions économiques", demandez à Airbus, STX Saint-Nazaire, Alstom, Renault, Accor, Auchan, Danone, Leroy-Merlin, Sanofi, Vinci, ce qu'ils en pensent.
Conclusion : Obama ayant déjà baissé les bras sur la possibilité d'une désescalade sur le terrain, grâce aux sanctions, ni la guerre de Crimée, ni la guerre d'Ukraine, n'auront lieu.
C.Q.F.D.

Anonyme a dit…

Poutine a compris que Obama était faible et il en a profité. A un second niveau, peut-être que le Maître de l'histoire rend Israël témoin de cette annexion pour l'encourager à procéder de même avec les territoires disputés. Clin d'oeil... (YN)