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mardi 24 décembre 2013

SOUVENIRS DE NOËL Par Marianne ARNAUD



SOUVENIRS DE NOËL

Par Marianne ARNAUD
copyright © Temps et Contretemps



Je n’aime pas trop les éloges car ils peuvent paraitre suspects quand on anime un site et qu’ils concernent un de nos chroniqueurs. Mais Marianne Arnaud a écrit un texte dont on vit  l’émotion crescendo, au fur et à mesure de la lecture des lignes, comme une sorte de suspense libérateur. On sent percer dans les mots une situation dramatique vécue avec une réelle volonté d'œcuménisme parce que nous n’acceptons pas l’autre, tel qu’il est, différent mais cependant humain. 
En ce jour de fête chrétienne, Marianne Arnaud apporte malgré tout un soupçon d’optimisme à ceux qui jugent le monde injustement perturbé par des guerres de religions stériles.  
J. BENILLOUCHE

  
Elle a cinq ans. À Noël elle chantait toujours :
«O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Wie grün sind deine Blätter»

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Elle a un Papa qui sent bon et qui a toujours de jolis pyjamas bien repassés ! Ils se disputent beaucoup Mama et lui. Mamy, la mère de Mama, dit que ça ne peut plus durer. Il faut que Léo et Lutzi se séparent. Lutzi doit retourner habiter avec sa mère parce que Léo est juif. Et c'est pas bien d'être juif. C'est pas bien non plus de parler allemand. Il faut se taire.



La guerre à Shanghai

Léo reste tout seul dans la jolie maison avec le jardin et la véranda où à midi on avait le droit de tremper un sucre dans le café des grands, et où, le soir, on regardait les étoiles. Chez Mamy, Lutzi est triste, elle pleure beaucoup - plus personne ne l'appelle Lutzi, elle s'appelle Marie-Lucie – ses filles n'habitent plus avec elle. Elles sont chez les sœurs avec plein d'orphelines chinoises. À Noël tout le monde chante :
«I saw three ships come sailing in
On Christmas day, in the morning»
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C'est difficile de trouver des cadeaux de Noël parce que c'est la guerre. Elle a demandé un landau pour sa poupée Rose-Marie. Un vrai, pas une de ces charrettes en osier pour bébés chinois. Papa dit qu'il a couru tout Shanghai pour le trouver. Mais il est magnifique : bleu marine avec un matelas, un oreiller et un édredon couverts de dentelle blanche.
À l'école on parle anglais mais on récite les prières en français parce que les religieuses de l'orphelinat sont françaises. Il y en a même une qui est allemande : mère Marguerite-Marie. C'est elle qui donne les coups de fouet aux petites filles qui ont fait des bêtises.
La guerre est finie. Les Américains sont arrivés. Ce n'est pas Noël mais c'est tout de même une grande fête. Les Américains nous apportent des bonbons, des gâteaux, du chocolat et surtout du chewing-gum et du Coca-Cola ! Les sœurs nous font préparer chants et saynètes pour eux.
On chante : «Il était un p'tit homme qui s'ap'lait Guillery-Carabi». Ca les fait rire.

Fin de la guerre à Nice

Mamy va pouvoir retourner en France. Elle a acheté un grand appartement à Nice où de la terrasse on voit l'église russe et le Parc Impérial. Elle habite là maintenant avec ses deux filles et leurs six enfants. La sœur de Marie-Lucie a quatre enfants, ils sont nés en Indochine où leur père était médecin, mais il était malade et il est mort, en débarquant à Toulon. 
Les cousins sont français et ils se moquent des deux cousines parce qu'elles ne sont pas françaises, elles sont suisses et ils trouvent cela ridicule. Elles donneraient n'importe quoi pour être françaises comme eux. En plus, elles ont un nom bizarre et imprononçable que tout le monde écorche comme à plaisir, surtout chez les sœurs de la rue Barla où on les a mises en pension.
Mais il faut reconnaître que les Noël de Nice sont magnifiques. La crèche de l'école est superbe avec ses santons presque grandeur nature. Chaque année on reverra les deux anges de carton découpé qui tiennent une banderole où il est écrit : «Gloria in excelcis Deo» et les filles vocalisent à tue-tête : «GLO-O-O-O-O-O O-O-O-O-O O-O-O-O-O RIA...»
Chez Mamy, Marie-Lucie et sa sœur ont préparé la fête en cachette des enfants qu'on a envoyés au cinéma. Lorsque les six cousins sont enfin admis au salon, c'est l'émerveillement général et toujours renouvelé d'année en année. L'arbre touche le plafond. Il est non seulement scintillant de boules de verre de couleur, de bougies et de guirlandes mais encore chargé de toutes sortes de bonbons et de friandises. L'ouverture des cadeaux provoque des «Oh ! » et des «Ah ! » chez tout le monde.
On passe enfin à table. Chaque fois il y a les mêmes réflexions sur la viande de la dinde qui – décidément – est trop sèche, mais tant pis parce que la farce de marrons est délicieuse et la bûche plus qu'appétissante. Tout le monde a les yeux qui brillent et est heureux. On n'aura jamais le temps d'aller à la Messe de Minuit.
Les années ont passé et maintenant c'est elle qui organise Noël pour ses enfants. Elle n'accepterait pour rien au monde que son sapin ne soit pas haut du sol au plafond. Les branches sont surchargées de bonbons aussi, comme chez Mamy. Elle fait ça dans la nuit du 24 décembre pour que ses enfants en aient la surprise en se levant le matin du 25.

La chair de poule

Mais les enfants ont grandi et la famille a pris l'habitude de passer Noël au ski. Il n'y a donc plus d'arbre à garnir. Et bientôt les enfants ont eu, eux-mêmes, des enfants et la voilà qui renoue avec le passé des Noël traditionnels, et des arbres hauts jusqu'au plafond, chargés de bonbons. Le dîner de Noël a lieu le 24 décembre, tout le monde est sur son trente-et-un, sauf grand-père – son mari – qui revêt ce soir-là, son survêtement le plus pourri, personne n'a jamais compris pourquoi. Pourtant une certaine année, bizarrement, il est en grande tenue. Et voilà qu'au dessert, il se lève et entonne d'une voix tonitruante :
«Minuit chrétiens, c'est l'heure solennelle
Où l'enfant Dieu descendit jusqu'à nous»
Et lorsqu'il continue :
«Peuple, à genoux, voici ta délivrance», on a tous la chair de poule.

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Le 25 décembre, la famille est toujours là comme si elle avait du mal à se séparer. Ce soir du 25 décembre, Sarah la fille de sa sœur a beaucoup trainé. Rachel sa cousine s'impatiente : «Sarah, tu viens...» «Oui j'arrive...» Elles sont parties et on n'a plus revu Sarah que morte.
Après cela il n'y eut plus de fêtes à Noël. Elle allait chaque année à la Messe de Minuit et c'est tout. Jusqu'à ce que très récemment Rachel décide de réunir la famille dans sa maison du Tarn. Ses frères et elle ont fait la cuisine. Et personne n'aurait pu prévoir que Frédéric vivait, ce jour-là, son dernier Noël.
La roue a encore tourné. Aujourd'hui son mari – grand-père – est malade. Les enfants et les petits-enfants, qui maintenant sont adultes, ont décidé de préparer un Noël pour leurs parents et grands-parents. Elle les attend en écrivant ce texte.
C'est avec vous, amis juifs, que j'ai eu envie de partager ces souvenirs de Noël, car personne mieux que moi ne sait ce que nous vous devons, à commencer par notre Jésus qui s'appelait Yéshoua, qui est né juif et qui est mort juif.
Joyeux Noël à tous !

4 commentaires:

Anonyme a dit…

merci Marianne pour ce moment de chaleur familiale...

Votre histoire est notre histoire à tous, votre sapin est notre olivier...

Bonne santé à vous, au grand père et joyeux noël à tous!

Evelyne

AMMONRUSQ a dit…

Touchant et vivant à la foi,des souvenirs pas toujours très bons pour moi, car j'étais toujours le petit canard qui ne rentrait pas dans le moule et pour cause, batard et juif à la fois.

Marianne ARNAUD a dit…


@ Evelyne
Très heureuse que ce texte vous ait plu. Merci pour vos voeux qui nous ont été droit au coeur et que je vous retourne avec plaisir.

@ AMMONRUSQ
Rassurez-moi, comme dans le conte, le vilain petit canard s'est-il finalement transformé en un cygne éblouissant ?
J'ose espérer que oui.

Très cordialement à tous deux.

atoilhonneur corto a dit…

Des souvenirs comme on les aime. Un temps d'avant qui hélas n'est plus... ou moins.
Les traditions de Noël sont si nombreuses et quasiment propres à chaque famille, des histoires, des souvenirs, des habitudes.

Il y a des Noël "avec" et des Noël "sans" mais il y a toujours le soleil qui finit par se lever.

Bises