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samedi 29 mars 2014

EGYPTE : D’UNE DICTATURE À L’AUTRE



EGYPTE : D’UNE DICTATURE À L’AUTRE

Par Jacques BENILLOUCHE

copyright © Temps et Contretemps


Parents des condamnés

C’est un verdict sans précédent qui a été pris en dépit du bon sens, par une justice expéditive. 529 Frères musulmans ont été condamnés à mort et 700 autres islamistes s’attendent au même sort. Ces condamnations massives s’ajoutent à la répression sanglante des manifestations organisées par les Frères musulmans. L’Égypte compte 1.400 morts depuis huit mois lorsque que le président islamiste, Mohamed Morsi, élu à la suite d’une élection à priori démocratique, a été destitué et emprisonné par l’armée. Il faut donner à son crédit que, s’il a cherché à noyauter toutes les institutions politiques et culturelles du pays, il ne s’est jamais lancé dans des procès politiques de masse avec à la clef des condamnations à mort.


Mascarade

Le maître d’œuvre de cette mascarade est bien sûr le maréchal Al-Sissi, car il lorgne avec insistance sur le poste de président à la prochaine élection. Il est considéré par la majorité des Égyptiens comme l’homme providentiel capable de sortir le pays du marasme économique et d’instaurer l’ordre et la sécurité. Mais la question reste de savoir si, trois ans après avoir renversé le dictateur Moubarak, l’Égypte ne va pas s’enfoncer dans une nouvelle dictature librement consentie.
Al-Minya

Le procès des 529 Frères condamnés à mort a été expéditif car ils ne savent pas pourquoi ils ont été condamnés. Aucun chef d’accusation ne leur a été communiqué. Le pouvoir a tenu à organiser le procès dans la ville symbole d’Al-Minya,  capitale de la Moyenne-Égypte à environ 245 km au sud du Caire. Des violences avaient particulièrement touché la communauté copte visée par de nombreuses attaques et des incendies d’églises. Pour la première fois de son histoire, le centre jésuite avait été détruit. À forte proportion de chrétiens, la ville concentrait une grande partie du terrorisme islamique en 1990.
Eglise incendiée à Al-Minya

Même si l’on n’apprécie pas les méthodes islamistes, il faut constater que le procès a été bâclé et scandaleux. Les témoins n’ont pas été entendus et les juges n’ont pas établi les faits. C’est une première en Égypte qui n’a jamais connu une dérive judiciaire pareille. En fait, à travers les juges aux ordres du nouveau régime,  le pouvoir tenait à intimider les Frères sans se rendre compte qu’il détériorait l’image du pays. Le verdict a été imposé par le président de la république  et cautionné par le maréchal Al-Sissi, pour confirmer face à l’opinion publique la politique d’éradication des Frères. Certes la Confrérie avait un contentieux avec la Magistrature mais cela dépasse la simple vengeance. Les militaires ont voulu frapper un grand coup et adresser un message aux Islamistes avant la présidentielle pour leur signifier qu’ils ne tolèreraient aucun trouble, et à fortiori aucun attentat.

Éradiquer toute opposition
 
Alaa Abdelfatah
Mais les Frères ne sont pas seuls visés puisque les tenants de l’ancien régime le sont aussi. Ainsi derrière les barreaux on retrouve des journalistes, en particulier ceux d’Al-Jazeera, qui ont été les fers de lance de la révolution et de grandes figures de la jeunesse qui ont incarné la révolution à l’instar d’Alaa Abdelfatah, militant de gauche et figure de la révolte de 2011 contre le régime de Hosni Moubarak.  Parallèlement à ce procès, la presse a été muselée ce qui empêche de connaitre l’état réel de l’opinion publique.   Ceux qui croient en Sissi commencent à douter car ils ne constatent aucune amélioration de leurs conditions de vie dans une situation économique critique.
 Mais on croit voir dans ces procédures juridiques exceptionnelles la main insidieuse de l’Arabie saoudite qui conditionne son aide économique. Elle a exigé de frapper un coup contre les Frères musulmans qui lui font de l’ombre.
Après l’euphorie du printemps arabe de 2011, l’Égypte, leader du monde arabe, vit une situation de chaos. La déception s’est répandue dans toutes les couches de la population qui ont vécu d’illusion.  Les égyptiens croyaient, qu’en renversant un dictateur, ils allaient entrer dans l’ère de la démocratie avec l’organisation d’élections libres. Or la démocratie ne se décrète pas ; elle fait partie d’un processus d’éducation que n’a pas encore connu le pays. 
Par ailleurs 60 années de dictature  ont créé des maux irréversibles. La corruption sévit à tous les niveaux, l’inégalité sociale s’est installée de manière durable tandis que la religion gangrène le champ social. La religion a fait reculer le pays dans le moyen-âge car l’islam voulait tout gérer et tout gouverner.  Les Frères avaient placardé sur les murs des villes leur slogan : l’islam est la solution. La solution s’est avérée dramatique. D’ailleurs Moubarak avait commis l’erreur de leur déléguer l’éducation publique entrainant des élèves à n’apprendre rien d’autre que le Coran ce qui ne suffit pas à préparer les leaders de demain.

Seule force organisée
Al-Sissi annonce sa candidature

Sûrs d’eux-mêmes car ils représentaient la seule force organisée depuis que Moubarak avait fait le vide pendant 29 ans entre lui et les Islamistes, les Frères ont accepté de jouer le jeu de la démocratie car ils savaient que les élections étaient à leur portée. Elle s’était exprimée à trois reprises avec un parlement élu, une constitution adoptée et un président élu. Les Frères n’avaient jamais souhaité la révolution car elle pouvait altérer leur confort relatif. Mais ils ont dû se mêler aux jeunes dans les rues et se prononcer en faveur d’une révolution à laquelle ils n’adhéraient pas en réalité. Ils ont assumé un pouvoir qui les a surpris car ils n’étaient pas prêts, même s’ils avaient des compétences techniques et sociales. Ils se sont trouvés contraints d’accueillir dans leurs mosquées tous ceux qui ont été sacrifiés par l’État à savoir les vieux, les veuves, les orphelins, les enfants et  les laissés pour compte. Ils représentaient l’épouvantail qui a empêché l’émergence de toute force démocratique. Mais le paradoxe tient dans le fait que les Islamistes, qui ont joué le jeu de la démocratie, ne sont pas encore des démocrates.
Al-Sissi et les Russes

Pendant ce temps le pays s’enfonce dans la crise : 1.5 milliards de dollars de l’aide américaine est suspendue bien qu’il ne s’agisse que d’une aide militaire pour acheter du matériel américain et non du pain et des denrées alimentaires. Alors les Égyptiens se sont tournés vers le Golfe et l’Arabie saoudite qui les financent. Lassés du jeu américain, ils jouent la carte de Moscou puisqu’il est question de créer une zone de libre-échange entre l’Égypte et la Russie. Mais l’Europe reste totalement absente en Égypte soit pour condamner un procès inadmissible, soit pour s’élever contre la répression des Frères. Sa seule volonté est d’éviter de couper les ponts avec le pouvoir égyptien car l’Égypte reste un pays central bénéficiant d’une rente géostratégique, le plus grand pays du monde arabe, le seul qui ait fait la paix avec Israël.
Tunnel à Gaza

Israël constate un point positif depuis que Mohamed Morsi a été chassé du pouvoir. L’armée égyptienne a coupé Gaza du reste du monde pour punir les dirigeants du Hamas d’être une émanation des Frères. Les relations avec l’Égypte sont détestables car les égyptiens accusent le Hamas d’être à l’origine des attentats commis en Égypte. C’est pourquoi, l’armée a décidé de détruire 1.400 sur les 1.500 tunnels de contrebande  qui faisaient passer des armes, des militants islamistes, des denrées alimentaires et du pétrole. Le Hamas est donc contraint de s’approvisionner en denrées alimentaires chez les Israéliens, au double du prix. 700 millions de dollars de marchandises passaient chaque année avec à la clef une taxe qui revenait dans les caisses du Hamas. Le Hamas a ainsi perdu entre 10 à 15 millions de dollars de revenus. Gaza manque de carburant car il refuse de payer le prix fort aux Israéliens. Un million de litres d’essence passait chaque jour contre 20.000 litres par semaine aujourd’hui.

Israël se satisfait d’un régime militaire égyptien qui ne remet pas en cause le traité de paix, qui lutte avec ses moyens contre le terrorisme au Sinaï et qui poursuit les djihadistes dans tous leurs retranchements. Les problèmes politiques internes restent de la responsabilité des Égyptiens eux-mêmes.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Pour leur défense, on pourrait dire, en s'appuyant sur l'histoire de France, que l'Egypte est en train de pa lectyer le prix du passage dans la modernité. La Révolution Française et l'Empire napoléonien, qui ont marqué la transition de l'Ancien Régime vers une pré-démocratie industrielle se sont soldées par plusieurs millions de morts. L'avenir dira si cette lecture est valide; (Yaakov Neeman)

Gilbert ADDA a dit…

Comme toujours, analyse claire et pertinente sur la situation préoccupante de l'Egypte? .
Tu dis Jacques, que c'est le seul pays arabe qui a fait la paix avec Israël. Or il me semble que Itshak Rabin avait signé un accord de paix avec le Roi Hussein de Jordanie !
Gilbert ADDA
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Jacques BENILLOUCHE a dit…

@ Gilbert

Exact Disons plutôt que l'Egypte a été le premier pays arabe à signer la paix avec Israël suivi de près par la Jordanie.