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dimanche 30 mars 2014

HEZBOLLAH : DERNIER ACTE ? Par Jean CORCOS



HEZBOLLAH : DERNIER ACTE ?

Par Jean CORCOS

copyright © Temps et Contretemps

Nasrallah

Pour ma dernière émission, nous avons parlé d'un acteur devenu incontournable au fil des années, mais surtout une menace stratégique majeure pour Israël : le Hezbollah, une milice chiite libanaise crée et financée par l'Iran. Mon invité était Yves Mamou,  journaliste, attaché depuis plus de vingt ans au service économique du journal Le Monde.



Image d’Épinal

Yves MAMOU

On ne peut pas dire que la géopolitique soit sa spécialité, même s'il s'était déjà intéressé à la région avec  un ouvrage intitulé «Les maladies des religieux. Un regard décalé sur le conflit israélo-palestinien». Nous avons parlé de son livre «Hezbollah, dernier acte», publié aux Éditions Plein Jour. J'ai eu plaisir à le lire car en moins de 140 pages il parvient à évoquer plus de 25 ans d'Histoire contemporaine. C'est aussi l'ouvrage français le plus récent sur cette milice chiite ; en tout cas le premier, où l'organisation est en quelque sorte descendue de son piédestal, où la majorité des médias français - superficiellement informés ou complaisants dès qu'il s'agit des ennemis radicaux d'Israël - l'avaient longtemps placée.
Comme il l'écrit, « le Hezbollah était vu comme un quasi mouvement humanitaire, et des militants assez courageux pour se frotter à l'armée la plus puissante du Moyen-Orient, et défendre les Palestiniens ». Or cette image d'Epinal, le livre la démonte ; elle ne correspond plus à la réalité depuis les révolutions qui ont eu lieu dans la région ; et elle n'est plus du tout acceptée par beaucoup d'acteurs, médiatiques ou politiques du monde arabe.

Yves Mamou a d'abord raconté à nos auditeurs comment lui est venue l'idée de son livre, à partir d'un article modestement proposé par un journaliste économique à sa direction au journal Le Monde. Juste après la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah, il fut étonné d'une dépêche de l'AFP rapportant que le Hezbollah avait reçu 300 millions de dollars pour reconstruire les villages et quartiers détruits par les bombardements. L'organisation chiite ne devait d'ailleurs même pas cacher que cette somme considérable venait d'Iran, mais la rédaction du Monde n'a pas voulu soutenir une enquête ; enquête qui, quelques années plus tard, se transforma en livre.

News analysis

En ce qui concerne sa méthode de travail, l'auteur évoque lui-même la critique que l'on pourrait lui faire en disant qu'il n'est pas allé au Liban, et que dans le dans le fond il n'a réalisé qu'une news analysis, une analyse consistant «à chercher des faits épars de l'actualité dans le but de leur donner un sens». D'après Yves Mamou, tout le monde peut faire une enquête à partir de ce qu'on lit sur Internet, à condition d'avoir une bonne intuition pour analyser les évènements. Selon lui - et par contraste avec ce qu'on lit dans la presse américaine - il faut sortir de la grille d'interprétation française, qui fait du conflit israélo-palestinien la clé pour résoudre toutes les crises de la région.
Abbas Moussaoui

Dans son livre, Yves Mamou raconte la fulgurante ascension de Hassan Nasrallah, devenu chef du Hezbollah à 32 ans en 1992, après l'élimination par les Israéliens d'Abbas Moussaoui, le premier leader du mouvement. Il écrit : «sous Nasrallah, le Hezbollah a fondé son développement et sa consolidation sur quatre notions, le Djihad contre Israël, le Velayet e-Faqih, le souci d'éviter une nouvelle guerre civile au Liban, et l'alliance inconditionnelle avec la Syrie». Le Djihad contre Israël correspond à une stratégie de l'Iran, dont le but est de porter un coup fatal à l'État juif, de façon à se poser en leader du monde arabe - alors même que la République Islamique d'Iran part avec des handicaps (non arabe, chiite donc minoritaire).
Pour ce qui concerne le Velayet e-Faqih, cela va au delà de la notion de «gouvernement des sages» ; pour Yves Mamou le Guide suprême de la révolution iranienne est un véritable Führer de droit divin, auquel le Hezbollah ne peut qu'obéir. Pour le choix de la Syrie, il s'agit également d'une pièce dans la stratégie de l'Iran : elle fait partie du dispositif pour alimenter en armes le Hezbollah ; et c'est aussi un jeu «donnant donnant», car le régime alaouite a refusé toute paix au Moyen-Orient, l'état de guerre lui permettant de s'imposer au pouvoir contre la majorité sunnite.

Divine surprise

L'armée de l'air israélienne a largué deux bombes guidées dans le centre de Tyr, au sud Liban.

Yves Mamou rappelle, au chapitre I du livre, la guerre de l'été 2006 entre Israël et le Hezbollah, et la «divine surprise» qu'elle fut pour son chef Hassan Nasrallah. Même si sur le plan militaire, aucune partie n'a vraiment écrasé l'autre, sur le plan politique ce fut clairement un vrai succès pour lui car malgré des pertes importantes, malgré des destructions qui ont ravagé une partie du Liban, la milice chiite n'a pas été vaincue et a continué de bombarder le territoire israélien jusqu'au bout.
On a deux scénarios possibles pour la prochaine guerre : le pessimiste, en réalisant que le Hezbollah a maintenant quatre fois plus de missiles qu'à l'époque, certains de longue portée et qu'il peut causer le chaos dans tout le pays ; et l'optimiste, en se disant qu'avec ses missiles anti-missiles et une stratégie complètement revue, Tsahal cette fois l'emportera. Qu'en penser? Mon invité juge inévitable une confrontation. Pour lui, l'armée israélienne ira jusqu'au bout cette fois-ci, et elle n'hésitera pas à détruire tous les villages fortifiés du Hezbollah, après avoir donné à la population civile le temps de s'enfuir.
Milices armées du Hezbollah

Le livre de mon invité détaille au chapitre III, intitulé «Un État dans l'État» l'implantation du mouvement au Liban. C'est à la fois une milice puissamment armée, plus puissante que l'armée libanaise qu'elle semble d'ailleurs contrôler ; et un parti politique, représenté au Parlement, dans une alliance dite du 8 mars. Hassan Nasrallah a su bâtir un puissant réseau dans la société civile libanaise : un système d'œuvres sociales, avec des hôpitaux, des dispensaires, des écoles, des banques, et une relation paternaliste du type patron client qui a fidélisé la population chiite ; un réseau télécom privé et sécurisé, et aussi un empire médiatique, avec la chaine de télévision Al-Manar qui émet en plusieurs langues, mais surtout de très nombreux sites Internet. 

Mais j'ai trouvé qu'il était peu disant sur les alliances du Hezbollah et sur le parti du général Aoun, en particulier, qui arrive quand même à fédérer beaucoup de chrétiens maronites du côté de l'Iran et contre l'Occident démocratique. Mon invité en a convenu, en précisant que la politique intérieure libanaise était «un monde à part», marquée par le jeu des clans, des familles et des alliances, et tout à fait déconnectée de la géopolitique régionale.

Financement du Hezbollah


Les pages sans doute les plus originales du livre sont celles qui concernent les sources de financement du Hezbollah, un sujet ayant étrangement peu intéressé la presse française. Page 89, il cite une étude américaine évaluant entre 100 et 200 millions de dollars les sommes directement versées par l'Iran, et cela semble modeste pour entretenir leur armée. Il passe en revue d'autres sources : collectes de fonds, racket, trafic de drogue, activités mafieuses diverses. Yves Mamou a parlé à mon micro du réseau de la Lebanese Canadian Bank, qui a été découvert suite à un audit de la Société Générale qui devait en prendre le contrôle : des experts américains ont détecté alors 200 comptes, servant à blanchir l'argent de la drogue vendu par le Hezbollah, qui partait aux Etats-Unis, servait à y acheter des voitures d'occasion, vendues en Afrique, l'argent revenant ensuite au Liban.
Le Hezbollah en Syrie

En ce qui concerne l'intervention militaire du Hezbollah en Syrie, cela a été pour mon invité le tournant qui a entrainé le mouvement dans une pente déclinante. Cette intervention s'est faite sûrement à la demande de l'Iran, qui ne pouvait pas intervenir directement. A cette occasion, le masque est tombé pour les Arabes sunnites qui le considèrent comme un ennemi : on ne peut pas prétendre «libérer la Palestine» et massacrer un peuple arabe voisin. Les medias du monde sunnite le présentent quasiment comme un allié d'Israël. 
J'ai quand même fait remarquer à Yves Mamou que ce qu'on lit en France, par exemple dans les réseaux sociaux et sur des sites antisionistes radicaux, montre que beaucoup de musulmans de chez nous, qui ne sont pas chiites, gardent leur admiration pour ce qu'ils appellent le Front de la Résistance, "Mukawama" en arabe. Pour lui, cependant, «ces Arabes d'Europe» ne comptent pas dans l'équation, et maintenant c'est le conflit entre Sunnites et Chiites qui est devenu la ligne de fracture dominante au Moyen-Orient.

Réécouter l'émission :

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